Buick et bas coutures -30- Folie douce

Lors de notre voyage vers la France de l’été 1963, ma mère allait franchir les limites de l’imaginable.

La Buick étant au bout du rouleau, le trajet avait été émaillé de multiples pannes nécessitant l’intervention de garagistes espagnols et ce n’est qu’au bout d’une épopée de six jours que nous étions enfin parvenus à faire les 1500 km pour arriver à Saint-Sébastien. Le septième jour devait être le dernier, il ne nous restait que trois cent kilomètres pour rallier Auch. En fait tout va aller de travers.

Dès le matin, la voiture refuse obstinément de démarrer et c’est tracté par un client complaisant de l’hôtel que mon père arrive finalement à la mettre en marche. Vingt kilomètres plus tard, au passage de la frontière, nous restons de nouveau en panne et nous perdons près d’une heure avant de pouvoir repartir. Tous ces aléas nous amènent à Peyrehorade, à peine cent kilomètres plus loin vers midi et demi. C’est l’heure du déjeuner et nous nous arrêtons devant un hôtel-restaurant dans la petite ville.

Après le déjeuner, nous remontons dans la voiture pour attaquer les deux cents derniers kilomètres du voyage. Evidemment la Buick ne veut pas repartir malgré la manivelle, les bricolages sous le capot et en fin de compte des tentatives de poussage avec l’aide des serveurs du restaurant. Sans résultat, mon père retourne téléphoner du restaurant pour faire venir un dépanneur.

Pendant ce temps, ma mère qui jusque-là n’avait pas réagit, enlève son petit chapeau blanc et fait passer sa robe de soie fuchsia par-dessus sa tête avant de la plier pour la poser sur le siège arrière. Elle remet son chapeau, puis fait glisser son jupon et le lance sur sa robe. Je suis stupéfait, elle se retrouve en dessous de nylon blanc dans la voiture.

Quand mon père revient, il nous dit que la dépanneuse arrive et découvre sa femme en culotte et soutien-gorge.

– Qu’est-ce qui te prend ? Tu n’es pas folle de te déshabiller comme ça dans la rue ? Demande-t-il.

– Avec ce beau soleil et cette chaleur, autant en profiter pour bronzer un peu. Et puis je ne suis pas dans la rue, je suis dans la voiture.

– Tu crois que tu vas bronzer à travers tes bas ? Tu es ridicule !

– Ne rêve pas, je ne vais pas enlever mes bas, je suis plus habillée que si j’étais en maillot de bain. Mon père agite la tête d’un air accablé. Il a juste le temps de répondre car la dépanneuse arrive déjà.

– Je t’en supplie, rhabille-toi. Ma mère soupire et se tourne vers moi.

Bon, passe-moi mon jupon. Je lui passe et elle remet le léger jupon en le relevant quand même haut sur ses jambes pendant que le mécanicien approche. Il se penche sous le capot, regarde et s’exclame.

– Qu’est-ce que c’est que ce moteur ? C’est un vieux machin d’avant guerre ça ! Il ne peut pas faire avancer cette grosse voiture, depuis quand vous roulez avec ça ? Mon père répond.

– On l’a toujours eu, il n’est pas bien vaillant mais ça va. On vient de traverser l’Espagne et il ne veut plus partir.

– Vous avez traversé l’Espagne avec ce moteur ? Comme il insiste, ma mère s’en mêle.

– Oui et on le fait tous les ans depuis 1958 ! Alors regardez pourquoi il ne démarre pas, d’habitude il marche très bien. Le garagiste la regarde et reste sans voix quand il s’aperçoit qu’elle n’a pas de robe. Il commence à travailler et après quelques minutes demande à mon père de tirer sur le démarreur. Mon père lui explique que la batterie et vide et va tourner la manivelle. Après quelques tours le mécanicien l’arrête et conclut.

– C’est la bobine qui est morte, il n’y a plus d’étincelle aux bougies. Ma mère intervient de nouveau.

– Cela va être long ? On veut être à Auch ce soir. Le dépanneur vient du côté du conducteur et dit en regardant ma mère.

– Eh bien, vous n’y serez pas ma belle ! Vous allez même pouvoir aller réserver des chambres à l’hôtel parce que votre auto je la ramène dans mon garage. Une bobine ça ne se change pas sur un trottoir et en plus il faut que je vérifie qu’il n’y a que ça qui ne va pas. Un moulin pareil, c’est pas possible, vous lui auriez monté un moteur de deux chevaux à votre américaine elle marcherait mieux ! Ma mère est visiblement vexée par ces propos sans appel. Elle ne répond pas et allume nerveusement une cigarette. C’est mon père qui intervient.

– Il n’y a pas d’autre solution ?

– Aucune ! Répond le garagiste.

– Bon, je vais aller demander deux chambres et descendre les bagages. Dit mon père. Ma mère sort de la voiture.

– Je m’occupe des chambres. Elle se dirige vers l’hôtel sans remettre sa robe. Mon père lui fait remarquer et obtient un haussement d’épaules pour toute réponse. Le dépanneur la regarde partir, chapeautée et juchée sur ses talons aiguilles, puis dit à mon père.

– Vous devez avoir du succès avec votre dame qui ne met pas de robe ! Mon père ne répond pas, il sort une valise du coffre pendant que le garagiste manœuvre sa dépanneuse. Ma mère revient alors qu’il finit d’accrocher la Buick. Elle demande à mon père de lui sortir une deuxième valise. Le dépanneur est prêt à partir et indique qu’il devrait ramener la voiture demain matin vers dix heures.

– Très bien ! Dit mon père et la Buick part derrière la dépanneuse. Il se tourne vers ma mère et lui dit épouvanté.

– Tu as laissé ta robe dans la voiture, tu es devenue folle !

– J’en ai d’autres dans la valise que je t’ai demandé de sortir. Je n’allais pas me rhabiller pour faire cent mètres, et j’emmerde tous ces imbéciles ! J’ai suffisamment été la risée de Peyrehorade dans ma Buick en panne, alors le reste…!

Et c’est avec ma mère furieuse en dessous de nylon blanc que nous marchons vers l’hôtel. Mon père et moi, nous fixons le bout de nos chaussures pour ne pas croiser les regards des passants.

Elle rééditera cet exploit pendant l’été dans les rues d’Auch. Alors que je me promène en vélo, je croise mes parents en ville. Ma mère n’a plus de robe, elle avance sur ses hauts talons cramponnée au bras de mon père. A travers son jupon blanc, on voit ses jarretelles et sa culotte roses assorties au soutien-gorge. Je rentre à la maison et un bon quart d’heure plus tard mes parents arrivent enfin. C’est ma grand-mère qui les voit en premier, elle interpelle ma mère.

– Qu’est-ce que tu fais en petite tenue ?

– J’ai laissé ma robe dans la Buick, il fait trop chaud. Répond ma mère et mon père ajoute.

– On est resté en panne Place de l’église, la voiture n’a jamais voulu repartir.

– Vous avez traversé Auch dans cet équipage ? Mais tu as l’air d’une folle ma pauvre fille, soupire ma grand-mère.

– Et de quoi tu crois que j’avais l’air devant tout Auch dans ma Buick avec le capot en l’air ? J’allais peut-être y rester tout l’après midi pour bien boire le calice jusqu’à la lie ? Répond ma mère en trépignant sur place.

Hélas cette folie douce se répètera, je verrai ma mère enlever sa robe voire son jupon en public lorsque les pannes de la Buick, obligeront mon père à de longues interventions sous le capot.

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