Buick et bas coutures -29- Appendicite

La fête des fleurs à Montréal se passe bien, ma mère se fait admirer dans sa belle toilette, seul bémol, le démarreur de la Buick qui, sans doute fatigué par les trop longues sollicitations du dimanche précédent, rend l’âme après quelques essais de mise en route du moteur en repartant de Montréal. Nous finirons l’été avec la manivelle en attendant le retour au Maroc pour faire changer le démarreur par Omar.

En cette fin de vacances, ma mère va juste connaître une dernière petite contrariété lors de la fête de Fontvielle. Comme chaque année, elle s’est particulièrement pomponnée pour impressionner les habitants du petit village. Elle porte une robe étroite en soie blanche sur des dessous coordonnés roses qu’on devine par transparence, les hautes sandales à fines lanières qu’elle a achetées pour les courses de chevaux et un petit chapeau blanc à voilette.

En arrivant, elle a obligé mon père à se garer au plus près de la place de l’église pour bien se montrer en descendant de la Buick devant tout le village et au moment de repartir en fin d’après-midi, elle prend tout son temps pour s’installer en saluant un maximum de personnes pendant que mon père met le contact et pompe sur l’accélérateur avant de descendre avec la manivelle.

Hélas, mon père a beau tourner la manivelle, le moteur ne veut rien savoir et ma mère rate son effet en quittant la fête poussée par quelques bras vigoureux.

L’année 62 se termine et 63 avance avec la Buick de plus en plus poussive et ma mère de plus en plus extravagante. Pour moi, un fait notable cette année là, je me fais opérer de l’appendicite au mois de mai.

Je suis opéré un vendredi matin, c’est mon père qui m’accompagne avec la quatre chevaux pour ne pas risquer d’arriver en retard. L’opération se déroule sans problème et mes parents passent me voir en fin d’après midi. Je suis encore un peu assommé par l’anesthésie, mais je remarque quand même le regard étonné de l’infirmière quand elle s’aperçoit que la robe grise de ma mère qui s’est assise auprès de mon lit, est remontée à mi-cuisses dévoilant ses jarretelles blanches.

Mes parents ne restent pas très longtemps pour ne pas me fatiguer. Peu de temps après qu’ils aient quitté la chambre, j’entends par la fenêtre entrouverte les talons hauts de ma mère qui claquent sur le trottoir puis les portes de la Buick qui s’ouvrent et se referment successivement. Le bruit du démarreur témoigne d’une batterie déchargée et très vite j’entends mon père tourner la manivelle. L’infirmière qui arrange ma chambre jète un coup d’œil par la fenêtre et me dit.

– Ce sont tes parents qui sont en panne. C’est quoi votre voiture, elle est immense ?

– Une Buick. Je réponds.

– Ben dis donc, c’est un drôle d’engin, il va falloir se mettre à dix pour la pousser si elle ne veut pas démarrer ! Je ne dis rien et le moteur finit par partir pendant que l’infirmière termine ma chambre.

Le lendemain, samedi, mes parents repassent en fin de matinée. Ma mère porte une large robe rose très courte qui laisse dépasser plusieurs centimètres du grand jupon noir acheté en Belgique. Elle a une capeline rose et des escarpins de la même couleur. Quand l’infirmière passe, ma mère explique qu’ils ne pourront pas rester longtemps car ils sont invités à un apéritif sur le porte-avions Clemenceau qui fait relâche dans le port de Casablanca. Comme elle est assise son jupon se déploie en corolle sur des jarretelles et une culotte roses assorties à la robe. De nouveau l’infirmière ouvre de grands yeux en découvrant le spectacle.

Comme la veille j’entends le claquement des talons sur le trottoir quand mes parents repartent.

La batterie a visiblement été rechargée, mais les longs coups de démarreur restent inefficaces. L’infirmière qui est encore dans ma chambre avec une de ses collègues regarde par la fenêtre et dit.

– Décidément elle a des problèmes cette grosse voiture. Les deux infirmières se mettent carrément à la fenêtre pour regarder. J’entends le démarreur faiblir progressivement puis mourir. Mon père descend tourner la manivelle et le moteur démarre quand même rapidement.

Mes parents repassent en revenant du restaurant où ils sont allés après l’apéritif sur le Clémenceau. De toute évidence l’apéritif et le repas ont été bien arrosés, et quand ils repartent, j’entends ma mère qui rit très fort sur le trottoir. Cette fois, pas de bruit de démarreur, pendant un moment ma mère continue à glousser dans la voiture puis un claquement de portière et le bruit de la manivelle. L’infirmière entre et me dit.

– Viens, il faut que tu marches un peu, on va aller prendre l’air à la fenêtre. On découvre la Buick. Pendant que mon père tourne la manivelle, ma mère est assise au milieu de la banquette et a posé ses pieds contre le tableau de bord. Avec son jupon bouffant, d’où nous sommes, on voit sa culotte jusqu’à la taille.

– Elle est toujours habillée comme ça ta mère? Me demande l’infirmière.

– Cela dépend. Dis-je sur un ton qui se veut décontracté. Aujourd’hui ils étaient à un cocktail sur le Clemenceau, alors elle s’est habillée spécialement.

-Eh bien elle ne passe pas inaperçue !

Ma mère ne nous voit pas, elle a les yeux fermés et la tête renversée en arrière pour profiter du soleil. La manivelle fait bouger le jupon, et la culotte de nylon rose plisse en rythme entre ses jambes. Brusquement, l’infirmière dit.

