Buick et bas coutures -28- Lendemain de fête

Le lendemain matin, il fait toujours aussi beau, je décide d’aller faire un tour en vélo. Quand je reviens vers midi, la voiture n’est plus dans l’allée, comme il l’avait annoncé hier soir, mon père est allé chez le garagiste. A la maison, chacun vaque à ses occupations, ma mère s’occupe d’elle dans la salle de bain.

Les choses se gâtent quand mon père revient du garage. Ma mère est en peignoir, elle se fait les ongles dans le salon.

– C’est fait, ils ont réglé la voiture ?

– Non, il faut qu’ils démontent le carburateur et ils ne peuvent pas le faire avant demain soir.

– Eh bien ! C’est parfait, comme cela je peux la prendre cette après-midi pour aller chez la couturière, tu la ramèneras au garage demain matin.

– Tu ne risques pas de la prendre, je l’ai laissée, chez le garagiste. Ce matin il a encore fallu que ton père me pousse avec sa voiture pour la faire démarrer et j’ai failli tomber en panne au moins trois fois en chemin.

– Tu te moques de moi ? Je t’ai dit hier soir que j’en aurai besoin aujourd’hui. Tu vas aller la chercher après déjeuner, il me la faut pour trois heures.

– Tu es ridicule ! Tu as bien vu quelle ne marche pas, même si tu arrives à descendre chez ta couturière, tu ne pourras jamais remonter la côte de la gare.

– Merci pour le conseil, mais c’est mon affaire. Carburateur nettoyé ou pas, tu me ramènes la voiture pour trois heures, point final. Ce n’est pas toi qui va chez la couturière et hier je n’ai pas eu de problème.

Mon père renonce en soupirant. Il ira chercher la voiture après déjeuner.

Pendant qu’il y est parti, ma mère s’habille. Elle met son nouvel ensemble avec les mêmes chaussures que pour les courses de chevaux. En fait, elle s’habille complètement comme dimanche dernier, je vois le même jupon blanc qui dépasse derrière sa jupe. Comme promis, mon père revient devant la maison avec la voiture alors que j’attends dans le jardin.

Au léger coup de klaxon nous rejoignons mon père qui maintient le moteur en marche. Ma mère monte dans la Buick pendant que mon père se glisse vers la droite de la banquette en gardant le moteur accéléré. Il lui dit.

– Je te préviens, elle ne tient même plus le ralenti, tu vas caler au premier arrêt. Ma mère ne répond pas, elle arrange sa jupe qui est remontée quand elle l’a posée au-dessus du dossier, pour l’ajuster à la limite de la dentelle de son jupon. Mon père descend et je m’installe à mon tour.

Sans attendre notre départ, mon père nous souhaite bon courage et rentre à la maison. Nous partons vers le centre d’Auch. Cette fois-ci, les choses ne vont pas aussi bien qu’hier. Peut être à cause de la hauteur de ses talons, ma mère n’arrive pas à garder le moteur accéléré en arrivant au stop au bout de la rue et elle cale. Elle jette un coup d’œil dans le rétroviseur pour regarder s’il y a quelqu’un derrière, en profite pour arranger son chapeau, et s’applique à bien pomper sur l’accélérateur. Comme il n’y a personne derrière nous elle pompe longuement sur la pédale pour bien faire venir l’essence dans le carburateur !

Alors qu’elle s’apprête à tirer sur le démarreur, trois hommes traversent la rue devant nous. Aussitôt elle les interpelle.

– S’il vous plait, ma voiture a calé et je n’arrive pas à la remettre en marche. Vous voulez bien me pousser ? Les trois hommes s’approchent, ravis de venir en aide à une jolie femme, et découvrent que sa jupe dévoile largement son jupon transparent. L’un d’entre eux sourit et lui dit.

– Mais c’est vous qui étiez dans la Dépêche hier matin. Décidément elle ne marche pas bien votre Cadillac ! Ma mère semble ravie d’avoir été reconnue, et part d’un grand éclat de rire.

