Buick et bas coutures -26- Dimanche aux courses

Après cette remise des prix mémorable, nous repartons en vacances à Auch. Si la Buick n’a encore que quatorze ans, le vieux moteur greffé doit approcher de sa vingt-cinquième année. Pourtant, nous arrivons encore une fois à bon port et ma mère peut recommencer à se pavaner dans les rues de sa petite ville.

Au début du mois d’août 1962, il y a une grande nouveauté à Auch. La municipalité a décidé d’organiser un grand dimanche de courses hippiques. Ma mère ne peut pas rater une telle opportunité de se mettre en valeur devant ses anciens concitoyens, elle a acheté trois places dans la tribune d’honneur.

Mon père a été sommé de mettre la grosse décapotable sur son trente et un elle aussi. Avec lui, j’ai consacré la journée du samedi à cette tâche. Après un lavage intérieur et extérieur très soigné, nous avons passé la carrosserie au polish et pendant que je faisais briller les chromes, mon père nettoyait les bougies et le carburateur. La batterie, de son côté, a été branchée sur le chargeur du grand-père dès le samedi matin. Ainsi, le samedi soir, c’est une voiture étincelante, que nous poussons à l’intérieur du garage pour l’abriter d’une éventuelle petite rosée matinale.

Le dimanche matin quand je me lève, je trouve ma mère déjà très excitée, elle me demande de prendre mon bain tout de suite pour lui libérer le plus rapidement possible la salle de bain. Je me dis qu’après je ne pourrai plus rien faire de toute la matinée pour ne pas me salir, ça va être difficile. Je vais me laver aussi vite que je peux et ensuite je vais prendre mon petit déjeuner.

Mon père descend vers onze heures, visiblement il vient seulement de se lever car il n’est pas encore rasé. Il m’appelle pour l’aider à sortir la voiture du garage en la poussant dans l’allée puis il s’occupe de remonter la batterie qui aura ainsi été chargée pendant vingt-quatre heures d’affilée. Ensuite, il prend la manivelle pour mettre le moteur en marche. Malgré le nettoyage des bougies et du carburateur de la veille, il ne parvient pas à obtenir le moindre toussotement du vieux moteur.

Toujours en peignoir, ma mère vient régulièrement regarder par la fenêtre, je la sens très nerveuse. Ma grand-mère en rajoute.

– Je crois bien que vous irez à pied !

-Sûrement pas. Répond ma mère en repartant dans la salle de bain.

Finalement, mon grand-père propose de pousser la Buick avec sa propre voiture qu’il doit sortir puisque à midi ils vont déjeuner chez les cousins de Fontvielle avec ma grand-mère. La manœuvre se passe sans difficulté. Ils sortent notre voiture à la main dans la rue pour que mon grand-père puisse passer avec sa vieille Citroën, puis il se met derrière et pousse la Buick avec mon père au volant.

Avec la vitesse, la Buick finit par démarrer dans un gros nuage de fumée bleutée. Les deux voitures reviennent et mon père se gare le long du trottoir devant la maison en prenant soin de faire longuement ronfler le moteur pour bien le décrasser. Ma mère qui revient jeter un coup d’œil à la fenêtre, dit à ma grand-mère.

– Ah, tu vois elle tourne très bien ! Ma grand-mère répond.

– C’est ton père qui l’a poussée avec sa voiture.

– C’est bien le jour! Dit ma mère furieuse en retournant s’enfermer dans la salle de bains.

Tout cela nous amène quand même à midi. Cette fois, ma mère est vraiment très énervée, car on doit partir à deux heures et demi et que mon père n’a pas commencé sa toilette et que je ne suis pas habillé et qu’elle n’a pas encore eu le temps de se coiffer et de se maquiller, c’est vrai qu’elle est toujours en peignoir de bain avec un masque de beauté sur le visage, et qu’enfin il va bien falloir qu’on mange. Bref, elle ne voit vraiment pas comment nous allons pouvoir être prêts à l’heure, et il n’est pas question d’arriver après tout le monde !

