Buick et bas coutures -26- Dimanche aux courses

Après cette remise des prix mémorable, nous repartons en vacances à Auch. Si la Buick n’a encore que quatorze ans, le vieux moteur greffé doit approcher de sa vingt-cinquième année. Pourtant, nous arrivons encore une fois à bon port et ma mère peut recommencer à se pavaner dans les rues de sa petite ville.

Au début du mois d’août 1962, il y a une grande nouveauté à Auch. La municipalité a décidé d’organiser un grand dimanche de courses hippiques. Ma mère ne peut pas rater une telle opportunité de se mettre en valeur devant ses anciens concitoyens, elle a acheté trois places dans la tribune d’honneur.

Mon père a été sommé de mettre la grosse décapotable sur son trente et un elle aussi. Avec lui, j’ai consacré la journée du samedi à cette tâche. Après un lavage intérieur et extérieur très soigné, nous avons passé la carrosserie au polish et pendant que je faisais briller les chromes, mon père nettoyait les bougies et le carburateur. La batterie, de son côté, a été branchée sur le chargeur du grand-père dès le samedi matin. Ainsi, le samedi soir, c’est une voiture étincelante, que nous poussons à l’intérieur du garage pour l’abriter d’une éventuelle petite rosée matinale.

Le dimanche matin quand je me lève, je trouve ma mère déjà très excitée, elle me demande de prendre mon bain tout de suite pour lui libérer le plus rapidement possible la salle de bain. Je me dis qu’après je ne pourrai plus rien faire de toute la matinée pour ne pas me salir, ça va être difficile. Je vais me laver aussi vite que je peux et ensuite je vais prendre mon petit déjeuner.

Mon père descend vers onze heures, visiblement il vient seulement de se lever car il n’est pas encore rasé. Il m’appelle pour l’aider à sortir la voiture du garage en la poussant dans l’allée puis il s’occupe de remonter la batterie qui aura ainsi été chargée pendant vingt-quatre heures d’affilée. Ensuite, il prend la manivelle pour mettre le moteur en marche. Malgré le nettoyage des bougies et du carburateur de la veille, il ne parvient pas à obtenir le moindre toussotement du vieux moteur.

Toujours en peignoir, ma mère vient régulièrement regarder par la fenêtre, je la sens très nerveuse. Ma grand-mère en rajoute.

– Je crois bien que vous irez à pied !

-Sûrement pas. Répond ma mère en repartant dans la salle de bain.

Finalement, mon grand-père propose de pousser la Buick avec sa propre voiture qu’il doit sortir puisque à midi ils vont déjeuner chez les cousins de Fontvielle avec ma grand-mère. La manœuvre se passe sans difficulté. Ils sortent notre voiture à la main dans la rue pour que mon grand-père puisse passer avec sa vieille Citroën, puis il se met derrière et pousse la Buick avec mon père au volant.

Avec la vitesse, la Buick finit par démarrer dans un gros nuage de fumée bleutée. Les deux voitures reviennent et mon père se gare le long du trottoir devant la maison en prenant soin de faire longuement ronfler le moteur pour bien le décrasser. Ma mère qui revient jeter un coup d’œil à la fenêtre, dit à ma grand-mère.

– Ah, tu vois elle tourne très bien ! Ma grand-mère répond.

– C’est ton père qui l’a poussée avec sa voiture.

– C’est bien le jour! Dit ma mère furieuse en retournant s’enfermer dans la salle de bains.

Tout cela nous amène quand même à midi. Cette fois, ma mère est vraiment très énervée, car on doit partir à deux heures et demi et que mon père n’a pas commencé sa toilette et que je ne suis pas habillé et qu’elle n’a pas encore eu le temps de se coiffer et de se maquiller, c’est vrai qu’elle est toujours en peignoir de bain avec un masque de beauté sur le visage, et qu’enfin il va bien falloir qu’on mange. Bref, elle ne voit vraiment pas comment nous allons pouvoir être prêts à l’heure, et il n’est pas question d’arriver après tout le monde !

Le plus simple étant de manger d’abord et de finir de nous préparer ensuite, nous passons à table, après que ma mère a enlevé son masque de beauté. Ma grand-mère nous a préparé une salade et du poulet froid. Le repas ne dure pas bien longtemps et, après un café rapide, mon père va dans la salle de bain et ma mère s’enferme dans sa chambre.

Je reste à traîner en attendant que le temps passe. C’est ma mère qui réapparaît la première pour aller tambouriner à la porte de la salle de bain et presser mon père qui semble être en train de se prélasser tranquillement dans son bain. Elle lui demande de se dépêcher et me rejoint dans ma chambre pour me préparer. Eh oui ! J’ai douze ans, mais pour les grandes occasions c’est toujours elle qui m’habille.

Comme à son habitude elle n’a pas encore mis sa robe pour la garder impeccable jusqu’à la dernière minute. Elle porte des dessous blancs tout neufs. Un large jupon léger bordé de dentelles, au travers on voit nettement une grande culotte de nylon blanc avec une dentelle assortie à celle du jupon autour des jambes. Un porte-jarretelles de la même dentelle retient les courts bas noirs. Son soutien gorge est également assorti avec le même motif de dentelle sur le haut des bonnets. Elle a déjà mis ses chaussures, des sandales à fines lanières blanches qui se nouent sur les chevilles avec des talons immenses, fins come des aiguilles à tricoter.

Ma mère m’habille rapidement d’une chemisette blanche à manches courtes et d’un short bleu marine avec une braguette à boutons. Des socquettes blanches et des sandales en cuir noir complètent mon accoutrement. Je me sens vraiment déguisé, mais ce n’est pas le moment de faire des remarques, elle est assez énervée comme ça. Et puis, je suis plutôt content car aujourd’hui, elle ne s’est pas trop maquillée comme elle le fait souvent pour les grandes occasions, même si elle s’est encore une fois inondée de son parfum capiteux dont l’odeur emplit la maison.

Mon père sort enfin de la salle de bain, pendant que ma mère finit de s’habiller. Elle met une jupe évasée blanche à pois noirs qui s’arrête juste aux genoux, de la même longueur que son jupon qui ne dépasse qu’un tout petit peu derrière. En haut elle a un boléro assorti à la jupe, boutonné devant avec des manches courtes légèrement bouffantes. Pendant que mon père s’habille, ma mère arrange sur son chignon blond un large chapeau blanc à pois noirs assorti à sa tenue.

Finalement, à deux heures et demi nous sommes prêts à partir, comme prévu, et nous sortons de la maison pour aller à l’hippodrome qui n’est qu’à un petit kilomètre de là. La Buick nous attend le long du trottoir, mon père ouvre la portière du passager et ma mère attrape délicatement le bas de sa jupe, le relève au-dessus du siège pour s’asseoir sur son jupon sans écraser la jupe. En me glissant à l’arrière je la vois ramener le devant de sa jupe vers ses genoux croisés pour le poser juste à la limite de la large dentelle du jupon. Je distingue le départ de la jarretelle blanche et le haut foncé du bas noir à travers la dentelle.

Pendant ce temps mon père s’est installé à sa place, mais avant même qu’il ne commence à tirer sur le bouton de démarreur, ma mère lui tend la manivelle.

– Prends la manivelle. Mon père répond qu’il a chargée la batterie pendant vingt-quatre heures, mais ma mère le coupe par un.

-S’il te plait.

Mon père descend, hélas, la manivelle est inefficace et le temps passe sans que le moteur n’émette le moindre signal annonciateur d’un démarrage prochain. Ma mère sort de son sac un fume-cigarette doré, y engage une cigarette et la fume patiemment secouée au rythme des tours de manivelle qui font remonter le jupon.

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Les voisins d’en face qui prennent le café dans leur jardin, sortent et viennent nous proposer de nous aider à pousser la voiture comme ils le font régulièrement, quand elle ne veut pas démarrer. Mon père accepte immédiatement, ma mère leur dit à peine bonjour. Elle décide de se mettre une couche de rouge à lèvres supplémentaire.

Nous poussons et dès que la Buick prend de la vitesse, mon père saute au volant et embraye sans succès. Après trois tentatives toutes aussi infructueuses, mon père demande à ma mère de se mettre derrière le volant pour qu’il puisse nous donner plus de vitesse en poussant à l’arrière lui aussi. Nous continuons à pousser jusqu’aux deux tiers de la rue mais le moteur ne veut absolument pas partir. Les voisins finissent par se décourager et nous abandonnent là. De toute façon, le champ de course est à moins de cinq cent mètres maintenant et nous y serons plus rapidement à pied. Cela sera moins fatigant pour tout le monde.