– En effet, elle m’a trahie en repartant de l’hippodrome comme ils l’ont écrit dans la Dépêche, et la voilà qui me trahit encore. Vous êtes très gentils de m’aider.

Les trois hommes se mettent à l’arrière et nous poussent pour que ma mère traverse la rue et tourne à gauche. Ils nous font prendre de la vitesse et la Buick repart. Ma mère remercie de deux coups de klaxon, fait quelques dizaines de mètres et se gare le long du trottoir devant la poste. Sans arrêter le moteur, elle sort des enveloppes de son sac à main et me demande d’aller les mettre dans la boite aux lettres. Il y en a six ou sept, mais comme elle me regarde, je n’ose pas lire les adresses et je les jette dans la boite. Je suis sûr que ce matin elle a découpé les Dépêches que je lui ai achetées hier pour envoyer sa photo à tous ses amis.

On repart difficilement, le moteur ratatouille beaucoup et hoquette quand elle essaie de passer en seconde alors que la rue monte à peine. Evidemment, en arrivant au feu rouge suivant elle cale à nouveau. Ma mère descend tout de suite de la voiture pour aller parler au conducteur qui nous suit, puis elle se remet au volant.

– La voiture de derrière va nous pousser. Après la route descend, il n’y aura plus de problème ! J’ose faire une remarque.

– Tu n’arriveras jamais à monter la côte pour revenir ! J’obtiens pour toute réponse l’ordre de m’occuper de ce qui me regarde, et comme le feu est passé au vert, elle se concentre sur sa conduite, poussée par la voiture qui nous suit. Effectivement la Buick repart dans la descente et nous arrivons sans autre difficulté chez la couturière derrière la gare.

La couturière prend mes mesures pour un futur pull-over. C’est long et je n’aime pas cela, d’autant que je comprends qu’elles ont choisi un vert caca d’oie pour la laine et je ne trouve pas cette couleur très jolie. Mais il parait que ce n’est pas salissant, alors je m’en contenterai. A la fin de la prise de mesures, ma mère ouvre son sac à main et dit à la couturière.

– Je suis sûre que vous allez pouvoir me faire quelque chose de compliqué. Elle sort de son sac son nouveau porte-jarretelles, le pose sur la table, et tire du sac la photo du journal.

– Vous m’avez vu à la première page de la Dépêche d’hier ? La couturière avoue qu’elle ne lit pas le journal régulièrement, alors ma mère lui tend la coupure de presse.

– Je suis habillée comme aujourd’hui, le tailleur que vous m’avez réalisé a fait sensation. En plus j’ai acheté cette parure magnifique qui va très bien avec. Et elle lève sa jupe pour montrer le jupon. Sous la photo elle a collé les quelques lignes de l’article qui parlent d’elle.

– Pourquoi ils ont écrit que vous avez été trahie par votre grosse Cadillac ? Demande la couturière.

-Oh ! C’est juste parce qu’elle ne voulait plus démarrer en repartant. Mais regardez-moi bien sur la photo, vous remarquez comme mes jarretelles sont tendues, on dirait qu’elles vont lâcher à chaque instant. Pourtant je les avais réglées au maximum de longueur possible. Pendant que la couturière regarde la photo, ma mère ajoute.

– Cela m’ennuie beaucoup parce que tout l’ensemble est assorti, on le voit très bien avec les dentelles de ma culotte et le soutien gorge est assorti lui aussi. Vous allez bien pouvoir m’arranger ça. La couturière regarde le porte-jarretelles sous toutes ses coutures et semble hésiter. De toute évidence il n’y a pas de marge.

– Ce ne sera pas facile, vous pouvez l’essayer pour que je me rende compte ?

– Sans hésiter ma mère enlève son boléro, sa jupe et son jupon, puis elle dégrafe son porte-jarretelles d’aujourd’hui qui n’est pas assorti. Elle met son porte-jarretelles neuf et se contorsionne pour arriver à attacher ses bas.