Le plus simple étant de manger d’abord et de finir de nous préparer ensuite, nous passons à table, après que ma mère a enlevé son masque de beauté. Ma grand-mère nous a préparé une salade et du poulet froid. Le repas ne dure pas bien longtemps et, après un café rapide, mon père va dans la salle de bain et ma mère s’enferme dans sa chambre.

Je reste à traîner en attendant que le temps passe. C’est ma mère qui réapparaît la première pour aller tambouriner à la porte de la salle de bain et presser mon père qui semble être en train de se prélasser tranquillement dans son bain. Elle lui demande de se dépêcher et me rejoint dans ma chambre pour me préparer. Eh oui ! J’ai douze ans, mais pour les grandes occasions c’est toujours elle qui m’habille.

Comme à son habitude elle n’a pas encore mis sa robe pour la garder impeccable jusqu’à la dernière minute. Elle porte des dessous blancs tout neufs. Un large jupon léger bordé de dentelles, au travers on voit nettement une grande culotte de nylon blanc avec une dentelle assortie à celle du jupon autour des jambes. Un porte-jarretelles de la même dentelle retient les courts bas noirs. Son soutien gorge est également assorti avec le même motif de dentelle sur le haut des bonnets. Elle a déjà mis ses chaussures, des sandales à fines lanières blanches qui se nouent sur les chevilles avec des talons immenses, fins come des aiguilles à tricoter.

Ma mère m’habille rapidement d’une chemisette blanche à manches courtes et d’un short bleu marine avec une braguette à boutons. Des socquettes blanches et des sandales en cuir noir complètent mon accoutrement. Je me sens vraiment déguisé, mais ce n’est pas le moment de faire des remarques, elle est assez énervée comme ça. Et puis, je suis plutôt content car aujourd’hui, elle ne s’est pas trop maquillée comme elle le fait souvent pour les grandes occasions, même si elle s’est encore une fois inondée de son parfum capiteux dont l’odeur emplit la maison.

Mon père sort enfin de la salle de bain, pendant que ma mère finit de s’habiller. Elle met une jupe évasée blanche à pois noirs qui s’arrête juste aux genoux, de la même longueur que son jupon qui ne dépasse qu’un tout petit peu derrière. En haut elle a un boléro assorti à la jupe, boutonné devant avec des manches courtes légèrement bouffantes. Pendant que mon père s’habille, ma mère arrange sur son chignon blond un large chapeau blanc à pois noirs assorti à sa tenue.

Finalement, à deux heures et demi nous sommes prêts à partir, comme prévu, et nous sortons de la maison pour aller à l’hippodrome qui n’est qu’à un petit kilomètre de là. La Buick nous attend le long du trottoir, mon père ouvre la portière du passager et ma mère attrape délicatement le bas de sa jupe, le relève au-dessus du siège pour s’asseoir sur son jupon sans écraser la jupe. En me glissant à l’arrière je la vois ramener le devant de sa jupe vers ses genoux croisés pour le poser juste à la limite de la large dentelle du jupon. Je distingue le départ de la jarretelle blanche et le haut foncé du bas noir à travers la dentelle.

Pendant ce temps mon père s’est installé à sa place, mais avant même qu’il ne commence à tirer sur le bouton de démarreur, ma mère lui tend la manivelle.

– Prends la manivelle. Mon père répond qu’il a chargée la batterie pendant vingt-quatre heures, mais ma mère le coupe par un.

-S’il te plait.

Mon père descend, hélas, la manivelle est inefficace et le temps passe sans que le moteur n’émette le moindre signal annonciateur d’un démarrage prochain. Ma mère sort de son sac un fume-cigarette doré, y engage une cigarette et la fume patiemment secouée au rythme des tours de manivelle qui font remonter le jupon.

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Les voisins d’en face qui prennent le café dans leur jardin, sortent et viennent nous proposer de nous aider à pousser la voiture comme ils le font régulièrement, quand elle ne veut pas démarrer. Mon père accepte immédiatement, ma mère leur dit à peine bonjour. Elle décide de se mettre une couche de rouge à lèvres supplémentaire.

