Buick et bas coutures -25- Distribution des prix

Cette pénible année de cinquième se termine par un jour que je n’aime pas, la distribution des prix. Je ne fais pas partie de ces bons élèves qui collectionnent les récompenses, il y a bien une ou deux matières dans lesquelles je ne suis pas trop mauvais, comme les mathématiques ou la grammaire, mais pas de quoi obtenir un prix. Le seul prix que je vais avoir est le prix du tableau d’honneur. Il suffit d’être dans la bonne moitié de la classe pendant les trois trimestres pour l’avoir !

Au Lycée Lyautey de Casablanca, la distribution des prix commence à neuf heures le dernier samedi du mois de juin. Comme les classes de huitième et de septième sont dans le même établissement, les secondaires commenceront vers neuf heures et demi par les classes de sixième, puis ce sera notre tour et je serai enfin vraiment en vacances.

Mon meilleur copain et voisin, Alain, a un petit frère en primaire et nous avons décidé la veille que j’irai avec lui et ses parents dès neuf heures, mes propres parents n’y allant que pour dix heures car ils enseignent dans le secondaire.

Ce samedi matin, je me prépare un peu tout seul, mon père est encore au lit et ma mère se promène en culotte et soutien gorge entre la salle de bain et la salle à manger où elle a installé sa table à repasser. J’ai du passer moins de cinq minutes dans la salle de bain, en revanche ma mère m’a fait mettre un superbe short bleu marine, une chemisette blanche et des sandales avec des socquettes blanches aussi. Je me sens endimanché et j’enrage qu’elle ne veuille toujours pas me laisser porter des pantalons longs comme la majorité des autres gamins de mon age.

A neuf heures moins le quart je descends sur le trottoir où je retrouve les voisins comme prévu. On monte dans leur 4 cv et nous partons pour la distribution des prix. Quand nous arrivons dans la grande cour du lycée, les très nombreuses chaises sont bien installées devant l’estrade qui a été élevé pour que le corps professoral domine la foule. Il y a déjà beaucoup de monde, élèves le plus souvent accompagnés de leurs parents, et nous nous asseyons dans une des rangées du milieu. Avec le petit quart d’heure de retard de convenance, le proviseur entame son discours sur les mérites d’un enseignement de qualité tel qu’il est pratiqué dans son établissement, et après les applaudissements polis, la remise des prix peut commencer.

Le petit frère d’Alain reçoit trois livres ce qui m’impressionne, surtout que je sais qu’Alain aura lui-même plusieurs prix, histoire-géographie, français et le tableau d’honneur comme moi, je vais être un peu léger avec mon seul petit prix.

Après les primaires, vient le tour des classes de sixième. Je regarde l’heure, la cérémonie a pris du retard, il est déjà plus de dix heures. Tous les professeurs sont là, sauf deux chaises vides au troisième rang de l’estrade, juste à gauche du pupitre où se tiennent le proviseur et le censeur qui remettent les prix à tour de rôle. Mes parents sont les seuls absents. Le proviseur annonce précisément que nous allons passer aux élèves du secondaire en commençant par la classe de sixième A1. Je suis en cinquième A4, les A1 sont les classes des forts en thème qui font latin, arabe et allemand.

Les sixièmes défilent depuis un moment quand je regarde de nouveau ma montre, il est dix heures et demi, ça va bientôt être le tour des classes de cinquième et toujours pas de parents. Je ne peux m’empêcher de penser qu’ils sont en train de pousser la voiture devant l’immeuble, hier déjà il a fallut qu’on pousse ma mère avec les copains quand elle est partie chez son esthéticienne pour se préparer à cette grande journée.

Voilà, c’est au tour de la cinquième A1, le proviseur remet le prix d’excellence et les prix d’encouragements, le censeur commence la distribution des prix par matières quand je vois des têtes qui se tournent vers le coté de l’estrade, à la fois dans l’assistance et chez les enseignants. Deux professeurs arrivent, mes parents !

Je comprends tout de suite le pourquoi de ces regards, ma mère ne passe pas inaperçue. Elle monte sur l’estrade dans une large robe mauve et porte un grand chapeau et des escarpins assortis. Ce n’est pas un mauve discret, mais un mauve soutenu, presque électrique. Il a du lui falloir chercher un bon moment pour trouver le chapeau et les chaussures de cette couleur. Cinq bons centimètres d’un jupon de dentelle blanche dépassent de la robe qui s’arrête au-dessus de ses genoux.

Leur arrivée cloue le bec au censeur qui attend que mes parents rejoignent leurs places, juste au-dessus de lui. La foule des parents et des élèves se met à applaudir, il y a même quelques sifflets admiratifs, je ne sais plus quelle tête faire. D’où je suis, je ne vois pas bien leurs chaises et je ne vois pas exactement ce qui se passe quand mes parents s’assoient, mais des applaudissements repartent des rangées de droite. Enfin l’assistance se calme et la distribution des prix reprend son cours.

Tout d’un coup, j’entends mon nom, je me lève et me dirige vers l’estrade recevoir mon bouquin minable, sûrement une crétinerie de la bibliothèque verte et même, pourquoi pas, rose !