– Vous voyez, je suis obligé d’attacher les jarretelles à la limite des bas. Heureusement que c’est du haut de gamme, sinon j’aurais passé mon dimanche à les raccrocher. Je me dis qu’il n’aurait plus manqué que ça, je déteste quand elle rattache ses bas devant tout le monde. La couturière regarde le montage et conclut.

– En effet, vous n’avez pas un millimètre de trop. Vous avez même dépassé le dernier bouton, les élastiques appuient directement sur les jarretelles et, en plus, vos bas ne prennent que sur la moitié des fixations. Je ne vois qu’une solution, rajouter cinq bons centimètres d’élastique dans le haut de chaque jarretelle pour laisser la dentelle vers les bas. Ma mère fait la moue.

– Ce ne sera pas très joli en haut, il y aura de l’élastique qui se verra sans être caché par les dentelles. La couturière réfléchit encore, puis elle prend le jupon et compare sa dentelle à celle des jarretelles.

– C’est exactement la même dentelle, vous avez acheté un très bel ensemble. Si je prends une bande de trois centimètres dans le bas du jupon, je devrais pouvoir la coudre sur les élastiques des jarretelles sans que cela se voie.

Ma mère trouve l’idée excellente et comme la dentelle du jupon est très large elle ajoute que cela passera totalement inaperçu. Elle donne son accord à la couturière et se rhabille en abandonnant son jupon pour que la couturière récupère une bande de dentelle.

– Vous pourriez me faire ce travail d’ici la fin de la semaine ? Nous allons à la fête des fleurs de Montréal dimanche et je voudrais bien m’habiller comme pour les courses tellement j’ai eu de succès l’autre jour.

La couturière lui répond qu’elle pourra passer vendredi après midi ou samedi, elle fera le travail vendredi matin, puis elle nous raccompagne sur le pas de la porte. Nous montons dans la voiture, ma mère ne se préoccupe pas de l’absence du jupon et relève sa robe au-dessus du dossier. La couturière sourit.

– Je comprends pourquoi vous voulez que je mette de la dentelle jusqu’en haut des jarretelles. Si vous vous asseyez toujours comme ça ! Ma mère y va de son couplet sur la gêne que représente une robe sur les jambes pour conduire. Laissant sa portière ouverte, elle met le contact, et pompe un bon moment avant de se pencher pour prendre la manivelle et redescendre devant la couturière étonnée.

– Vous êtes en panne ?

– Non, mais depuis dimanche elle ne veut pas partir au démarreur. C’est le carburateur qui est encrassé. Et elle commence à tourner énergiquement la manivelle.

La couturière s’excuse et explique qu’elle doit rentrer pour se remettre à son ouvrage. Patiemment ma mère tourne la manivelle en me demandant de pomper sur l’accélérateur pour l’aider, mais après un bon quart d’heure d’efforts, fatiguée, elle renonce et retourne sonner chez la couturière.

– Je n’arrive pas à démarrer, il faudrait me pousser mais je n’ai vu personne dans votre rue, c’est le désert ici !

– Attendez, je vais aller chercher mon mari et mon fils qui travaillent derrière, dans le jardin.

Elle revient quelques minutes plus tard avec deux hommes plutôt costauds. Ma mère explique que son carburateur lui joue des tours et qu’ils seraient bien aimables de la pousser. Elle s’installe en culotte pour être bien à l’aise et me prie d’aller aider à pousser.

On pousse, longtemps sans aucun résultat. Chaque fois que me mère embraye la voiture part, fait quelques bonds et cale à nouveau. Nous arrivons comme cela jusque devant la gare. Le mari de la couturière demande à ma mère de se ranger pour qu’il jette un coup d’œil au moteur.

– Laissez, ce n’est pas la peine, je vais téléphoner au garagiste depuis la gare pour qu’il vienne nous chercher. De toute façon mon mari a pris rendez-vous pour lui amener la voiture demain matin, comme ça il la prendra tout de suite et il nous ramènera en même temps.