Je pense que c’est effectivement la meilleure solution, mais ma mère fait la tête. Elle a allumé une nouvelle cigarette dans son long tube et nous demande, sur un ton qui n’appelle pas de réplique, de continuer à la pousser. Sans discuter, nous retournons à l’arrière, mon père et moi, et nous poussons la grosse voiture. Bien sur, à deux nous ne prenons pas suffisamment de vitesse pour la faire démarrer, mais ma mère n’essaye même pas d’embrayer, elle se contente de conduire au point mort le coude gauche à la portière.

Je commence à en avoir marre et à trouver ridicule d’arriver ainsi en poussant notre grosse américaine polishée de frais devant tout le monde, quand nous approchons d’un groupe d’une dizaine de jeunes gens qui discutent devant une maison. En nous voyant, ils viennent spontanément nous proposer leur aide et se mettent autour de la voiture pour la pousser. J’en remarque plusieurs qui louchent sur les jambes de ma mère qui a retroussé son jupon jusqu’à la taille.

Grâce à leur aide, le moteur démarre enfin et nous montons côté passager avec mon père, ma mère reste au volant pour finir le trajet. En montant, je constate qu’effectivement les jeunes qui nous ont poussés pouvaient voir sa culotte jusqu’au nombril. Mon père ne fait pas la moindre remarque, ce n’est vraiment pas le moment d’en rajouter, les courses sont commencées depuis une bonne demi-heure et il n’y aura personne pour admirer ma mère faisant son entrée sur le parking du champ de course dans sa superbe automobile.

Une fois sur le parking, elle arrive à faufiler la Buick le plus près possible des tribunes et se gare très mal dans l’allée centrale, en laissant à peine le passage à une voiture à la fois, alors que c’est par-là que les voitures repartiront à la fin de la journée. Mon père lui fait remarquer qu’elle est mal garée et que nous allons gêner tout à l’heure, mais elle coupe le contact sans répondre et après un dernier coup d’œil à son maquillage dans le rétroviseur, elle descend de la voiture et lisse ses jupes.

Nous nous dirigeons vers la tribune d’honneur, mais comme nous sommes très en retard il ne reste plus trois places côte à côte, et je dois m’asseoir à mi-hauteur de la tribune, trois ou quatre rangées en dessous de celle où mes parents ont trouvé deux sièges voisins. Au bout d’un moment, je me retourne pour les voir et le spectacle me donne un coup dans l’estomac. Ma mère a évidemment relevé sa jupe pour ne pas s’asseoir dessus, son jupon retombe en corolle le long du siège étroit de la tribune et laisse voir jusqu’aux hanches ses jambes croisées très hautes.

Pour les spectateurs assis sur ses côtés ou au-dessus d’elle, le spectacle ne doit pas être mal non plus car sa jupe est remontée aux trois-quarts de ses jambes et comme son jupon est complètement transparent les spectateurs doivent voir les longues jarretelles qui retiennent les fins bas noirs.

Je ne me retourne plus jusqu’à la pause du milieu de l’après-midi dont nous profitons pour aller boire un rafraîchissement au café de fortune installé sous des parasols. Nous nous asseyons tous les trois à une table, mais ma mère demande à mon père d’aller régler le moteur de la voiture pour que nous n’ayons pas les mêmes problèmes quand nous repartirons tout à l’heure. Mon père y va sans discuter, je pense même qu’il est ravi de ne pas être obligé de rester à côté de sa femme dont le parfum se répand sur la moitié du champ de course et dont le maquillage a atteint des sommets lors de la séance du départ. En plus elle a encore relevé sa jupe sur le dossier de sa chaise et se trouve assise en jupon transparent.

En sirotant ma menthe à l’eau, je remarque que ma mère se tourne régulièrement vers la voiture pour regarder mon père s’affairer sous le capot. Elle fume nerveusement une cigarette en buvant un café.

Après la pause nous trouvons trois places libres. Ma mère me demande de poser son petit sac sur la place à coté de moi pour la réserver pour mon père, elle regarde sans arrêt dans la direction de la Buick. Enfin mon père ferme le capot, passe aux toilettes et nous rejoint. Ma mère lui demande.

– Tu as réglé le problème ? Mon père fait la moue.

– J’ai à nouveau nettoyé les bougies, mais je l’avais déjà fait hier. Ma mère insiste.

– Mais elle va démarrer tout à l’heure ? Mon père ne répond pas.

Les courses continuent. Soudain, au début de la dernière course, ma mère indique qu’elle a mal au ventre et qu’elle veut rentrer. Nous nous levons en dérangeant tout le monde et nous nous dirigeons vers la Buick. Le trajet est laborieux, avec ses talons aiguilles vertigineux, ma mère se cramponne à mon père. Nous arrivons malgré tout à la voiture et quand mon père lui ouvre sa portière, en relevant sa jupe sur le dossier, elle laisse tomber.

– Elle ne va pas démarrer ! Mon père va s’installer sans répondre et commence à tirer sur le démarreur.

Avec la batterie chargée à bloc, le démarreur tourne bien. Après deux ou trois coups, ma mère intervient.

– Insiste plus longtemps à chaque fois, si tu t’y prends comme ça, elle ne partira pas. Mon père se met à tirer beaucoup plus longtemps sur le démarreur, la batterie pleine le lui permet.

Avec le temps que nous avons mis pour rejoindre la voiture à cause, les premiers spectateurs commencent déjà à arriver. Je sens ma mère de plus en plus nerveuse. Elle n’arrête pas de croiser et décroiser ses jambes et d’arranger les dentelles de ses jarretelles et de sa culotte. Elle a encore allumé une cigarette au bout de son long fume-cigarette. Les gens défilent à côté de nous intrigués par le bruit de notre démarreur. Ma mère regarde droit devant elle. Elle appuie avec ses deux mains sur son ventre. Mon père le remarque et lui dit en relâchant le démarreur.

– Va aux toilettes si tu as mal.

– Non, ce sont juste les vibrations du démarreur, insiste encore plus il faut qu’on parte! Répond ma mère en se recroquevillant davantage sous son grand chapeau les mains cramponnées à sa culotte.

Petit à petit, le démarreur devient moins vaillant jusqu’à ce que la batterie finisse par rendre l’âme obligeant mon père à descendre avec la manivelle. Ma mère déplie ses jambes, ouvre sa propre portière en la rabattant bien vers l’arrière le long de la carrosserie pour ne pas davantage gêner le passage, sort sa jambe droite et entreprend de se remaquiller dans le rétroviseur.

C’est alors que deux hommes avec des appareils photo s’approchent de nous et se présentent à ma mère comme étant des journalistes de la Dépêche du Midi qui font un reportage sur les courses. Ils lui disent qu’elle est très élégante, qu’elle a vraiment une voiture magnifique et lui demandent s’ils peuvent faire une photo pour leur reportage. Visiblement ravie, elle accepte et prend la pose pendant que le photographe se recule un peu pour avoir la voiture dans le champ de son appareil. Il prend deux ou trois clichés et les deux hommes s’éloignent après avoir encore félicité ma mère.

Cependant, nous avons fini par créer un embouteillage sur le parking, les voitures qui repartent peuvent à peine passer à coté de nous. En plus, avec les piétons et la jambe de ma mère dehors il est presque impossible de passer. Heureusement les voitures qui étaient garées à coté de la notre s’en vont et des gens viennent nous pousser vers l’arrière sur les places libérées pour dégager un peu le passage. Ma mère est obligée de rentrer sa jambe pendant la manœuvre, mais elle laisse ensuite sa porte grande ouverte. Elle prend ses aises, un pied sur le tunnel de transmission les bras allongés sur le dossier et la tête rejetée en arrière, elle regarde passer les gens pendant que mon père nous secoue au rythme régulier de ses tours de manivelle.

Le champ de course se vide très lentement, et il reste encore beaucoup de monde quand mon père arrête, laisse la manivelle dans le trou de la calandre et bascule le capot sur le côté gauche pour bricoler dans le moteur. Ma mère se rassoit correctement, allume une nouvelle cigarette en essayant de se dissimuler au maximum sous son chapeau et en se recroquevillant de nouveau sur son siège. Finalement, elle ne tient pas longtemps, elle descend et dit à mon père.

– Je t’avais dit de venir régler le moteur pendant l’entracte !

– Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait ? Aujourd’hui elle ne veut rien savoir, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

– Continue avec la manivelle. Si tu as déjà fait les réglages qu’il fallait tout à l’heure, ce n’est pas la peine de trafiquer encore dans le moteur. En plus tu va finir par salir ton costume neuf, ce serait le bouquet !

