Buick et bas coutures -23- Vengeance

Le temps passe et nous voici a l’été 1961. A Auch, ma mère adore toujours se faire admirer dans sa voiture et reprend ses habitudes. En particulier, le dimanche midi elle prend la Buick décapotée pour aller acheter pain et gâteaux à la boulangerie-pâtisserie sur la place.

L’été 1961, la France écoute le vainqueur du Grand Prix Eurovision

Souvent elle me demande de venir avec elle, je n’ai jamais bien compris pourquoi, mais cela m’a permis de voir le rituel qu’elle a mis en place. Elle pratique toujours de la même façon. Elle se gare devant la boulangerie, en double file si besoin, et descend faire la queue sans arrêter le moteur, puis elle repart lentement en prenant soin de faire le tour de la place le bras à la portière pour croiser les gens qui discutent à la sortie de la messe.

Un dimanche matin de cet été 61, je suis en train de jouer à la bataille avec les deux petites voisines derrière la maison quand je vois ma mère apparaître. Je sens mon cœur s’arrêter de battre, elle est en culotte et soutien-gorge blancs ! Sans paraître le moins du monde dérangée par notre présence, ma mère se met à ramasser le linge qui a fini de sécher. C’est la sœur aînée des voisines, un peu plus âgée que moi, qui fait une remarque.

– Elle n’est pas gênée ta mère, il y a du monde qui pourrait passer dans le chemin d’à coté et la voir déshabillée ! En essayant de rester désinvolte, je réponds que presque personne ne passe jamais dans ce chemin, mais la voisine continue.

– Même en plein été, quand il fait chaud, pourquoi porte-t-elle toujours ces bas noirs ? Enervé, je réponds que je n’en sais rien et nous reprenons notre partie de cartes. Mais je veux faire celui qui se moque de voir sa mère en petite tenue ramasser son linge et je me mets à prononcer des grossièretés à haute voix quand je sors une mauvaise carte.

Evidemment, ma mère m’entend et me demande d’arrêter de parler comme ça. Cette remarque devant les filles finit de m’exaspérer et dès le coup suivant, je lance un juron sonore. Sa réaction est immédiate.

– Viens ici, je t’avais prévenu ! Je me lève en faisant le fier et me rapproche d’elle.

– Met tes mains dans le dos et baisse les yeux. Je baisse les yeux. En regardant ses pieds je me demande pourquoi elle a mis des talons aiguilles pour ramasser son linge alors qu’elle n’est même pas habillée et, en même temps, je prends une gifle.

-Tu peux retourner jouer, mais au prochain gros mot tu seras puni dans ta chambre.

Un peu penaud, je rejoins les voisines et nous reprenons notre partie pendant qu’elle termine son ramassage de linge. J’essaie de faire bonne figure, mais je suis profondément humilié. Prendre une gifle devant des filles et par ma mère en dessous en plus, c’est la honte ! Si au moins elle portait des culottes normales. Mais non, il faut toujours qu’elle mette ces grandes culottes de nylon pleines de volants en dentelles. Celle d’aujourd’hui a plusieurs couches de dentelles horizontales superposées devant et derrière, je la trouve ridicule. Enfin elle rentre dans la maison et nous continuons à jouer.

Vers midi, ma mère part chercher le pain et les gâteaux. Comme d’habitude mon père lui a mis la voiture en marche et j’ai remarqué qu’il lui avait fallut tourner longtemps la manivelle et même bricoler sous le capot pour que le moteur démarre. Elle me propose de venir, mais comme je suis encore vexé, je refuse et reste sur le trottoir avec mes copines. Elle porte une robe droite bleu pâle et quand elle monte dans la Buick je constate qu’elle a les mêmes dessous blancs que ce matin.

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Toujours en colère de la vexation qu’elle m’a fait subir, je prends mon vélo dès qu’elle est partie et me dirige vers la Place de l’église. La Buick est devant la boulangerie, ma mère fait la queue et, ne tarde pas à entrer dans le magasin. J’en profite pour me rapprocher de la voiture et en faisant bien attention qu’on ne me remarque pas, je coupe le contact et le remets comme si le moteur avait calé. Cela m’est facile car la capote est ouverte et les vitres sont baissées. Le gros voyant rouge du tableau de bord s’allume et je m’éloigne un peu, mais je me place de façon à voir ce qui va se passer.