– Vous êtes sûre que ça va aller ?

– Aucun souci, merci encore de m’avoir aidée, au revoir. Elle descend et entre dans la gare.

Quelques instants plus tard je la vois revenir toute souriante, elle s’installe à sa place et se tourne vers moi.

– Tu vois qu’il n’y avait aucune raison de se faire du souci, le garagiste vient s’occuper de la voiture et nous pourrons rentrer tranquillement, il en a pour un quart d’heure. Nous n’avons qu’à attendre en profitant du soleil.

Nous attendons depuis quelques minutes quand une DS vient se garer sur le parking un peu plus loin. Le pharmacien et sa femme qui nous avait salués en repartant des courses en descendent et viennent vers nous. Ma mère ouvre sa portière et sort de la Buick pour les embrasser quand ils approchent.

– Décidément on ne se quitte plus !

– C’est vrai qu’on se voit tous les deux jours ! Répond le pharmacien et sa femme d’ajouter.

– Alors comment cela s’est-il terminé dimanche soir. Votre belle voiture a accepté de démarrer ? Je vous ai vue en photo dans la Dépêche d’hier, ils auraient pu éviter de prendre votre mari en train de tourner la manivelle, ils l’ont fait exprès !

– Pas du tout, ce n’est pas tous les jours qu’ils ont l’occasion de photographier une voiture américaine, ils en ont profité pour la prendre en entier. Comment m’avez vous trouvée sur la photo ?

– Très originale ! Mais vous ne m’avez pas dit comment cela s’est terminé. Insiste cette pimbêche de pharmacienne.

– Très bien. Cela s’est très bien passé, il fallait juste un peu de patience. Que venez vous faire à la gare ?

– On vient récupérer mes beaux-parents qui sont allé passer la journée à Toulouse, et toi ? Répond le pharmacien content de changer de sujet.

– Heu ! J’attends ma sœur qui arrive au train d’Agen. Ment effrontément ma mère.

– Vous êtes sacrément en avance, il n’arrive que dans une demi-heure, vous vous êtes méfiée de votre voiture? A tout à l’heure alors ! Ajoute la pharmacienne et ils rentrent dans la gare.

Ma mère remonte dans la voiture et claque sa portière en traitant la pharmacienne de garce entre ses dents. Sans me regarder, elle s’allume une cigarette pour patienter. L’attente ne dure pas longtemps, une grosse dépanneuse verte apparaît au bout de la rue. Je la connais bien, c’est celle de notre garagiste. Ma mère devient blanche.

– Qu’est-ce qui lui prend à cet imbécile de mécanicien ? Et elle sort furieuse de la voiture pendant que le garagiste manœuvre pour reculer vers l’avant de notre Buick.

– Qu’est-ce que vous faites ? C’est juste le carburateur qui est déréglé, je ne vous ai pas demandé de venir avec la dépanneuse !

– Mais non, madame, votre mari nous l’a amenée ce matin votre voiture. C’est sans doute le carburateur mais en plus il y a des problèmes d’allumage. Je ne comprends même pas comment vous avez pu arriver jusqu’ici. Vous attendez quelqu’un ?

– Pas du tout, on m’a poussée jusqu’ici depuis chez ma couturière mais le moteur n’a pas voulu démarrer.

– Cela ne m’étonne pas ! Allez, montez à votre place, je vais la lever par l’avant pour vous remorquer jusqu’au garage. Une fois en l’air vous aurez du mal à monter.

Ma mère ne dit plus rien. Elle s’assoit dans la voiture en oubliant même de relever sa jupe et sort une cigarette. Je me dis qu’elle va pleurer, ses yeux brillent, mais pas de colère. Ce coup-ci elle n’est visiblement pas à l’aise. Elle se tourne vers moi, mais elle n’arrive pas à parler, juste un petit sourire crispé pendant que le mécanicien installe le crochet de la dépanneuse. Evidemment, c’est le moment que choisissent les pharmaciens pour sortir de la gare avec leurs parents. Cette fois la pharmacienne voit sa proie lui tomber toute cuite dans la bouche.