Docile, mon père comprend qu’elle ne le lâchera pas tant qu’il ne fermera pas le capot, ce qu’il fait avant de retourner à la manivelle. Ma mère remonte dans la Buick en prenant bien soin de relever à nouveau sa jupe et son jupon au-dessus de son dossier, avant de reprendre sa position décontractée, un pied sur le tunnel de transmission. Bercée par la manivelle, elle tripote les dentelles de sa culotte, sans se soucier des regards des gens qui passent devant sa portière toujours grande ouverte.

Le champ de course continue de se vider, je regarde les gens et les voitures passer à côté de nous et je ne peux m’empêcher de plaindre mon pauvre père qui continue de tourner la manivelle de la voiture avec un stoïcisme admirable. Ma mère a les paupières baissées quand un couple s’approche.

– Hello ! dit l’homme en se penchant vers ma mère qui sursaute comme si elle sortait d’un rêve.

De toute évidence, il s’agit d’amis d’un ami d’enfance, ma mère descend de la voiture pour l’embrasser. Lui, c’est le pharmacien qui était au collège avec ma mère, elle, très raide, doit être une bourgeoise d’Auch. Ma mère présente mon père qui abandonne sa manivelle pour saluer et écouter ma mère et le pharmacien raconter leurs souvenirs d’enfance. Le pharmacien complimente ma mère sur sa tenue.

– Ma chère, tu as tout de la femme qui a réussi, belle, bien habillée et ta voiture est somptueuse ! Comment arrives-tu encore à te mêler à de petits provinciaux comme nous ? On doit te paraître bien arriérés !

–  Mais pas du tout, je suis toujours enchantée de retrouver mes anciens camarades. Répond ma mère tandis que mon père retourne à sa manivelle sans se préoccuper davantage de la conversation.

– Je suis vraiment désolée, mais on doit y aller maintenant, tu connais ma mère elle s’inquiète pour un rien et on devrait déjà être à la maison. Dit ma mère en barbouillant le pharmacien de son rouge à lèvres. Elle salue brièvement sa femme et remonte dans la Buick. C’est la femme du pharmacien qui ouvre délibérément les hostilités.

– A mon avis, elle va quand même s’inquiéter votre maman, votre mari n’a pas vraiment l’air d’arriver à faire démarrer votre belle voiture ! Très calmement, ma mère répond sans sourciller.

– Elle est un peu capricieuse aujourd’hui.

– Oui, vous n’êtes pas partis, je crains ! Dit la pharmacienne hilare. Son mari tente de l’emmener mais elle insiste.

– Je n’aimerais pas être à votre place. C’est déjà désagréable d’être en panne, mais dans une superbe voiture comme la votre, devant tout ce monde, je serais morte de honte, je vous trouve admirable d’arriver à garder le sourire.

– Je ne vois pas pourquoi j’en ferais une maladie. Toutes les voitures ont leurs caprices ! Et vous, vous êtes venus à pied ?

– Non, nous sommes garés un peu plus loin, mais nous n’avons qu’une DS, pas une grosse américaine décapotable comme vous ! On peut vous ramener, ce sera avec plaisir.

– Merci, elle va démarrer, il faut simplement que mon mari insiste un peu. De toutes façons on ne va pas la laisser là, nous la pousserons !

– Et vous arrivez à pousser avec vos talons. Moi je me tordrais les chevilles à chaque pas sur des talons pareils.

– Mais non, il n’est pas question que je pousse, voyons, je conduis pendant que mon mari me pousse ! Enonce ma mère sur le ton qu’elle prendrait si elle s’adressait à une simple d’esprit.

Le pharmacien arrive finalement à entraîner sa femme qui commence à se piquer au jeu, et ils s’éloignent vers leur propre voiture. Pendant cet échange d’amabilités, mon père a ouvert le capot et s’affaire dans le moteur pendant que le parking de l’hippodrome commence à se vider sérieusement. Ma mère redescend de la voiture et, en se dandinant d’une jambe sur l’autre, regarde mon père bricoler. Tout d’un coup, elle interpelle trois couples qui arrivent.

– Excusez-moi, mon mari n’arrive pas à démarrer. Vous voulez bien nous pousser ? Les trois couples répondent aimablement que, bien sur, ils vont nous pousser, que ce n’est pas un problème. Ma mère se tourne vers mon père et lui dit soulagée.

– Mon chéri, ces messieurs veulent bien nous pousser, tu peux ranger la manivelle et fermer le capot, ça ira bien plus vite si nous poussons, autrement nous allons finir par arriver très en retard et maman va se faire du souci. Et se tournant vers les personnes qui vont nous aider.

– Ces gros moteurs c’est parfois difficile à mettre en marche !

Mon père s’empresse de faire ce qu’elle lui demande et se met lui-même au volant. Sous le regard ahuri des trois couples, ma mère attrape son jupon, le relève au-dessus de son dossier dévoilant sa culotte jusqu’à la taille, s’assoit et ferme sa portière en les laissant se débrouiller pour pousser. La manœuvre est difficile car il faut d’abord faire faire demi-tour à la grosse voiture sur l’herbe du parking pour la mettre dans le sens de la sortie. Heureusement d’autres personnes viennent nous prêter main forte et ils arrivent à nous faire tourner. La voiture prend de la vitesse et mon père embraye à plusieurs reprises sans résultat.

Nous arrivons comme ça à la sortie du champ et après nous avoir encore poussés dans la rue nos aides applaudissent quand le moteur démarre enfin. Mon père freine en gardant le moteur accéléré et remercie ces gens qui sont maintenant loin de leurs propres voitures. Ma mère se retourne à peine pour les remercier.

Nous rentrons en cahotant, le moteur ne tourne décidément pas rond et il rend l’âme définitivement à deux cent mètres de la maison. Cette fois-ci, il n’y a pas de discussion, on descend avec mon père pour pousser pendant que ma mère se glisse derrière le volant. Nous arrivons ainsi à la maison où nous trouvons mes grands-parents en train de discuter avec les voisins d’en face, ceux qui nous avaient déjà poussés au début de l’après-midi.

Ma grand-mère demande si cela fait longtemps qu’on pousse la voiture comme ça ? C’est ma mère, toujours au volant, qui répond.

– Nous avons passé une merveilleuse après-midi ! Ces courses sont vraiment une bonne idée. Puisque vous êtes là, vous allez m’aider à rentrer la voiture, elle a calé juste en arrivant. Je suis vraiment très contente d’avoir vu tant de monde, ils m’ont tous admirée, il y a même des journalistes de la Dépêche qui m’ont prise en photo!

Chapitre suivant

Buick et bas coutures -28- Lendemain de fête

Le lendemain matin, il fait toujours aussi beau, je décide d’aller faire un tour en vélo. Quand je reviens vers midi, la voiture n’est plus dans l’allée, comme il l’avait annoncé hier soir, mon père est allé chez le garagiste. A la maison, chacun vaque à ses occupations, ma mère s’occupe d’elle dans la salle de bain.

Les choses se gâtent quand mon père revient du garage. Ma mère est en peignoir, elle se fait les ongles dans le salon.

– C’est fait, ils ont réglé la voiture ?

– Non, il faut qu’ils démontent le carburateur et ils ne peuvent pas le faire avant demain soir.

– Eh bien ! C’est parfait, comme cela je peux la prendre cette après-midi pour aller chez la couturière, tu la ramèneras au garage demain matin.

– Tu ne risques pas de la prendre, je l’ai laissée, chez le garagiste. Ce matin il a encore fallu que ton père me pousse avec sa voiture pour la faire démarrer et j’ai failli tomber en panne au moins trois fois en chemin.

– Tu te moques de moi ? Je t’ai dit hier soir que j’en aurai besoin aujourd’hui. Tu vas aller la chercher après déjeuner, il me la faut pour trois heures.

– Tu es ridicule ! Tu as bien vu quelle ne marche pas, même si tu arrives à descendre chez ta couturière, tu ne pourras jamais remonter la côte de la gare.

– Merci pour le conseil, mais c’est mon affaire. Carburateur nettoyé ou pas, tu me ramènes la voiture pour trois heures, point final. Ce n’est pas toi qui va chez la couturière et hier je n’ai pas eu de problème.

Mon père renonce en soupirant. Il ira chercher la voiture après déjeuner.