– Bon, ça suffit, on va aller faire un tour dans le jardin ! Dit brutalement l’infirmière.

Quand on revient dans la chambre, elle jette un coup d’œil par la fenêtre, la Buick est partie.

Le lendemain, dimanche, ils repassent me voir avant midi en allant déjeuner chez des amis. Ma mère porte une robe verte à pois noirs ouverte sur le devant de la taille aux genoux découvrant un jupon de nylon rose et dentelle noire. Un petit bibi et des escarpins noirs complètent sa mise. Quand elle s’assoit, les deux pans de la robe tombent de part et d’autre ce qui fait qu’elle se retrouve en jupon.

L’infirmière entre au moment ou mes parents vont partir et je remarque qu’elle regarde tout de suite le jupon de ma mère. Cette fois encore j’entends les talons claquer sur le trottoir.

– L’infirmière se met à la fenêtre. Je la rejoins alors que mes parents viennent de monter dans la Buick.

Mon père tire sur le démarreur qui tourne péniblement. Au deuxième essai, l’infirmière rit de bon cœur.

– Mais ce n’est pas possible cette voiture. Elle ne va pas démarrer aujourd’hui non plus. Effectivement, le démarreur faiblit rapidement obligeant mon père à sortir avec la manivelle. Pendant qu’il commence à tourner, ma mère qui nous a vu nous fait un grand sourire avec un signe de la main. Stupéfaite l’infirmière me dit.

– Elle a l’air contente d’être en panne en plus. Elle est bizarre ta maman ! Je réponds que ça ne la dérange pas quand la voiture ne démarre pas. Et l’infirmière ajoute.

– Elle montre toujours autant ses dessous ?

– Des fois, c’est pour ne pas froisser ses robes.

– Eh bien, je n’aurais pas aimé avoir une mère comme ça, moi ! Je ne dis rien car je suis sauvé par ma mère qui descend devant trois jeunes qui avancent sur le trottoir. On l’entend qui s’adresse à eux.

– On a un peu de mal à démarrer, vous voulez bien nous pousser. Les trois jeunes acceptent et poussent mon père pendant que ma mère traverse la rue pour aller sur le trottoir d’en face. La Buick démarre un peu plus loin et mon père fait demi tour pour venir prendre ma mère qui s’installe à sa place en relevant son jupon au-dessus de la banquette découvrant ses fesses dans une culotte de nylon rose et dentelle noire assortie au jupon. Elle nous fait de grands signes d’adieu de la main quand ils s’éloignent.

– Elle montre tout le temps sa culotte ta maman, il ne dit rien ton père ? Je ne sais pas trop quoi dire, après un instant je laisse tomber un.

– Bof, on est habitué !

Le dimanche soir, mes parents font quand même l’effort de passer me voir. Ils sont là quand l’infirmière vient m’apporter le repas du soir. Celle-ci s’adresse à ma mère.

– Vous êtes bien arrivés ? Heureusement que les jeunes vous ont poussé à midi, elle ne marche pas bien votre voiture. Ma mère prend immédiatement la mouche.

– Occupez vous donc de vos affaires ! L’infirmière se rend compte qu’elle a vexé ma mère.

– Excusez-moi, c’est juste parce-que je vous ai vu avoir du mal à partir tout à l’heure.

– Si vous avez fini votre service, on peut vous déposer. Se radoucit ma mère.

– C’est gentil, mais je ne termine qu’à 21 heures. Remercie l’infirmière.

– Tant pis pour vous ! Conclue ma mère.

Mes parents restent encore quelques minutes pendant que je mange puis me quittent. Comme les autres fois, aux claquements des talons sur le trottoir succèdent le bruit des portières et les lents efforts du démarreur sans effet. Mon père tourne la manivelle depuis déjà un moment quand l’infirmière vient débarrasser. Elle entend le bruit de la manivelle, jette un coup d’œil par la fenêtre et dit.

– Encore en panne et dire qu’elle voulait me raccompagner, j’aurais l’air maline ! Je ne réponds rien. On entend une portière qui s’ouvre et des claquements de talons sur le trottoir. Une minute plus tard, ma mère entre dans la chambre et s’adresse à l’infirmière.

– Il n’y a plus personne à l’accueil et la rue est déserte !

– Qu’est-ce qui vous arrive ? Demande l’infirmière souriante.

– Ma Buick ne veut pas démarrer, il faudrait du monde pour la pousser.

– Encore, elle ne veut jamais démarrer cette voiture ! Répond l’infirmière en riant carrément, ce qui exaspère ma mère.

– Je ne vous demande pas de faire encore des commentaires, je vous demande si je peux trouver de l’aide dans cette clinique déserte ?

– Bien, on va aller voir les infirmiers, il doit bien y en avoir deux ou trois à cette heure-ci. Elle sort suivie de ma mère.

– Peu de temps après, j’entends des voix sur le trottoir et des gens poussent la Buick.

Quand l’infirmière revient finir de débarrasser mon repas, elle me dit un peu essoufflée.

– Elle n’est pas bien aimable ta maman. Elle s’est tranquillement assise à sa place sans nous aider à pousser cette énorme voiture, et quand elle a enfin démarré, elle ne nous a même pas dit merci. Je ne réponds pas et fais celui qui s’endort.

– Je vous plains ton papa et toi de vivre avec une personne comme ça ! Et elle sort de la chambre.

 
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