– Eh bien, vous êtes encore en panne dans votre Cadillac, et cette fois il lui faut carrément une dépanneuse ? C’est votre sœur qui va être contente de trouver ce moyen de transport original en débarquant du train. Ma mère reste muette et la pharmacienne continue.

– Vous êtes drôlement forte ! Vous avez deviné que vous n’arriveriez pas à repartir et vous avez appelé la dépanneuse d’avance ? Cette fois ma mère finit par avouer la vérité d’une voix à peine audible.

– En fait, j’étais chez ma couturière juste derrière la gare et la voiture n’a pas voulu repartir. Son mari et son fils m’ont poussée jusqu’ici et comme ils n’y arrivaient pas non plus j’ai du appeler un mécanicien qui est venu avec la dépanneuse pour me remorquer. Cette fois, je vois des larmes perler dans ses yeux. La pharmacienne n’a aucune pitié et retourne le couteau dans la plaie.

– Je n’aimerais pas être à votre place, ma pauvre ! Déjà que la moitié d’Auch vous a vu en panne dimanche soir, maintenant c’est l’autre moitié qui va vous voir traverser la ville derrière une dépanneuse. Dans une voiture aussi voyante, je ne saurais pas ou me mettre. Et puis faites attention, vous allez froisser votre jupe, vous êtes assise dessus !

Cette dernière remarque permet à ma mère de reprendre ses esprits. Elle articule un merci plus ferme et se soulève de son siège pour relever sa jupe au-dessus du dossier en prenant bien soin de la replier soigneusement plus haut que sa culotte sur le devant. C’est le garagiste qui la tire définitivement des griffes de la pharmacienne en indiquant qu’il est prêt à y aller. La garce a encore le temps d’ajouter.

– Désolée, nous n’avons qu‘une simple DS et nous sommes quatre. Sinon je vous aurais proposé de vous ramener chez vous pour vous éviter une pareille humiliation !

Son mari, plus charitable s’est déjà éloigné avec ses beaux-parents et nous démarrons derrière la dépanneuse verte. Ma mère ne dit plus rien, elle ne sait pas quoi faire de ses mains, les roues avant ne touchant pas le sol. Elle arrange les dentelles de sa culotte autour de ses jambes pour se donner une contenance. Je remarque que son rimmel est un peu étalé autour de ses yeux, elle a bien lâché quelques larmes.

En arrivant en haut de la côte, la dépanneuse tourne à droite pour prendre le Mail et ma mère parvient enfin à prononcer ses premiers mots.

– Par où passe-t-il cet idiot ? C’est plus court tout droit, il ne va tout de même pas passer par le centre avec sa grosse dépanneuse. Et pourtant, c’est bien ce qu’il fait. Arrivé au milieu du boulevard, alors que nous nous sommes fait applaudir par des promeneurs, il tourne à gauche et se gare devant la boucherie de la Place de l’église. Il descend de sa dépanneuse et nous dit.

– J’ai promis à un copain de passer lui réparer sa machine à laver. J’en profite comme j’ai la caisse à outil dans la dépanneuse. Ne vous inquiétez pas, j’en ai pour dix minutes. Ma mère panique complètement.

– Vous allez nous laisser là comme ça ? Je ne peux même pas descendre de la voiture.

– Eh bien ! Au moins je suis certain de vous retrouver en revenant ! A tout de suite. Et il nous laisse en rigolant. Ma mère est de nouveau blanche sous son maquillage.

– Il l’a fait exprès pour me ridiculiser pendue derrière sa dépanneuse en pleine centre. Il me le paiera. Elle tourne le rétroviseur de pare-brise vers elle et entreprend de nettoyer son rimmel avec un petit mouchoir. Après quoi elle se lance dans un remaquillage en règle, indifférente aux remarques caustiques des nombreux passants. Pas fier, je m’enfonce dans mon siège et regarde droit devant moi.