Pendant qu’il y est parti, ma mère s’habille. Elle met son nouvel ensemble avec les mêmes chaussures que pour les courses de chevaux. En fait, elle s’habille complètement comme dimanche dernier, je vois le même jupon blanc qui dépasse derrière sa jupe. Comme promis, mon père revient devant la maison avec la voiture alors que j’attends dans le jardin.

Au léger coup de klaxon nous rejoignons mon père qui maintient le moteur en marche. Ma mère monte dans la Buick pendant que mon père se glisse vers la droite de la banquette en gardant le moteur accéléré. Il lui dit.

– Je te préviens, elle ne tient même plus le ralenti, tu vas caler au premier arrêt. Ma mère ne répond pas, elle arrange sa jupe qui est remontée quand elle l’a posée au-dessus du dossier, pour l’ajuster à la limite de la dentelle de son jupon. Mon père descend et je m’installe à mon tour.

Sans attendre notre départ, mon père nous souhaite bon courage et rentre à la maison. Nous partons vers le centre d’Auch. Cette fois-ci, les choses ne vont pas aussi bien qu’hier. Peut être à cause de la hauteur de ses talons, ma mère n’arrive pas à garder le moteur accéléré en arrivant au stop au bout de la rue et elle cale. Elle jette un coup d’œil dans le rétroviseur pour regarder s’il y a quelqu’un derrière, en profite pour arranger son chapeau, et s’applique à bien pomper sur l’accélérateur. Comme il n’y a personne derrière nous elle pompe longuement sur la pédale pour bien faire venir l’essence dans le carburateur !

Alors qu’elle s’apprête à tirer sur le démarreur, trois hommes traversent la rue devant nous. Aussitôt elle les interpelle.

– S’il vous plait, ma voiture a calé et je n’arrive pas à la remettre en marche. Vous voulez bien me pousser ? Les trois hommes s’approchent, ravis de venir en aide à une jolie femme, et découvrent que sa jupe dévoile largement son jupon transparent. L’un d’entre eux sourit et lui dit.

– Mais c’est vous qui étiez dans la Dépêche hier matin. Décidément elle ne marche pas bien votre Cadillac ! Ma mère semble ravie d’avoir été reconnue, et part d’un grand éclat de rire.

– En effet, elle m’a trahie en repartant de l’hippodrome comme ils l’ont écrit dans la Dépêche, et la voilà qui me trahit encore. Vous êtes très gentils de m’aider.

Les trois hommes se mettent à l’arrière et nous poussent pour que ma mère traverse la rue et tourne à gauche. Ils nous font prendre de la vitesse et la Buick repart. Ma mère remercie de deux coups de klaxon, fait quelques dizaines de mètres et se gare le long du trottoir devant la poste. Sans arrêter le moteur, elle sort des enveloppes de son sac à main et me demande d’aller les mettre dans la boite aux lettres. Il y en a six ou sept, mais comme elle me regarde, je n’ose pas lire les adresses et je les jette dans la boite. Je suis sûr que ce matin elle a découpé les Dépêches que je lui ai achetées hier pour envoyer sa photo à tous ses amis.

On repart difficilement, le moteur ratatouille beaucoup et hoquette quand elle essaie de passer en seconde alors que la rue monte à peine. Evidemment, en arrivant au feu rouge suivant elle cale à nouveau. Ma mère descend tout de suite de la voiture pour aller parler au conducteur qui nous suit, puis elle se remet au volant.

– La voiture de derrière va nous pousser. Après la route descend, il n’y aura plus de problème ! J’ose faire une remarque.

– Tu n’arriveras jamais à monter la côte pour revenir ! J’obtiens pour toute réponse l’ordre de m’occuper de ce qui me regarde, et comme le feu est passé au vert, elle se concentre sur sa conduite, poussée par la voiture qui nous suit. Effectivement la Buick repart dans la descente et nous arrivons sans autre difficulté chez la couturière derrière la gare.

La couturière prend mes mesures pour un futur pull-over. C’est long et je n’aime pas cela, d’autant que je comprends qu’elles ont choisi un vert caca d’oie pour la laine et je ne trouve pas cette couleur très jolie. Mais il parait que ce n’est pas salissant, alors je m’en contenterai. A la fin de la prise de mesures, ma mère ouvre son sac à main et dit à la couturière.

– Je suis sûre que vous allez pouvoir me faire quelque chose de compliqué. Elle sort de son sac son nouveau porte-jarretelles, le pose sur la table, et tire du sac la photo du journal.

– Vous m’avez vu à la première page de la Dépêche d’hier ? La couturière avoue qu’elle ne lit pas le journal régulièrement, alors ma mère lui tend la coupure de presse.

– Je suis habillée comme aujourd’hui, le tailleur que vous m’avez réalisé a fait sensation. En plus j’ai acheté cette parure magnifique qui va très bien avec. Et elle lève sa jupe pour montrer le jupon. Sous la photo elle a collé les quelques lignes de l’article qui parlent d’elle.

– Pourquoi ils ont écrit que vous avez été trahie par votre grosse Cadillac ? Demande la couturière.

-Oh ! C’est juste parce qu’elle ne voulait plus démarrer en repartant. Mais regardez-moi bien sur la photo, vous remarquez comme mes jarretelles sont tendues, on dirait qu’elles vont lâcher à chaque instant. Pourtant je les avais réglées au maximum de longueur possible. Pendant que la couturière regarde la photo, ma mère ajoute.

– Cela m’ennuie beaucoup parce que tout l’ensemble est assorti, on le voit très bien avec les dentelles de ma culotte et le soutien gorge est assorti lui aussi. Vous allez bien pouvoir m’arranger ça. La couturière regarde le porte-jarretelles sous toutes ses coutures et semble hésiter. De toute évidence il n’y a pas de marge.

– Ce ne sera pas facile, vous pouvez l’essayer pour que je me rende compte ?

– Sans hésiter ma mère enlève son boléro, sa jupe et son jupon, puis elle dégrafe son porte-jarretelles d’aujourd’hui qui n’est pas assorti. Elle met son porte-jarretelles neuf et se contorsionne pour arriver à attacher ses bas.

– Vous voyez, je suis obligé d’attacher les jarretelles à la limite des bas. Heureusement que c’est du haut de gamme, sinon j’aurais passé mon dimanche à les raccrocher. Je me dis qu’il n’aurait plus manqué que ça, je déteste quand elle rattache ses bas devant tout le monde. La couturière regarde le montage et conclut.

– En effet, vous n’avez pas un millimètre de trop. Vous avez même dépassé le dernier bouton, les élastiques appuient directement sur les jarretelles et, en plus, vos bas ne prennent que sur la moitié des fixations. Je ne vois qu’une solution, rajouter cinq bons centimètres d’élastique dans le haut de chaque jarretelle pour laisser la dentelle vers les bas. Ma mère fait la moue.

– Ce ne sera pas très joli en haut, il y aura de l’élastique qui se verra sans être caché par les dentelles. La couturière réfléchit encore, puis elle prend le jupon et compare sa dentelle à celle des jarretelles.

– C’est exactement la même dentelle, vous avez acheté un très bel ensemble. Si je prends une bande de trois centimètres dans le bas du jupon, je devrais pouvoir la coudre sur les élastiques des jarretelles sans que cela se voie.

Ma mère trouve l’idée excellente et comme la dentelle du jupon est très large elle ajoute que cela passera totalement inaperçu. Elle donne son accord à la couturière et se rhabille en abandonnant son jupon pour que la couturière récupère une bande de dentelle.

– Vous pourriez me faire ce travail d’ici la fin de la semaine ? Nous allons à la fête des fleurs de Montréal dimanche et je voudrais bien m’habiller comme pour les courses tellement j’ai eu de succès l’autre jour.

La couturière lui répond qu’elle pourra passer vendredi après midi ou samedi, elle fera le travail vendredi matin, puis elle nous raccompagne sur le pas de la porte. Nous montons dans la voiture, ma mère ne se préoccupe pas de l’absence du jupon et relève sa robe au-dessus du dossier. La couturière sourit.

– Je comprends pourquoi vous voulez que je mette de la dentelle jusqu’en haut des jarretelles. Si vous vous asseyez toujours comme ça ! Ma mère y va de son couplet sur la gêne que représente une robe sur les jambes pour conduire. Laissant sa portière ouverte, elle met le contact, et pompe un bon moment avant de se pencher pour prendre la manivelle et redescendre devant la couturière étonnée.

– Vous êtes en panne ?

– Non, mais depuis dimanche elle ne veut pas partir au démarreur. C’est le carburateur qui est encrassé. Et elle commence à tourner énergiquement la manivelle.