Quand j’arrive en bas des marches, je ressens un coup dans l’estomac et mes jambes se mettent à trembler sous moi. En s’asseyant ma mère à relevé sa robe pour la poser sur le dossier de sa chaise et son jupon blanc est remonté en même temps. Elle a du attraper le bas du jupon qui dépassait au lieu de la robe quand elle s’est assise. D’où je suis, on a une vue parfaite sur ses cuisses largement découvertes au-dessus des bas noirs tendus par d’interminables jarretelles de dentelle blanche. Quand on vient chercher son prix, on voit ses jambes pratiquement jusqu’à la hanche gauche, et je pense aux dizaines d’élèves qui vont défiler là.

Je réussis quand même à prendre mon livre, c’est Quentin Durwald de Walter Scott et je retourne à ma place, blanc comme un linge.

Les trois heures que dure encore la distribution sont un véritable calvaire. Je ne vois que la tête et le chapeau de ma mère, mais je vois surtout l’air amusé des élèves qui rejoignent leurs places après être allé chercher leurs prix. J’aimerais pouvoir me fondre dans ma chaise, car j’ai l’impression qu’ils me regardent tous en passant.

Enfin vers midi et demi, cette matinée interminable s’achève. On se faufile un peu dans la foule avec les voisins pour rejoindre mes parents car il y a le pot de fin d’année des professeurs et je vais devoir les attendre. Les voisins vont au restaurant et ne peuvent pas me ramener. D’ailleurs nous devons aller faire des courses après le buffet, mais j’espère que ma mère passera se changer auparavant, je préfère ne pas imaginer les réactions en ville si elle se promène habillée comme ça en robe mauve avec le grand chapeau assorti.

Je traîne dans la cour pendant que les professeurs se congratulent en ces premiers instants des grandes vacances. Ils mangent et boivent sans se priver, moi je m’en fiche, je n’ai pas faim, mais je me dis quand même, qu’il est deux heures de l’après-midi et que ma mère pourrait se préoccuper un peu de son fils de douze ans qui n’a rien mangé depuis le petit déjeuner. De toute évidence cette idée ne l’effleure pas, elle pérore au milieu d’un groupe de collègues masculins en faisant virevolter sa robe chaque fois qu’elle le peut.

Bientôt, mes parents s’éloignent du buffet. Finalement ils ne seront pas restés trop longtemps, je les rejoins sans me presser. Ma mère tient son chapeau d’une main à cause du vent qui s’est un peu levé et ce geste fait remonter sa robe qui découvre dix bons centimètres de la dentelle de son jupon. Je n’ai pas envie d’être vu à coté d’elle.

Nous quittons le collège et nous commençons à marcher dans la rue. Maintenant, je suis bien obligé d’être à son côté, les gens que nous croisons nous regardent d’un air surpris et amusé, surtout qu’avec ses très hauts talons, elle doit se cramponner au bras de mon père en faisant des petits pas plutôt ridicules.

On dépasse le collège et je me demande où ils ont bien pu garer la voiture, sans doute qu’il n’y avait plus de place quand ils sont arrivés. Nous continuons jusqu’au grand boulevard au bout de la rue, et nous tournons à gauche. Notre marche le long du boulevard dure ainsi une dizaine de minutes, quand à hauteur d’un feu rouge, je vois notre Buick décapotée garée en travers sur le large trottoir.

Sans aucune explication sur ce stationnement bizarre loin du collège, nous atteignons la voiture, et mon père ouvre la portière à ma mère. En souriant aux piétons, elle s’installe en relevant sa robe et son jupon jusqu’au nombril. Je me glisse derrière et je comprends.

Au lieu d’aller à sa place, mon père reste du côté droit et lève immédiatement le capot de la voiture pour bricoler dans le moteur. Il n’essaye même pas de démarrer à la manivelle. En fait, mes parents sont tombés en panne à en venant et ont abandonné la voiture à ce feu pour terminer le trajet jusqu’au collège à pied. Ceci explique sûrement le troussage en règle de ma mère quand elle s’est assise sur l’estrade, elle devait être très énervée d’avoir du marcher aussi longtemps sur ses talons inconfortables.

C’est samedi après midi et il y a beaucoup de monde sur le trottoir du boulevard. Pendant un moment ma mère s’agite sur son siège en fumant une cigarette, puis elle descend et demande à des passants de nous pousser.

Evidement, avec tout ce retard, il n’est plus envisageable de passer à l’appartement pour que ma mère se change. C’est dans sa tenue violette électrique que nous allons en ville acheter des chaussures pour mon père. Dans les magasins, nous ne savons pas où nous mettre lui et moi car s’il a trouvé ses chaussures dans le premier magasin venu, nous sommes obligés d’en faire quatre ou cinq autres pour ma mère et, à chaque fois, les clients ont droit à une exposition de ses dessous quand elle fait ses essayages.

Le retour à l’appartement commence par une nouvelle exposition de nylon et dentelles blanches aux passants pendant un remaquillage dans le rétroviseur d’aile alors que mon père tourne sans espoir la manivelle de la Buick qui finit par repartir poussée par des bonnes volontés de passage.

C’est vers sept heures du soir seulement que nous arrivons chez nous et je n’ai toujours rien mangé !

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