Nous poussons et dès que la Buick prend de la vitesse, mon père saute au volant et embraye sans succès. Après trois tentatives toutes aussi infructueuses, mon père demande à ma mère de se mettre derrière le volant pour qu’il puisse nous donner plus de vitesse en poussant à l’arrière lui aussi. Nous continuons à pousser jusqu’aux deux tiers de la rue mais le moteur ne veut absolument pas partir. Les voisins finissent par se décourager et nous abandonnent là. De toute façon, le champ de course est à moins de cinq cent mètres maintenant et nous y serons plus rapidement à pied. Cela sera moins fatigant pour tout le monde.

Je pense que c’est effectivement la meilleure solution, mais ma mère fait la tête. Elle a allumé une nouvelle cigarette dans son long tube et nous demande, sur un ton qui n’appelle pas de réplique, de continuer à la pousser. Sans discuter, nous retournons à l’arrière, mon père et moi, et nous poussons la grosse voiture. Bien sur, à deux nous ne prenons pas suffisamment de vitesse pour la faire démarrer, mais ma mère n’essaye même pas d’embrayer, elle se contente de conduire au point mort le coude gauche à la portière.

Je commence à en avoir marre et à trouver ridicule d’arriver ainsi en poussant notre grosse américaine polishée de frais devant tout le monde, quand nous approchons d’un groupe d’une dizaine de jeunes gens qui discutent devant une maison. En nous voyant, ils viennent spontanément nous proposer leur aide et se mettent autour de la voiture pour la pousser. J’en remarque plusieurs qui louchent sur les jambes de ma mère qui a retroussé son jupon jusqu’à la taille.

Grâce à leur aide, le moteur démarre enfin et nous montons côté passager avec mon père, ma mère reste au volant pour finir le trajet. En montant, je constate qu’effectivement les jeunes qui nous ont poussés pouvaient voir sa culotte jusqu’au nombril. Mon père ne fait pas la moindre remarque, ce n’est vraiment pas le moment d’en rajouter, les courses sont commencées depuis une bonne demi-heure et il n’y aura personne pour admirer ma mère faisant son entrée sur le parking du champ de course dans sa superbe automobile.

Une fois sur le parking, elle arrive à faufiler la Buick le plus près possible des tribunes et se gare très mal dans l’allée centrale, en laissant à peine le passage à une voiture à la fois, alors que c’est par-là que les voitures repartiront à la fin de la journée. Mon père lui fait remarquer qu’elle est mal garée et que nous allons gêner tout à l’heure, mais elle coupe le contact sans répondre et après un dernier coup d’œil à son maquillage dans le rétroviseur, elle descend de la voiture et lisse ses jupes.

Nous nous dirigeons vers la tribune d’honneur, mais comme nous sommes très en retard il ne reste plus trois places côte à côte, et je dois m’asseoir à mi-hauteur de la tribune, trois ou quatre rangées en dessous de celle où mes parents ont trouvé deux sièges voisins. Au bout d’un moment, je me retourne pour les voir et le spectacle me donne un coup dans l’estomac. Ma mère a évidemment relevé sa jupe pour ne pas s’asseoir dessus, son jupon retombe en corolle le long du siège étroit de la tribune et laisse voir jusqu’aux hanches ses jambes croisées très hautes.

Pour les spectateurs assis sur ses côtés ou au-dessus d’elle, le spectacle ne doit pas être mal non plus car sa jupe est remontée aux trois-quarts de ses jambes et comme son jupon est complètement transparent les spectateurs doivent voir les longues jarretelles qui retiennent les fins bas noirs.

Je ne me retourne plus jusqu’à la pause du milieu de l’après-midi dont nous profitons pour aller boire un rafraîchissement au café de fortune installé sous des parasols. Nous nous asseyons tous les trois à une table, mais ma mère demande à mon père d’aller régler le moteur de la voiture pour que nous n’ayons pas les mêmes problèmes quand nous repartirons tout à l’heure. Mon père y va sans discuter, je pense même qu’il est ravi de ne pas être obligé de rester à côté de sa femme dont le parfum se répand sur la moitié du champ de course et dont le maquillage a atteint des sommets lors de la séance du départ. En plus elle a encore relevé sa jupe sur le dossier de sa chaise et se trouve assise en jupon transparent.