La couturière s’excuse et explique qu’elle doit rentrer pour se remettre à son ouvrage. Patiemment ma mère tourne la manivelle en me demandant de pomper sur l’accélérateur pour l’aider, mais après un bon quart d’heure d’efforts, fatiguée, elle renonce et retourne sonner chez la couturière.

– Je n’arrive pas à démarrer, il faudrait me pousser mais je n’ai vu personne dans votre rue, c’est le désert ici !

– Attendez, je vais aller chercher mon mari et mon fils qui travaillent derrière, dans le jardin.

Elle revient quelques minutes plus tard avec deux hommes plutôt costauds. Ma mère explique que son carburateur lui joue des tours et qu’ils seraient bien aimables de la pousser. Elle s’installe en culotte pour être bien à l’aise et me prie d’aller aider à pousser.

On pousse, longtemps sans aucun résultat. Chaque fois que me mère embraye la voiture part, fait quelques bonds et cale à nouveau. Nous arrivons comme cela jusque devant la gare. Le mari de la couturière demande à ma mère de se ranger pour qu’il jette un coup d’œil au moteur.

– Laissez, ce n’est pas la peine, je vais téléphoner au garagiste depuis la gare pour qu’il vienne nous chercher. De toute façon mon mari a pris rendez-vous pour lui amener la voiture demain matin, comme ça il la prendra tout de suite et il nous ramènera en même temps.

– Vous êtes sûre que ça va aller ?

– Aucun souci, merci encore de m’avoir aidée, au revoir. Elle descend et entre dans la gare.

Quelques instants plus tard je la vois revenir toute souriante, elle s’installe à sa place et se tourne vers moi.

– Tu vois qu’il n’y avait aucune raison de se faire du souci, le garagiste vient s’occuper de la voiture et nous pourrons rentrer tranquillement, il en a pour un quart d’heure. Nous n’avons qu’à attendre en profitant du soleil.

Nous attendons depuis quelques minutes quand une DS vient se garer sur le parking un peu plus loin. Le pharmacien et sa femme qui nous avait salués en repartant des courses en descendent et viennent vers nous. Ma mère ouvre sa portière et sort de la Buick pour les embrasser quand ils approchent.

– Décidément on ne se quitte plus !

– C’est vrai qu’on se voit tous les deux jours ! Répond le pharmacien et sa femme d’ajouter.

– Alors comment cela s’est-il terminé dimanche soir. Votre belle voiture a accepté de démarrer ? Je vous ai vue en photo dans la Dépêche d’hier, ils auraient pu éviter de prendre votre mari en train de tourner la manivelle, ils l’ont fait exprès !

– Pas du tout, ce n’est pas tous les jours qu’ils ont l’occasion de photographier une voiture américaine, ils en ont profité pour la prendre en entier. Comment m’avez vous trouvée sur la photo ?

– Très originale ! Mais vous ne m’avez pas dit comment cela s’est terminé. Insiste cette pimbêche de pharmacienne.

– Très bien. Cela s’est très bien passé, il fallait juste un peu de patience. Que venez vous faire à la gare ?

– On vient récupérer mes beaux-parents qui sont allé passer la journée à Toulouse, et toi ? Répond le pharmacien content de changer de sujet.

– Heu ! J’attends ma sœur qui arrive au train d’Agen. Ment effrontément ma mère.

– Vous êtes sacrément en avance, il n’arrive que dans une demi-heure, vous vous êtes méfiée de votre voiture? A tout à l’heure alors ! Ajoute la pharmacienne et ils rentrent dans la gare.

Ma mère remonte dans la voiture et claque sa portière en traitant la pharmacienne de garce entre ses dents. Sans me regarder, elle s’allume une cigarette pour patienter. L’attente ne dure pas longtemps, une grosse dépanneuse verte apparaît au bout de la rue. Je la connais bien, c’est celle de notre garagiste. Ma mère devient blanche.

– Qu’est-ce qui lui prend à cet imbécile de mécanicien ? Et elle sort furieuse de la voiture pendant que le garagiste manœuvre pour reculer vers l’avant de notre Buick.

– Qu’est-ce que vous faites ? C’est juste le carburateur qui est déréglé, je ne vous ai pas demandé de venir avec la dépanneuse !

– Mais non, madame, votre mari nous l’a amenée ce matin votre voiture. C’est sans doute le carburateur mais en plus il y a des problèmes d’allumage. Je ne comprends même pas comment vous avez pu arriver jusqu’ici. Vous attendez quelqu’un ?

– Pas du tout, on m’a poussée jusqu’ici depuis chez ma couturière mais le moteur n’a pas voulu démarrer.

– Cela ne m’étonne pas ! Allez, montez à votre place, je vais la lever par l’avant pour vous remorquer jusqu’au garage. Une fois en l’air vous aurez du mal à monter.

Ma mère ne dit plus rien. Elle s’assoit dans la voiture en oubliant même de relever sa jupe et sort une cigarette. Je me dis qu’elle va pleurer, ses yeux brillent, mais pas de colère. Ce coup-ci elle n’est visiblement pas à l’aise. Elle se tourne vers moi, mais elle n’arrive pas à parler, juste un petit sourire crispé pendant que le mécanicien installe le crochet de la dépanneuse. Evidemment, c’est le moment que choisissent les pharmaciens pour sortir de la gare avec leurs parents. Cette fois la pharmacienne voit sa proie lui tomber toute cuite dans la bouche.

– Eh bien, vous êtes encore en panne dans votre Cadillac, et cette fois il lui faut carrément une dépanneuse ? C’est votre sœur qui va être contente de trouver ce moyen de transport original en débarquant du train. Ma mère reste muette et la pharmacienne continue.

– Vous êtes drôlement forte ! Vous avez deviné que vous n’arriveriez pas à repartir et vous avez appelé la dépanneuse d’avance ? Cette fois ma mère finit par avouer la vérité d’une voix à peine audible.

– En fait, j’étais chez ma couturière juste derrière la gare et la voiture n’a pas voulu repartir. Son mari et son fils m’ont poussée jusqu’ici et comme ils n’y arrivaient pas non plus j’ai du appeler un mécanicien qui est venu avec la dépanneuse pour me remorquer. Cette fois, je vois des larmes perler dans ses yeux. La pharmacienne n’a aucune pitié et retourne le couteau dans la plaie.

– Je n’aimerais pas être à votre place, ma pauvre ! Déjà que la moitié d’Auch vous a vu en panne dimanche soir, maintenant c’est l’autre moitié qui va vous voir traverser la ville derrière une dépanneuse. Dans une voiture aussi voyante, je ne saurais pas ou me mettre. Et puis faites attention, vous allez froisser votre jupe, vous êtes assise dessus !

Cette dernière remarque permet à ma mère de reprendre ses esprits. Elle articule un merci plus ferme et se soulève de son siège pour relever sa jupe au-dessus du dossier en prenant bien soin de la replier soigneusement plus haut que sa culotte sur le devant. C’est le garagiste qui la tire définitivement des griffes de la pharmacienne en indiquant qu’il est prêt à y aller. La garce a encore le temps d’ajouter.

– Désolée, nous n’avons qu‘une simple DS et nous sommes quatre. Sinon je vous aurais proposé de vous ramener chez vous pour vous éviter une pareille humiliation !

Son mari, plus charitable s’est déjà éloigné avec ses beaux-parents et nous démarrons derrière la dépanneuse verte. Ma mère ne dit plus rien, elle ne sait pas quoi faire de ses mains, les roues avant ne touchant pas le sol. Elle arrange les dentelles de sa culotte autour de ses jambes pour se donner une contenance. Je remarque que son rimmel est un peu étalé autour de ses yeux, elle a bien lâché quelques larmes.

En arrivant en haut de la côte, la dépanneuse tourne à droite pour prendre le Mail et ma mère parvient enfin à prononcer ses premiers mots.

– Par où passe-t-il cet idiot ? C’est plus court tout droit, il ne va tout de même pas passer par le centre avec sa grosse dépanneuse. Et pourtant, c’est bien ce qu’il fait. Arrivé au milieu du boulevard, alors que nous nous sommes fait applaudir par des promeneurs, il tourne à gauche et se gare devant la boucherie de la Place de l’église. Il descend de sa dépanneuse et nous dit.

– J’ai promis à un copain de passer lui réparer sa machine à laver. J’en profite comme j’ai la caisse à outil dans la dépanneuse. Ne vous inquiétez pas, j’en ai pour dix minutes. Ma mère panique complètement.