Nous en sommes là quand tout d’un coup, j’entends des rires plus francs qui proviennent de trois jeunes femmes qui s’approchent de nous.

– Bonjour Simone, on a vu ta photo dans le journal avec ta grosse voiture. Qu’est-ce que tu fais dans cette posture ?

– J’attends que le mécanicien revienne ! Répond ma mère sur un ton désolé.

– Tu as l’air maline suspendue derrière la dépanneuse Place de l’église, tout le monde se moque de toi ! Pour la deuxième fois, ma mère craque et pour de bon ce coup-ci. Elle fond brutalement en larmes et part d’une longue tirade.

– Je n’oserai plus jamais mettre le nez dehors. Dimanche je reste plus d’une heure à regarder passer tout Auch dans ma Buick qui ne voulait plus partir après les courses. Hier je vais faire un tour en ville, je tombe deux fois en panne, et la deuxième fois devant les Soulès et les Dupuis qui ont du me pousser. Et tout à l’heure, pas moyen de repartir de la gare devant les Durand qui m’avaient déjà vue en panne dimanche ! Et le bouquet final maintenant, le mécanicien qui s’arrête ici à six heures du soir, alors que je suis suspendue à sa dépanneuse.

Des larmes chargées de rimmel dégoulinent abondamment sur ses joues, toute la tension qu’elle a accumulée depuis dimanche est brutalement en train de s’évacuer. Je suis horriblement gêné, et vraiment triste pour elle qui était si fière hier. D’autant que ses vieilles copines ne sont pas aussi compatissantes que ça.

– Ce n’est pas grave, ma chérie, il ne faut pas pleurer, cela fait longtemps que le ridicule ne tue plus ! Sur la photo de la Dépêche tu fais bonne figure, tu souris ! Si on ne voyait pas ton mari en train de tourner la manivelle de ta belle décapotable, elle serait géniale cette photo.

– Peut-être, mais tous les gens qui me parlent de cette photo ne semble voir que mon mari qui tourne la manivelle, et personne ne commence en me complimentant sur ma toilette ! Continue ma mère sans arriver à arrêter son torrent de larmes.

– C’est vrai que c’est quand même amusant de te voir avec ton grand chapeau en train de faire l’élégante alors que tu vas rester plantée sur tes talons aiguilles dans un champ. Avoue que ce n’était vraiment pas l’endroit pour tomber en panne ! Ma mère n’arrive toujours pas à arrêter ses larmes.

– Je le sais bien que ce n’était pas le moment, mais tu crois que je choisis ? Vous croyez que je fais exprès d’être en panne ?

– Bien sur que non ! On s’en doute bien que tu ne le fais pas exprès. Mais depuis le temps qu’on te voit dans cette péniche qui marche aussi mal, on ne comprend pas pourquoi tu t’obstines à la garder ! Cette remarque ramène ma mère sur terre, qui se mouche un grand coup, s’éponge le visage et rétorque retrouvant son énergie.

– Elle ne marche pas mal. C’est vrai que des fois elle a un peu de mal à démarrer, mais c’est rare que je sois complètement en panne comme aujourd’hui.

– Des fois ? Tu dois mal compter ! Mais alors ne te plains pas et accepte ton sort !

– Je l’accepte. J’étais juste un peu énervée quand vous êtes arrivée, c’est pour ça que je me suis mise à pleurer. Comment m’avez-vous trouvée sur la photo ?

– Superbe ! Tu as des dessous magnifiques, d’ailleurs c’est la même culotte que celle que tu as mise aujourd’hui. Elle est très belle, mais fais attention, si tu ne sèches pas tes larmes, ton rimmel va goutter dessus et ta culotte sera foutue.

– C’est vrai, vous m’avez trouvée bien sur la photo ? J’avais une parure toute neuve. Elle est magnifique, vous ne trouvez pas ? Mais mes jarretelles n’étais pas assez longues, elles sont tendues à craquer sur la photo, je ne sais pas si vous l’avez remarqué. C’est pour ça que je suis allé chez la couturière tout à l’heure. Elle va me les rallonger en prenant trois centimètres dans le bas de la dentelle du jupon qui va avec. J’en ai besoin pour dimanche parce qu’on va à la fête des fleurs à Montréal.