En sirotant ma menthe à l’eau, je remarque que ma mère se tourne régulièrement vers la voiture pour regarder mon père s’affairer sous le capot. Elle fume nerveusement une cigarette en buvant un café.

Après la pause nous trouvons trois places libres. Ma mère me demande de poser son petit sac sur la place à coté de moi pour la réserver pour mon père, elle regarde sans arrêt dans la direction de la Buick. Enfin mon père ferme le capot, passe aux toilettes et nous rejoint. Ma mère lui demande.

– Tu as réglé le problème ? Mon père fait la moue.

– J’ai à nouveau nettoyé les bougies, mais je l’avais déjà fait hier. Ma mère insiste.

– Mais elle va démarrer tout à l’heure ? Mon père ne répond pas.

Les courses continuent. Soudain, au début de la dernière course, ma mère indique qu’elle a mal au ventre et qu’elle veut rentrer. Nous nous levons en dérangeant tout le monde et nous nous dirigeons vers la Buick. Le trajet est laborieux, avec ses talons aiguilles vertigineux, ma mère se cramponne à mon père. Nous arrivons malgré tout à la voiture et quand mon père lui ouvre sa portière, en relevant sa jupe sur le dossier, elle laisse tomber.

– Elle ne va pas démarrer ! Mon père va s’installer sans répondre et commence à tirer sur le démarreur.

Avec la batterie chargée à bloc, le démarreur tourne bien. Après deux ou trois coups, ma mère intervient.

– Insiste plus longtemps à chaque fois, si tu t’y prends comme ça, elle ne partira pas. Mon père se met à tirer beaucoup plus longtemps sur le démarreur, la batterie pleine le lui permet.

Avec le temps que nous avons mis pour rejoindre la voiture à cause, les premiers spectateurs commencent déjà à arriver. Je sens ma mère de plus en plus nerveuse. Elle n’arrête pas de croiser et décroiser ses jambes et d’arranger les dentelles de ses jarretelles et de sa culotte. Elle a encore allumé une cigarette au bout de son long fume-cigarette. Les gens défilent à côté de nous intrigués par le bruit de notre démarreur. Ma mère regarde droit devant elle. Elle appuie avec ses deux mains sur son ventre. Mon père le remarque et lui dit en relâchant le démarreur.

– Va aux toilettes si tu as mal.

– Non, ce sont juste les vibrations du démarreur, insiste encore plus il faut qu’on parte! Répond ma mère en se recroquevillant davantage sous son grand chapeau les mains cramponnées à sa culotte.

Petit à petit, le démarreur devient moins vaillant jusqu’à ce que la batterie finisse par rendre l’âme obligeant mon père à descendre avec la manivelle. Ma mère déplie ses jambes, ouvre sa propre portière en la rabattant bien vers l’arrière le long de la carrosserie pour ne pas davantage gêner le passage, sort sa jambe droite et entreprend de se remaquiller dans le rétroviseur.

C’est alors que deux hommes avec des appareils photo s’approchent de nous et se présentent à ma mère comme étant des journalistes de la Dépêche du Midi qui font un reportage sur les courses. Ils lui disent qu’elle est très élégante, qu’elle a vraiment une voiture magnifique et lui demandent s’ils peuvent faire une photo pour leur reportage. Visiblement ravie, elle accepte et prend la pose pendant que le photographe se recule un peu pour avoir la voiture dans le champ de son appareil. Il prend deux ou trois clichés et les deux hommes s’éloignent après avoir encore félicité ma mère.