– Vous allez nous laisser là comme ça ? Je ne peux même pas descendre de la voiture.

– Eh bien ! Au moins je suis certain de vous retrouver en revenant ! A tout de suite. Et il nous laisse en rigolant. Ma mère est de nouveau blanche sous son maquillage.

– Il l’a fait exprès pour me ridiculiser pendue derrière sa dépanneuse en pleine centre. Il me le paiera. Elle tourne le rétroviseur de pare-brise vers elle et entreprend de nettoyer son rimmel avec un petit mouchoir. Après quoi elle se lance dans un remaquillage en règle, indifférente aux remarques caustiques des nombreux passants. Pas fier, je m’enfonce dans mon siège et regarde droit devant moi.

Nous en sommes là quand tout d’un coup, j’entends des rires plus francs qui proviennent de trois jeunes femmes qui s’approchent de nous.

– Bonjour Simone, on a vu ta photo dans le journal avec ta grosse voiture. Qu’est-ce que tu fais dans cette posture ?

– J’attends que le mécanicien revienne ! Répond ma mère sur un ton désolé.

– Tu as l’air maline suspendue derrière la dépanneuse Place de l’église, tout le monde se moque de toi ! Pour la deuxième fois, ma mère craque et pour de bon ce coup-ci. Elle fond brutalement en larmes et part d’une longue tirade.

– Je n’oserai plus jamais mettre le nez dehors. Dimanche je reste plus d’une heure à regarder passer tout Auch dans ma Buick qui ne voulait plus partir après les courses. Hier je vais faire un tour en ville, je tombe deux fois en panne, et la deuxième fois devant les Soulès et les Dupuis qui ont du me pousser. Et tout à l’heure, pas moyen de repartir de la gare devant les Durand qui m’avaient déjà vue en panne dimanche ! Et le bouquet final maintenant, le mécanicien qui s’arrête ici à six heures du soir, alors que je suis suspendue à sa dépanneuse.

Des larmes chargées de rimmel dégoulinent abondamment sur ses joues, toute la tension qu’elle a accumulée depuis dimanche est brutalement en train de s’évacuer. Je suis horriblement gêné, et vraiment triste pour elle qui était si fière hier. D’autant que ses vieilles copines ne sont pas aussi compatissantes que ça.

– Ce n’est pas grave, ma chérie, il ne faut pas pleurer, cela fait longtemps que le ridicule ne tue plus ! Sur la photo de la Dépêche tu fais bonne figure, tu souris ! Si on ne voyait pas ton mari en train de tourner la manivelle de ta belle décapotable, elle serait géniale cette photo.

– Peut-être, mais tous les gens qui me parlent de cette photo ne semble voir que mon mari qui tourne la manivelle, et personne ne commence en me complimentant sur ma toilette ! Continue ma mère sans arriver à arrêter son torrent de larmes.

– C’est vrai que c’est quand même amusant de te voir avec ton grand chapeau en train de faire l’élégante alors que tu vas rester plantée sur tes talons aiguilles dans un champ. Avoue que ce n’était vraiment pas l’endroit pour tomber en panne ! Ma mère n’arrive toujours pas à arrêter ses larmes.

– Je le sais bien que ce n’était pas le moment, mais tu crois que je choisis ? Vous croyez que je fais exprès d’être en panne ?

– Bien sur que non ! On s’en doute bien que tu ne le fais pas exprès. Mais depuis le temps qu’on te voit dans cette péniche qui marche aussi mal, on ne comprend pas pourquoi tu t’obstines à la garder ! Cette remarque ramène ma mère sur terre, qui se mouche un grand coup, s’éponge le visage et rétorque retrouvant son énergie.

– Elle ne marche pas mal. C’est vrai que des fois elle a un peu de mal à démarrer, mais c’est rare que je sois complètement en panne comme aujourd’hui.

– Des fois ? Tu dois mal compter ! Mais alors ne te plains pas et accepte ton sort !

– Je l’accepte. J’étais juste un peu énervée quand vous êtes arrivée, c’est pour ça que je me suis mise à pleurer. Comment m’avez-vous trouvée sur la photo ?

– Superbe ! Tu as des dessous magnifiques, d’ailleurs c’est la même culotte que celle que tu as mise aujourd’hui. Elle est très belle, mais fais attention, si tu ne sèches pas tes larmes, ton rimmel va goutter dessus et ta culotte sera foutue.

– C’est vrai, vous m’avez trouvée bien sur la photo ? J’avais une parure toute neuve. Elle est magnifique, vous ne trouvez pas ? Mais mes jarretelles n’étais pas assez longues, elles sont tendues à craquer sur la photo, je ne sais pas si vous l’avez remarqué. C’est pour ça que je suis allé chez la couturière tout à l’heure. Elle va me les rallonger en prenant trois centimètres dans le bas de la dentelle du jupon qui va avec. J’en ai besoin pour dimanche parce qu’on va à la fête des fleurs à Montréal.

– Eh bé ! Tu seras encore plus magnifique. Il faudra vraiment que tu montres bien ta parure à tout le monde, qu’ils en profitent aussi à Montréal. Il n’y a pas de raison ! Répond l’une des amies toujours aussi moqueuse. Mais ma mère, complètement calmée prend cette remarque sarcastique au premier degré.

– Surtout dans ma Buick qui sera réparée. J’ai hâte d’y être !

– Si elle ne retombe pas en panne avant ! Tiens, je crois bien que voilà ton mécanicien, on te laisse, bonne fin de voyage. N’oublie pas de sourire et nettoie ton visage, tu as dégouliné.

C’est en effet le mécanicien qui passe sans remarquer l’état du maquillage de ma pauvre mère. Il grimpe dans sa dépanneuse après nous avoir lancés un « vous voyez, ça n’a pas été long ! » Et nous repartons en convoi.

Ma mère qui semble vite remise, consacre le reste du temps à se refaire une beauté, et elle est de nouveau pimpante en arrivant au garage. Seuls ses yeux un peu rouges trahissent encore sa crise de larmes devant ses amies.

Le patron du garage lui dit que si son mari l’avait écouté, il ne lui aurait pas laissé prendre la voiture et que nous nous serions épargné des frais de dépannage. Ma mère approuve, du moment que les torts se portent sur son mari, mais elle insiste pour que la voiture soit prête vendredi soir, car elle doit aller samedi matin chez la couturière et que nous allons dimanche à Montréal pour la fête des fleurs. Le garagiste, peu passionné par ces détails, lui répond qu’il fera son possible, mais qu’elle sait bien ce qu’il pense de cette vieille voiture. Il ne faudra pas qu’elle lui en veuille si elle tombe encore en panne à Montréal dimanche prochain !

Ma mère promet et nous rentrons tout doucement car elle est obligée de s’appuyer sur mon épaule pour ne pas trébucher sur ses immenses talons. Même sans la voiture, je continue de me sentir parfaitement ridicule avec ma mère en talons aiguilles démesurés qui s’appuie sur moi dans la rue. L’arrivée à la maison est des plus sèches. Elle agresse carrément mon père.

– Tu aurais pu me dire que la voiture ne marchait plus du tout. Je suis tombée en panne devant la gare et j’ai du appeler la dépanneuse. Enfin, comme cela elle est au garage. Grâce à moi, tu n’auras pas besoin d’y retourner demain. Le mécanicien me l’a promise pour vendredi soir, nous pourrons aller à Montréal dimanche.

La-dessus, elle rentre se changer laissant mon père muet.

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Buick et bas coutures -29- Appendicite

La fête des fleurs à Montréal se passe bien, ma mère se fait admirer dans sa belle toilette, seul bémol, le démarreur de la Buick qui, sans doute fatigué par les trop longues sollicitations du dimanche précédent, rend l’âme après quelques essais de mise en route du moteur en repartant de Montréal. Nous finirons l’été avec la manivelle en attendant le retour au Maroc pour faire changer le démarreur par Omar.

En cette fin de vacances, ma mère va juste connaître une dernière petite contrariété lors de la fête de Fontvielle. Comme chaque année, elle s’est particulièrement pomponnée pour impressionner les habitants du petit village. Elle porte une robe étroite en soie blanche sur des dessous coordonnés roses qu’on devine par transparence, les hautes sandales à fines lanières qu’elle a achetées pour les courses de chevaux et un petit chapeau blanc à voilette.

En arrivant, elle a obligé mon père à se garer au plus près de la place de l’église pour bien se montrer en descendant de la Buick devant tout le village et au moment de repartir en fin d’après-midi, elle prend tout son temps pour s’installer en saluant un maximum de personnes pendant que mon père met le contact et pompe sur l’accélérateur avant de descendre avec la manivelle.

