Buick et bas coutures -21- L’aéroport

Nous approchons de cette fin d’année scolaire 1960 et les finances familiales ne s’améliorent toujours pas. Pourtant mes parents ont décidé que nous avons besoin d’une seconde voiture plus petite que la Buick. Comme elle est destinée à ma mère, le choix se porte sur une quatre chevaux, idéale comme voiture de ville. En réalité je pense que c’est la solution pour conserver la grosse américaine poussive et capricieuse sans rester privés de sorties à cause de ses innombrables pannes.

Pour acheter cette nouvelle voiture il faut trouver de l’argent et mes parents décident de ne pas aller en vacances en France, j’irai seul à Auch en avion. Pendant l’été mon père donnera des cours de rattrapage dans une institution spécialisée.

C’est ainsi que je reviens à l’aéroport de Casablanca-Anfa par une après-midi de septembre après deux mois passés à Auch. En me rapprochant j’aperçois très vite mes parents derrière les grandes baies vitrées du hall.

Ma mère porte un tailleur avec une jupe rouge droite et une veste courte assortie, un chapeau noir étroit avec une longue plume rouge assortie au tailleur. Je réponds de la main aux signes qu’elle me fait derrière la vitre. J’avance avec la file des passagers pour me diriger vers le poste de douane puis vers la zone de récupération des bagages. Un dernier petit signe de la main et mes parents se retournent pour venir me rejoindre.

Je ressens un véritable choc et je me demande si je vais arriver à continuer à marcher. Ma mère s’éloigne, de dos la stricte jupe droite du tailleur rouge se présente sous une nouvelle apparence. Elle est intégralement fendue jusqu’à hauteur de la fermeture éclair qui descend depuis sa taille, à la limite de la veste rouge. Seul un jupon blanc cache ses jambes, mais sa large dentelle dans le bas laisse voir la peau plus claire des jambes au-dessus du haut foncé des bas noirs à coutures. Une paire de sandales aux talons démesurés aussi rouges que le tailleur parachève le tableau.

Nous nous retrouvons, nous nous embrassons, et ma mère décide d’aller prendre un rafraîchissement au bar de l’aéroport avant de rentrer, parce que ce voyage a du me fatiguer. Une orangeade me fera certainement le plus grand bien.

Ce bar est une sorte de salon assez cossu qui donne directement sur le hall de l’aérogare avec des tables basses et des chauffeuses autour. Nous choisissons une de ces tables et prenons place dans les chauffeuses pour commander. En s’asseyant, ma mère a retroussé sa jupe d’une quinzaine de centimètres, à peu près la hauteur de la fermeture éclair, pour ne s’asseoir que sur son jupon, le reste de la jupe étant complètement fendu, il ne risque pas de se froisser.

Elle dévoile ainsi largement la superbe dentelle de son jupon et comme ses jambes sont croisées haut à cause de la chauffeuse basse et des immenses talons, on voit ses jambes légèrement bronzées très au-dessus des bas noirs, juste striées par de longues jarretelles de dentelle blanche.

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Pendant que nous buvons nos rafraîchissements, je m’aperçois que les voyageurs en partance, surtout les hommes, viennent régulièrement piétiner à portée de regard de notre table, mais ma mère ne semble pas s’en rendre compte, pas plus que mon père d’ailleurs, qui attend tranquillement que tout cela se passe sans dire grand chose. Il n’est pas loin de quatre heures de l’après midi quand elle décide qu’il est temps de rentrer à l’appartement.

Nous sortons de l’aérogare et je vois tout de suite la grosse américaine décapotée qui brille de tous ses chromes. Elle est mal garée, avec deux roues sur le trottoir à moins de cinquante mètres de l’entrée, en dehors des places de parking normales. Ma mère m’explique qu’ils ont failli arriver en retard et que s’ils étaient allés se garer jusqu’au parking elle avait peur que je ne la voie pas à me descente d’avion et que je m’inquiète.

Mon père lui ouvre sa porte et elle s’installe en relevant sa jupe bien plus haut qu’au bar. Quand elle monte, je vois qu’elle porte une grande culotte blanche avec la même dentelle que son jupon et ses jarretelles, elle s’est visiblement offert un nouvel ensemble complet de lingerie. Je me faufile sur la banquette arrière pendant que mon père va ranger les bagages dans le coffre avant de revenir fermer la portière de ma mère.

Pendant que mon père fait le tour pour regagner sa place, ma mère sort un paquet de cigarettes de son sac et un long fume cigarette nacré. Je découvre ce nouvel objet et je me demande ce qu’il lui a prit d’acheter un truc pareil. Elle glisse la cigarette dans le fume cigarette et l’allume avec un briquet doré visiblement neuf lui aussi pendant que mon père donne des coups d’accélérateur pour faire venir l’essence avant de tirer sur le démarreur. Les cours de rattrapage ont du améliorer sensiblement ses moyens et elle s’est fait quelques cadeaux.