Cependant, nous avons fini par créer un embouteillage sur le parking, les voitures qui repartent peuvent à peine passer à coté de nous. En plus, avec les piétons et la jambe de ma mère dehors il est presque impossible de passer. Heureusement les voitures qui étaient garées à coté de la notre s’en vont et des gens viennent nous pousser vers l’arrière sur les places libérées pour dégager un peu le passage. Ma mère est obligée de rentrer sa jambe pendant la manœuvre, mais elle laisse ensuite sa porte grande ouverte. Elle prend ses aises, un pied sur le tunnel de transmission les bras allongés sur le dossier et la tête rejetée en arrière, elle regarde passer les gens pendant que mon père nous secoue au rythme régulier de ses tours de manivelle.

Le champ de course se vide très lentement, et il reste encore beaucoup de monde quand mon père arrête, laisse la manivelle dans le trou de la calandre et bascule le capot sur le côté gauche pour bricoler dans le moteur. Ma mère se rassoit correctement, allume une nouvelle cigarette en essayant de se dissimuler au maximum sous son chapeau et en se recroquevillant de nouveau sur son siège. Finalement, elle ne tient pas longtemps, elle descend et dit à mon père.

– Je t’avais dit de venir régler le moteur pendant l’entracte !

– Qu’est-ce que tu crois que j’ai fait ? Aujourd’hui elle ne veut rien savoir, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

– Continue avec la manivelle. Si tu as déjà fait les réglages qu’il fallait tout à l’heure, ce n’est pas la peine de trafiquer encore dans le moteur. En plus tu va finir par salir ton costume neuf, ce serait le bouquet !

Docile, mon père comprend qu’elle ne le lâchera pas tant qu’il ne fermera pas le capot, ce qu’il fait avant de retourner à la manivelle. Ma mère remonte dans la Buick en prenant bien soin de relever à nouveau sa jupe et son jupon au-dessus de son dossier, avant de reprendre sa position décontractée, un pied sur le tunnel de transmission. Bercée par la manivelle, elle tripote les dentelles de sa culotte, sans se soucier des regards des gens qui passent devant sa portière toujours grande ouverte.

Le champ de course continue de se vider, je regarde les gens et les voitures passer à côté de nous et je ne peux m’empêcher de plaindre mon pauvre père qui continue de tourner la manivelle de la voiture avec un stoïcisme admirable. Ma mère a les paupières baissées quand un couple s’approche.

– Hello ! dit l’homme en se penchant vers ma mère qui sursaute comme si elle sortait d’un rêve.

De toute évidence, il s’agit d’amis d’un ami d’enfance, ma mère descend de la voiture pour l’embrasser. Lui, c’est le pharmacien qui était au collège avec ma mère, elle, très raide, doit être une bourgeoise d’Auch. Ma mère présente mon père qui abandonne sa manivelle pour saluer et écouter ma mère et le pharmacien raconter leurs souvenirs d’enfance. Le pharmacien complimente ma mère sur sa tenue.

– Ma chère, tu as tout de la femme qui a réussi, belle, bien habillée et ta voiture est somptueuse ! Comment arrives-tu encore à te mêler à de petits provinciaux comme nous ? On doit te paraître bien arriérés !

–  Mais pas du tout, je suis toujours enchantée de retrouver mes anciens camarades. Répond ma mère tandis que mon père retourne à sa manivelle sans se préoccuper davantage de la conversation.

– Je suis vraiment désolée, mais on doit y aller maintenant, tu connais ma mère elle s’inquiète pour un rien et on devrait déjà être à la maison. Dit ma mère en barbouillant le pharmacien de son rouge à lèvres. Elle salue brièvement sa femme et remonte dans la Buick. C’est la femme du pharmacien qui ouvre délibérément les hostilités.

– A mon avis, elle va quand même s’inquiéter votre maman, votre mari n’a pas vraiment l’air d’arriver à faire démarrer votre belle voiture ! Très calmement, ma mère répond sans sourciller.

– Elle est un peu capricieuse aujourd’hui.

– Oui, vous n’êtes pas partis, je crains ! Dit la pharmacienne hilare. Son mari tente de l’emmener mais elle insiste.