Bientôt, ma mère sort de la boulangerie et se dirige vers la voiture. Elle ouvre la portière du passager, pose ses achats et fait le tour vers sa porte en ayant sûrement constaté que le moteur ne tourne plus. La preuve, elle s’assoit en retroussant jusqu’à la taille sa robe étroite découvrant l’ensemble culotte, porte-jarretelles blanc qu’aucun jupon ne dissimule. Je la vois s’agiter sur son siège régulièrement pour appeler l’essence en pompant sur l’accélérateur et enfin le lourd bruit du démarreur retentit sur la Place d’Auch.

Cela dure un interminable moment, je vois sa tête monter et descendre en même temps que le démarreur avant qu’elle ne fasse une courte pose et recommence un deuxième essai puis un autre aussi infructueux. Elle fait une longue pose et entreprend de se remaquiller dans le rétroviseur. Tout y passe, les lèvres, les yeux, les pommettes, puis elle range ses affaires de maquillage dans son sac et recommence à s’agiter sur l’accélérateur. Enfin elle actionne le démarreur et le laisse tourner en pompant régulièrement jusqu’à ce qu’il agonise batterie vidée. Elle reste un moment sans bouger, tire à nouveau sur le bouton sans effet et se penche pour attraper la manivelle avant de descendre. Une fois debout, elle est obligée de tirer sur sa robe pour lui faire repasser la culotte à frous-frous.

La voilà lancée dans la séance de manivelle quand arrivent deux femmes qui lui disent bonjour et engagent la conversation. Je constate que ma mère est très souriante et semble parfaitement décontractée, elle m’énerve ! Tout en faisant un geste de la main aux femmes qui s’éloignent, elle se consacre de nouveau à sa manivelle.

Je tiens quand même ma vengeance, car elle a beau s’échiner, le moteur ne veut rien savoir. Elle retourne plusieurs fois pomper sur l’accélérateur puis revient à l’avant pour faire de nouveaux essais avec la manivelle, mais rien n’y fait. Enfin elle abandonne, et je me dis qu’elle doit bien admettre qu’elle est en panne un dimanche devant la pâtisserie juste au moment où les gens sortent de la messe. A son tour d’être humiliée !

Et je suis sûr qu’elle est morte de honte, parce qu’elle est obligée d’aller demander de l’aide à des personnes qui sortent de l’église pour qu’ils la poussent. Elle est furieuse, cela se voit à la façon dont elle relève sa robe jusqu’à la taille et dont elle claque sa portière. Je remonte sur mon vélo et je m’arrange pour la doubler doucement en la regardant bien pendant qu’elle est poussée autour de la place. La Buick arrive enfin à repartir et je rentre.

Quand j’arrive à la maison, elle est sur le trottoir avec son pain et ses gâteaux en train de discuter avec les voisins. Les deux filles qui jouaient avec moi le matin quand j’ai pris ma gifle y sont aussi. Je ne rate pas l’occasion et je dis devant tout le monde.

– Tu m’as vu Place de l’église quand je t’ai doublée ?

– Non !

– Dis donc ils avaient l’air d’avoir du mal les gens qui te poussaient ! Les voisines la regardent l’air curieux, et leur mère demande à la mienne ce qui lui est arrivée.

– Oh, rien du tout, la Buick a mal démarré tout à l’heure ! Sa décontraction m’énerve toujours, je veux une vengeance totale, alors j’ajoute.

– Elle n’a pas voulu démarrer du tout. Il a fallut qu’on te pousse autour de la place devant tous les gens qui sortaient de la messe. Ils rigolaient bien ! Les voisines s’amusent de cette passe d’armes, je suis sûr qu’elles comprennent que je me venge de l’incident de ce matin. Plus embarrassée, ma mère répond.

– Et alors, si ça amuse les gens de voir une voiture en panne c’est leur problème. Rentre nous allons passer à table. Satisfait, je rentre et la laisse à son embarras.

Elle ne fera pas la moindre allusion à cet incident pendant le déjeuner, je ne dis rien non plus, mais l’après-midi je projète d’achever ma vengeance. Comme je sais qu’elle veut aller faire un tour sur le Mail avec mon père, je vais chercher les petites voisines et les invite à s’asseoir sur le banc du trottoir pour discuter devant la voiture. Un moment plus tard, mes parents sortent et montent dans la Buick. Ma mère, relève sa robe bleue et nous montre toute sa culotte à volants, mais cette fois, je m’en fiche, j’attends de voir la mise en marche.

Cela ne rate pas, la batterie est presque vide et mon père doit prendre rapidement la manivelle. Comme ce matin il a beau s’escrimer le moteur ne démarre pas et je vois ma mère s’énerver ! J’en profite pour attaquer.

– Tu n’as pas de chance aujourd’hui, tu es déjà tombée en panne Place de l’église, et maintenant tu ne peux pas aller te promener. Tu vas rester devant la maison tout l’après-midi ?