– Eh bé ! Tu seras encore plus magnifique. Il faudra vraiment que tu montres bien ta parure à tout le monde, qu’ils en profitent aussi à Montréal. Il n’y a pas de raison ! Répond l’une des amies toujours aussi moqueuse. Mais ma mère, complètement calmée prend cette remarque sarcastique au premier degré.

– Surtout dans ma Buick qui sera réparée. J’ai hâte d’y être !

– Si elle ne retombe pas en panne avant ! Tiens, je crois bien que voilà ton mécanicien, on te laisse, bonne fin de voyage. N’oublie pas de sourire et nettoie ton visage, tu as dégouliné.

C’est en effet le mécanicien qui passe sans remarquer l’état du maquillage de ma pauvre mère. Il grimpe dans sa dépanneuse après nous avoir lancés un « vous voyez, ça n’a pas été long ! » Et nous repartons en convoi.

Ma mère qui semble vite remise, consacre le reste du temps à se refaire une beauté, et elle est de nouveau pimpante en arrivant au garage. Seuls ses yeux un peu rouges trahissent encore sa crise de larmes devant ses amies.

Le patron du garage lui dit que si son mari l’avait écouté, il ne lui aurait pas laissé prendre la voiture et que nous nous serions épargné des frais de dépannage. Ma mère approuve, du moment que les torts se portent sur son mari, mais elle insiste pour que la voiture soit prête vendredi soir, car elle doit aller samedi matin chez la couturière et que nous allons dimanche à Montréal pour la fête des fleurs. Le garagiste, peu passionné par ces détails, lui répond qu’il fera son possible, mais qu’elle sait bien ce qu’il pense de cette vieille voiture. Il ne faudra pas qu’elle lui en veuille si elle tombe encore en panne à Montréal dimanche prochain !

Ma mère promet et nous rentrons tout doucement car elle est obligée de s’appuyer sur mon épaule pour ne pas trébucher sur ses immenses talons. Même sans la voiture, je continue de me sentir parfaitement ridicule avec ma mère en talons aiguilles démesurés qui s’appuie sur moi dans la rue. L’arrivée à la maison est des plus sèches. Elle agresse carrément mon père.

– Tu aurais pu me dire que la voiture ne marchait plus du tout. Je suis tombée en panne devant la gare et j’ai du appeler la dépanneuse. Enfin, comme cela elle est au garage. Grâce à moi, tu n’auras pas besoin d’y retourner demain. Le mécanicien me l’a promise pour vendredi soir, nous pourrons aller à Montréal dimanche.

La-dessus, elle rentre se changer laissant mon père muet.

Chapitre suivant

2 réflexions sur “Buick et bas coutures -28- Lendemain de fête

  1. Les couturières ne manquaient visiblement pas de ressources en ces temps là! Quant à la dame, elle ne manquait pas d’obstination et ne craignait pas de prendre des risques pour assumer son statut. Encore merci pour ces témoignage d’une époque révolue et que beaucoup d’entre nous n’ont pas connue.

    • Merci à vous,

      Pour autant que je m’en souvienne, c’était un métier très répandu, on faisait durer beaucoup plus les choses que maintenant. Par exemple, les jarretelles s’achetaient à l’unité dans les merceries. Maintenant, une dame qui a des ennuis avec cela est souvent bien embêtée, pas facile à trouver. On retombe dans la fonctionnalité de la chose, plus utile que décorative en ces temps là et aussi beaucoup plus grosses. et durables, la plupart du temps en métal. Le plastique a peu à peu remplacé, mais je crois que c’était surtout un gain financier pour le fabricant. Mais si les dames se mettent à porter des bas à nouveau de manière plus courante, il faudra ressortir les vieilles recettes.

      A bientôt et encore merci

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s