– Je n’aimerais pas être à votre place. C’est déjà désagréable d’être en panne, mais dans une superbe voiture comme la votre, devant tout ce monde, je serais morte de honte, je vous trouve admirable d’arriver à garder le sourire.

– Je ne vois pas pourquoi j’en ferais une maladie. Toutes les voitures ont leurs caprices ! Et vous, vous êtes venus à pied ?

– Non, nous sommes garés un peu plus loin, mais nous n’avons qu’une DS, pas une grosse américaine décapotable comme vous ! On peut vous ramener, ce sera avec plaisir.

– Merci, elle va démarrer, il faut simplement que mon mari insiste un peu. De toutes façons on ne va pas la laisser là, nous la pousserons !

– Et vous arrivez à pousser avec vos talons. Moi je me tordrais les chevilles à chaque pas sur des talons pareils.

– Mais non, il n’est pas question que je pousse, voyons, je conduis pendant que mon mari me pousse ! Enonce ma mère sur le ton qu’elle prendrait si elle s’adressait à une simple d’esprit.

Le pharmacien arrive finalement à entraîner sa femme qui commence à se piquer au jeu, et ils s’éloignent vers leur propre voiture. Pendant cet échange d’amabilités, mon père a ouvert le capot et s’affaire dans le moteur pendant que le parking de l’hippodrome commence à se vider sérieusement. Ma mère redescend de la voiture et, en se dandinant d’une jambe sur l’autre, regarde mon père bricoler. Tout d’un coup, elle interpelle trois couples qui arrivent.

– Excusez-moi, mon mari n’arrive pas à démarrer. Vous voulez bien nous pousser ? Les trois couples répondent aimablement que, bien sur, ils vont nous pousser, que ce n’est pas un problème. Ma mère se tourne vers mon père et lui dit soulagée.

– Mon chéri, ces messieurs veulent bien nous pousser, tu peux ranger la manivelle et fermer le capot, ça ira bien plus vite si nous poussons, autrement nous allons finir par arriver très en retard et maman va se faire du souci. Et se tournant vers les personnes qui vont nous aider.

– Ces gros moteurs c’est parfois difficile à mettre en marche !

Mon père s’empresse de faire ce qu’elle lui demande et se met lui-même au volant. Sous le regard ahuri des trois couples, ma mère attrape son jupon, le relève au-dessus de son dossier dévoilant sa culotte jusqu’à la taille, s’assoit et ferme sa portière en les laissant se débrouiller pour pousser. La manœuvre est difficile car il faut d’abord faire faire demi-tour à la grosse voiture sur l’herbe du parking pour la mettre dans le sens de la sortie. Heureusement d’autres personnes viennent nous prêter main forte et ils arrivent à nous faire tourner. La voiture prend de la vitesse et mon père embraye à plusieurs reprises sans résultat.

Nous arrivons comme ça à la sortie du champ et après nous avoir encore poussés dans la rue nos aides applaudissent quand le moteur démarre enfin. Mon père freine en gardant le moteur accéléré et remercie ces gens qui sont maintenant loin de leurs propres voitures. Ma mère se retourne à peine pour les remercier.

Nous rentrons en cahotant, le moteur ne tourne décidément pas rond et il rend l’âme définitivement à deux cent mètres de la maison. Cette fois-ci, il n’y a pas de discussion, on descend avec mon père pour pousser pendant que ma mère se glisse derrière le volant. Nous arrivons ainsi à la maison où nous trouvons mes grands-parents en train de discuter avec les voisins d’en face, ceux qui nous avaient déjà poussés au début de l’après-midi.

Ma grand-mère demande si cela fait longtemps qu’on pousse la voiture comme ça ? C’est ma mère, toujours au volant, qui répond.

– Nous avons passé une merveilleuse après-midi ! Ces courses sont vraiment une bonne idée. Puisque vous êtes là, vous allez m’aider à rentrer la voiture, elle a calé juste en arrivant. Je suis vraiment très contente d’avoir vu tant de monde, ils m’ont tous admirée, il y a même des journalistes de la Dépêche qui m’ont prise en photo!

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