Hélas, mon père a beau tourner la manivelle, le moteur ne veut rien savoir et ma mère rate son effet en quittant la fête poussée par quelques bras vigoureux.

L’année 62 se termine et 63 avance avec la Buick de plus en plus poussive et ma mère de plus en plus extravagante. Pour moi, un fait notable cette année là, je me fais opérer de l’appendicite au mois de mai.

Je suis opéré un vendredi matin, c’est mon père qui m’accompagne avec la quatre chevaux pour ne pas risquer d’arriver en retard. L’opération se déroule sans problème et mes parents passent me voir en fin d’après midi. Je suis encore un peu assommé par l’anesthésie, mais je remarque quand même le regard étonné de l’infirmière quand elle s’aperçoit que la robe grise de ma mère qui s’est assise auprès de mon lit, est remontée à mi-cuisses dévoilant ses jarretelles blanches.

Mes parents ne restent pas très longtemps pour ne pas me fatiguer. Peu de temps après qu’ils aient quitté la chambre, j’entends par la fenêtre entrouverte les talons hauts de ma mère qui claquent sur le trottoir puis les portes de la Buick qui s’ouvrent et se referment successivement. Le bruit du démarreur témoigne d’une batterie déchargée et très vite j’entends mon père tourner la manivelle. L’infirmière qui arrange ma chambre jète un coup d’œil par la fenêtre et me dit.

– Ce sont tes parents qui sont en panne. C’est quoi votre voiture, elle est immense ?

– Une Buick. Je réponds.

– Ben dis donc, c’est un drôle d’engin, il va falloir se mettre à dix pour la pousser si elle ne veut pas démarrer ! Je ne dis rien et le moteur finit par partir pendant que l’infirmière termine ma chambre.

Le lendemain, samedi, mes parents repassent en fin de matinée. Ma mère porte une large robe rose très courte qui laisse dépasser plusieurs centimètres du grand jupon noir acheté en Belgique. Elle a une capeline rose et des escarpins de la même couleur. Quand l’infirmière passe, ma mère explique qu’ils ne pourront pas rester longtemps car ils sont invités à un apéritif sur le porte-avions Clemenceau qui fait relâche dans le port de Casablanca. Comme elle est assise son jupon se déploie en corolle sur des jarretelles et une culotte roses assorties à la robe. De nouveau l’infirmière ouvre de grands yeux en découvrant le spectacle.

Comme la veille j’entends le claquement des talons sur le trottoir quand mes parents repartent.

La batterie a visiblement été rechargée, mais les longs coups de démarreur restent inefficaces. L’infirmière qui est encore dans ma chambre avec une de ses collègues regarde par la fenêtre et dit.

– Décidément elle a des problèmes cette grosse voiture. Les deux infirmières se mettent carrément à la fenêtre pour regarder. J’entends le démarreur faiblir progressivement puis mourir. Mon père descend tourner la manivelle et le moteur démarre quand même rapidement.

Mes parents repassent en revenant du restaurant où ils sont allés après l’apéritif sur le Clémenceau. De toute évidence l’apéritif et le repas ont été bien arrosés, et quand ils repartent, j’entends ma mère qui rit très fort sur le trottoir. Cette fois, pas de bruit de démarreur, pendant un moment ma mère continue à glousser dans la voiture puis un claquement de portière et le bruit de la manivelle. L’infirmière entre et me dit.

– Viens, il faut que tu marches un peu, on va aller prendre l’air à la fenêtre. On découvre la Buick. Pendant que mon père tourne la manivelle, ma mère est assise au milieu de la banquette et a posé ses pieds contre le tableau de bord. Avec son jupon bouffant, d’où nous sommes, on voit sa culotte jusqu’à la taille.

– Elle est toujours habillée comme ça ta mère? Me demande l’infirmière.

– Cela dépend. Dis-je sur un ton qui se veut décontracté. Aujourd’hui ils étaient à un cocktail sur le Clemenceau, alors elle s’est habillée spécialement.

-Eh bien elle ne passe pas inaperçue !

Ma mère ne nous voit pas, elle a les yeux fermés et la tête renversée en arrière pour profiter du soleil. La manivelle fait bouger le jupon, et la culotte de nylon rose plisse en rythme entre ses jambes. Brusquement, l’infirmière dit.

– Bon, ça suffit, on va aller faire un tour dans le jardin ! Dit brutalement l’infirmière.

Quand on revient dans la chambre, elle jette un coup d’œil par la fenêtre, la Buick est partie.

Le lendemain, dimanche, ils repassent me voir avant midi en allant déjeuner chez des amis. Ma mère porte une robe verte à pois noirs ouverte sur le devant de la taille aux genoux découvrant un jupon de nylon rose et dentelle noire. Un petit bibi et des escarpins noirs complètent sa mise. Quand elle s’assoit, les deux pans de la robe tombent de part et d’autre ce qui fait qu’elle se retrouve en jupon.

L’infirmière entre au moment ou mes parents vont partir et je remarque qu’elle regarde tout de suite le jupon de ma mère. Cette fois encore j’entends les talons claquer sur le trottoir.

– L’infirmière se met à la fenêtre. Je la rejoins alors que mes parents viennent de monter dans la Buick.

Mon père tire sur le démarreur qui tourne péniblement. Au deuxième essai, l’infirmière rit de bon cœur.

– Mais ce n’est pas possible cette voiture. Elle ne va pas démarrer aujourd’hui non plus. Effectivement, le démarreur faiblit rapidement obligeant mon père à sortir avec la manivelle. Pendant qu’il commence à tourner, ma mère qui nous a vu nous fait un grand sourire avec un signe de la main. Stupéfaite l’infirmière me dit.

– Elle a l’air contente d’être en panne en plus. Elle est bizarre ta maman ! Je réponds que ça ne la dérange pas quand la voiture ne démarre pas. Et l’infirmière ajoute.

– Elle montre toujours autant ses dessous ?

– Des fois, c’est pour ne pas froisser ses robes.

– Eh bien, je n’aurais pas aimé avoir une mère comme ça, moi ! Je ne dis rien car je suis sauvé par ma mère qui descend devant trois jeunes qui avancent sur le trottoir. On l’entend qui s’adresse à eux.

– On a un peu de mal à démarrer, vous voulez bien nous pousser. Les trois jeunes acceptent et poussent mon père pendant que ma mère traverse la rue pour aller sur le trottoir d’en face. La Buick démarre un peu plus loin et mon père fait demi tour pour venir prendre ma mère qui s’installe à sa place en relevant son jupon au-dessus de la banquette découvrant ses fesses dans une culotte de nylon rose et dentelle noire assortie au jupon. Elle nous fait de grands signes d’adieu de la main quand ils s’éloignent.

– Elle montre tout le temps sa culotte ta maman, il ne dit rien ton père ? Je ne sais pas trop quoi dire, après un instant je laisse tomber un.

– Bof, on est habitué !

Le dimanche soir, mes parents font quand même l’effort de passer me voir. Ils sont là quand l’infirmière vient m’apporter le repas du soir. Celle-ci s’adresse à ma mère.

– Vous êtes bien arrivés ? Heureusement que les jeunes vous ont poussé à midi, elle ne marche pas bien votre voiture. Ma mère prend immédiatement la mouche.

– Occupez vous donc de vos affaires ! L’infirmière se rend compte qu’elle a vexé ma mère.

– Excusez-moi, c’est juste parce-que je vous ai vu avoir du mal à partir tout à l’heure.

– Si vous avez fini votre service, on peut vous déposer. Se radoucit ma mère.

– C’est gentil, mais je ne termine qu’à 21 heures. Remercie l’infirmière.

– Tant pis pour vous ! Conclue ma mère.

Mes parents restent encore quelques minutes pendant que je mange puis me quittent. Comme les autres fois, aux claquements des talons sur le trottoir succèdent le bruit des portières et les lents efforts du démarreur sans effet. Mon père tourne la manivelle depuis déjà un moment quand l’infirmière vient débarrasser. Elle entend le bruit de la manivelle, jette un coup d’œil par la fenêtre et dit.

– Encore en panne et dire qu’elle voulait me raccompagner, j’aurais l’air maline ! Je ne réponds rien. On entend une portière qui s’ouvre et des claquements de talons sur le trottoir. Une minute plus tard, ma mère entre dans la chambre et s’adresse à l’infirmière.

– Il n’y a plus personne à l’accueil et la rue est déserte !

– Qu’est-ce qui vous arrive ? Demande l’infirmière souriante.