Sans répondre, ma mère sort son rouge à lèvres et me tourne le dos pour se remaquiller devant le rétroviseur du pare-brise. Quand elle a finit, elle remet le tube dans son sac et allume une cigarette en regardant droit devant elle. Je sens qu’elle est agacée car les longs ongles vernis de sa main droite pianotent sur le rebord de la portière, alors j’insiste.

– Si tu ne veux pas passer l’après-midi devant la maison, il va falloir qu’on te pousse comme ce matin. C’est mon père qui répond.

– C’est effectivement ce qu’il y a de mieux à faire, tu vas descendre aider les enfants si tu veux vraiment aller te promener.

Ma mère jette violemment sa moitié de cigarette sur le trottoir et ouvre sa portière. Elle descend, sa robe étroite reste autour de sa taille, mais contrairement à ce matin elle ne fait pas un geste pour la rabaisser, et elle se dirige vers le coffre. Mon père se met de son coté pour pouvoir sauter derrière le volant quand la voiture aura pris de la vitesse et nous commençons à pousser. J’en mets une dernière couche.

– A ton tour de pousser maintenant, les voisins doivent bien rigoler en te voyant en train de pousser ta voiture. Attention à ne pas tomber en plus ! La plus grande des voisines ajoute.

– Votre robe est restée retroussée, on voit toute votre culotte. Ma mère répond sur un ton fâché.

– Comment veux-tu que je pousse avec cette robe étroite si je ne la relève pas ? Et puis occupez-vous de pousser plus fort. Je ne vais pas arriver au Mail en poussant ma voiture.

Elle est exhaussée, mon père saute au volant, embraye et le moteur démarre. Au lieu d’attendre comme d’habitude qu’il revienne la chercher, ma mère avance pour le rejoindre. Bien qu’elle n’ait plus besoin de pousser, elle ne fait rien pour rabaisser sa jupe et rejoint la Buick en culotte au milieu de la rue. Je me tourne vers les voisines.

– Vous ne trouvez pas qu’elle est complètement ridicule ?

– Oui alors ! Elle marche dans la rue en culotte et en plus elle met des bas noirs en plein été. Elle est folle ta mère !

– Je suis sûr qu’ils vont encore tomber en panne et que pour repartir du Mail, elle sera obligée de pousser devant tout le monde. Et dans ma tête je me dis que l’humiliation qu’elle m’a faite subir ce matin est bien vengée.

En fin d’après midi, je vais me balader en vélo. En passant sur le Mail, je vois la Buick garée en biais le long du trottoir, mon père est en train de bricoler sous le capot devant un groupe de curieux, ma mère semble recroquevillée sur son siège. Ravi, je m’approche et m’arrête à la hauteur de la portière du conducteur.

– Je te l’avais dit, vous n’arrivez pas à démarrer ! Qu’elle n’est pas ma surprise quand ma mère se tourne vers moi. Elle pleure doucement, son rimmel a dégouliné sur ses joues. Je suis gêné ; je l’entends à peine me dire.

– La Buick ne veut plus partir ! Va vite demander à ton grand-père qu’il vienne me chercher avec sa voiture. Dépêche-toi ! Je file sans demander mon reste.

Je reviens avec le grand-père qui se gare derrière la Buick, et nous descendons. En arrivant à hauteur de ma mère qui pleure toujours silencieusement, elle dit à mon grand-père.

– Viens te garer à coté, vite je t’en prie. Sans chercher à comprendre, on remonte dans la vieille Citroën, et mon grand-père avance à hauteur de la Buick. Ma mère se glisse alors côté conducteur et passe d’une voiture à l’autre. Mon père à l’air soulagé de la voir partir et nous dit qu’il va se débrouiller. En rentrant mon grand-père, demande à ma mère ce qui lui vaut toutes ces larmes. Entre deux sanglots, ma mère finit par expliquer.

– La Buick n’a pas voulu démarrer. On l’a poussée, poussée, c’était interminable. Tout le monde se moquait de moi et quand il a fallut ouvrir le capot j’ai mouillé ma culotte ! On ne dit plus rien. En arrivant, mon grand-père rentre sa voiture dans le garage et ma mère s’enfuit dans la maison.

Mon père rentre à pied, il a appelé la dépanneuse qui a pris la voiture en charge. Ma mère ne ressortira plus de sa chambre ce soir là. Mon père explique qu’elle s’est trop énervée à cause de la voiture et qu’il vaut mieux qu’elle repose. Mon grand-père et moi ne faisons aucune allusion aux aveux de ma mère.

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