– Ma Buick ne veut pas démarrer, il faudrait du monde pour la pousser.

– Encore, elle ne veut jamais démarrer cette voiture ! Répond l’infirmière en riant carrément, ce qui exaspère ma mère.

– Je ne vous demande pas de faire encore des commentaires, je vous demande si je peux trouver de l’aide dans cette clinique déserte ?

– Bien, on va aller voir les infirmiers, il doit bien y en avoir deux ou trois à cette heure-ci. Elle sort suivie de ma mère.

– Peu de temps après, j’entends des voix sur le trottoir et des gens poussent la Buick.

Quand l’infirmière revient finir de débarrasser mon repas, elle me dit un peu essoufflée.

– Elle n’est pas bien aimable ta maman. Elle s’est tranquillement assise à sa place sans nous aider à pousser cette énorme voiture, et quand elle a enfin démarré, elle ne nous a même pas dit merci. Je ne réponds pas et fais celui qui s’endort.

– Je vous plains ton papa et toi de vivre avec une personne comme ça ! Et elle sort de la chambre.

 
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Buick et bas coutures -30- Folie douce

Lors de notre voyage vers la France de l’été 1963, ma mère allait franchir les limites de l’imaginable.

La Buick étant au bout du rouleau, le trajet avait été émaillé de multiples pannes nécessitant l’intervention de garagistes espagnols et ce n’est qu’au bout d’une épopée de six jours que nous étions enfin parvenus à faire les 1500 km pour arriver à Saint-Sébastien. Le septième jour devait être le dernier, il ne nous restait que trois cent kilomètres pour rallier Auch. En fait tout va aller de travers.

Dès le matin, la voiture refuse obstinément de démarrer et c’est tracté par un client complaisant de l’hôtel que mon père arrive finalement à la mettre en marche. Vingt kilomètres plus tard, au passage de la frontière, nous restons de nouveau en panne et nous perdons près d’une heure avant de pouvoir repartir. Tous ces aléas nous amènent à Peyrehorade, à peine cent kilomètres plus loin vers midi et demi. C’est l’heure du déjeuner et nous nous arrêtons devant un hôtel-restaurant dans la petite ville.

Après le déjeuner, nous remontons dans la voiture pour attaquer les deux cents derniers kilomètres du voyage. Evidemment la Buick ne veut pas repartir malgré la manivelle, les bricolages sous le capot et en fin de compte des tentatives de poussage avec l’aide des serveurs du restaurant. Sans résultat, mon père retourne téléphoner du restaurant pour faire venir un dépanneur.

Pendant ce temps, ma mère qui jusque-là n’avait pas réagit, enlève son petit chapeau blanc et fait passer sa robe de soie fuchsia par-dessus sa tête avant de la plier pour la poser sur le siège arrière. Elle remet son chapeau, puis fait glisser son jupon et le lance sur sa robe. Je suis stupéfait, elle se retrouve en dessous de nylon blanc dans la voiture.

Quand mon père revient, il nous dit que la dépanneuse arrive et découvre sa femme en culotte et soutien-gorge.

– Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’es pas folle de te déshabiller comme ça dans la rue ? Demande-t-il.

– Avec ce beau soleil et cette chaleur, autant en profiter pour bronzer un peu. Et puis je ne suis pas dans la rue, je suis dans la voiture.

– Tu crois que tu vas bronzer à travers tes bas ? Tu es ridicule !

– Ne rêve pas, je ne vais pas enlever mes bas, je suis plus habillée que si j’étais en maillot de bain. Mon père agite la tête d’un air accablé. Il a juste le temps de répondre car la dépanneuse arrive déjà.

– Je t’en supplie, rhabille-toi. Ma mère soupire et se tourne vers moi.

Bon, passe-moi mon jupon. Je lui passe et elle remet le léger jupon en le relevant quand même haut sur ses jambes pendant que le mécanicien approche. Il se penche sous le capot, regarde et s’exclame.

– Qu’est-ce que c’est que ce moteur ? C’est un vieux machin d’avant guerre ça ! Il ne peut pas faire avancer cette grosse voiture, depuis quand vous roulez avec ça ? Mon père répond.

– On l’a toujours eu, il n’est pas bien vaillant mais ça va. On vient de traverser l’Espagne et il ne veut plus partir.

– Vous avez traversé l’Espagne avec ce moteur ? Comme il insiste, ma mère s’en mêle.

– Oui et on le fait tous les ans depuis 1958 ! Alors regardez pourquoi il ne démarre pas, d’habitude il marche très bien. Le garagiste la regarde et reste sans voix quand il s’aperçoit qu’elle n’a pas de robe. Il commence à travailler et après quelques minutes demande à mon père de tirer sur le démarreur. Mon père lui explique que la batterie et vide et va tourner la manivelle. Après quelques tours le mécanicien l’arrête et conclut.

– C’est la bobine qui est morte, il n’y a plus d’étincelle aux bougies. Ma mère intervient de nouveau.

– Cela va être long ? On veut être à Auch ce soir. Le dépanneur vient du côté du conducteur et dit en regardant ma mère.

– Eh bien, vous n’y serez pas ma belle ! Vous allez même pouvoir aller réserver des chambres à l’hôtel parce que votre auto je la ramène dans mon garage. Une bobine ça ne se change pas sur un trottoir et en plus il faut que je vérifie qu’il n’y a que ça qui ne va pas. Un moulin pareil, c’est pas possible, vous lui auriez monté un moteur de deux chevaux à votre américaine elle marcherait mieux ! Ma mère est visiblement vexée par ces propos sans appel. Elle ne répond pas et allume nerveusement une cigarette. C’est mon père qui intervient.

– Il n’y a pas d’autre solution ?

– Aucune ! Répond le garagiste.

– Bon, je vais aller demander deux chambres et descendre les bagages. Dit mon père. Ma mère sort de la voiture.

– Je m’occupe des chambres. Elle se dirige vers l’hôtel sans remettre sa robe. Mon père lui fait remarquer et obtient un haussement d’épaules pour toute réponse. Le dépanneur la regarde partir, chapeautée et juchée sur ses talons aiguilles, puis dit à mon père.

– Vous devez avoir du succès avec votre dame qui ne met pas de robe ! Mon père ne répond pas, il sort une valise du coffre pendant que le garagiste manœuvre sa dépanneuse. Ma mère revient alors qu’il finit d’accrocher la Buick. Elle demande à mon père de lui sortir une deuxième valise. Le dépanneur est prêt à partir et indique qu’il devrait ramener la voiture demain matin vers dix heures.

– Très bien ! Dit mon père et la Buick part derrière la dépanneuse. Il se tourne vers ma mère et lui dit épouvanté.

– Tu as laissé ta robe dans la voiture, tu es devenue folle !

– J’en ai d’autres dans la valise que je t’ai demandé de sortir. Je n’allais pas me rhabiller pour faire cent mètres, et j’emmerde tous ces imbéciles ! J’ai suffisamment été la risée de Peyrehorade dans ma Buick en panne, alors le reste…!

Et c’est avec ma mère furieuse en dessous de nylon blanc que nous marchons vers l’hôtel. Mon père et moi, nous fixons le bout de nos chaussures pour ne pas croiser les regards des passants.

Elle rééditera cet exploit pendant l’été dans les rues d’Auch. Alors que je me promène en vélo, je croise mes parents en ville. Ma mère n’a plus de robe, elle avance sur ses hauts talons cramponnée au bras de mon père. A travers son jupon blanc, on voit ses jarretelles et sa culotte roses assorties au soutien-gorge. Je rentre à la maison et un bon quart d’heure plus tard mes parents arrivent enfin. C’est ma grand-mère qui les voit en premier, elle interpelle ma mère.

– Qu’est-ce que tu fais en petite tenue ?

– J’ai laissé ma robe dans la Buick, il fait trop chaud. Répond ma mère et mon père ajoute.

– On est resté en panne Place de l’église, la voiture n’a jamais voulu repartir.

– Vous avez traversé Auch dans cet équipage ? Mais tu as l’air d’une folle ma pauvre fille, soupire ma grand-mère.

– Et de quoi tu crois que j’avais l’air devant tout Auch dans ma Buick avec le capot en l’air ? J’allais peut-être y rester tout l’après midi pour bien boire le calice jusqu’à la lie ? Répond ma mère en trépignant sur place.

Hélas cette folie douce se répètera, je verrai ma mère enlever sa robe voire son jupon en public lorsque les pannes de la Buick, obligeront mon père à de longues interventions sous le capot.

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