Hélas, quand mon père tire sur le gros bouton blanc au milieu du tableau de bord, je comprends immédiatement pourquoi ils ont failli être en retard.

Le démarreur émet le son habituel caractéristique de la batterie déchargée. Les gens sur le trottoir regardent soudain dans notre direction, intrigués par les sons graves et syncopés qui sortent de l’avant de la voiture. Indifférente ma mère continue de tirer sur sa cigarette le coude à la portière.

Mon père insiste encore quelques instants, mais les sons émis par le démarreur se font de plus en plus graves et éloignés les uns des autres. Finalement, il abandonne et demande à ma mère de lui passer la manivelle. Elle se penche en relevant son jupon jusqu’à la taille pour l’attraper et la passe à mon père en laissant retomber le jupon sans le retirer vers ses genoux. Pendant qu’il descend, elle s’avance sur la banquette et en lève sa veste rouge. En soutien-gorge en dentelle blanche elle se tourne vers moi.

– Alors tu es content de nous retrouver et de rentrer à la maison ? La Buick doit te changer de la vielle Citroën de Papi! Me dit-elle avec un grand sourire.

Je me sens obligé de répondre que, oui bien sûr, je suis assommé par la tenue de ma mère, je ne peux pas penser à autre chose que son soutien-gorge est à l’air et qu’il est assorti aux autres dentelles de ses dessous. A l’avant mon père tourne la manivelle sans succès et je sens l’énervement gagner ma mère qui se retourne vers l’avant et ouvre sa portière. Elle sort une jambe, farfouille dans son sac à main et en tire un tube de rouge à lèvres qu’elle s’applique à mettre sur ses lèvres en se regardant dans le rétroviseur extérieur. Les gens sur le trottoir affichent un air stupéfait, elle est en soutien-gorge, ses jupes sont retroussées jusqu’à la taille et la longue plume de son chapeau s’agite au rythme de la manivelle !

Mon père continue à s’acharner, mais visiblement la grosse Buick, n’est pas du tout décidée à démarrer. Après le rouge à lèvres, ma mère a eu le temps de se repoudrer le nez puis de renforcer son rose à joue et le noir de ses paupières quand, ayant remballé tout son matériel, elle rentre sa jambe droite, referme sa portière et enfile une nouvelle cigarette dans le long tube de nacre. C’est le moment que choisi mon père pour abandonner. Il revient du coté passager et tend la manivelle à ma mère par-dessus la portière en disant qu’il va falloir pousser.

Elle lui dit de venir s’asseoir fumer une cigarette le temps de se reposer un peu, qu’elle-même veut finir la cigarette qu’elle vient d’allumer. Mon père revient docilement s’asseoir derrière le volant et allume une cigarette. Nous voilà tous les trois dans notre décapotable en panne, à cheval sur le trottoir près de l’entrée de l’aérogare. Ma mère tient son fume cigarette dans la main gauche et, dans la droite, la manivelle qu’elle n’a pas reposée devant ses pieds. Cela fait bizarre, car comme elle a toujours le coude à la portière elle tient la manivelle en l’air comme si elle voulait la faire admirer aux gens sur le trottoir.

Mes parents finissent leurs cigarettes, il va falloir pousser et ma mère pose enfin la manivelle devant elle comme si elle acceptait l’évidence que la voiture ne partira pas par ce moyen là. Elle qui déteste pousser avec ses hauts talons, elle n’a plus le choix, ouvre sa portière et descend en me demandant de venir l’aider.

Mon père à l’extérieur prêt à sauter quand la voiture prendra de la vitesse, ma mère toujours en soutien-gorge et moi arc-boutés sur le coffre nous poussons, bientôt aidés par des personnes compatissant à nos difficultés et sans doute amusées par la jupe fendue du tailleur qui doit s’ouvrir largement dans l’exercice. Nous tournons plusieurs fois autour du rond-point devant l’entrée de l’aérogare sans le moindre signe de démarrage du moteur.

Au bout de trois ou quatre tours, mon père se range de nouveau à moitié sur le trottoir devant l’entrée, remercie les gens qui nous aidaient et indique qu’il va essayer de voir ce qui ne va pas. Il va du coté droit et fait basculer le capot sur sa charnière gauche. Sans remonter dans la voiture, ma mère récupère sa veste rouge, l’enfile, prend son sac à main et m’entraîne vers le bar de l’aéroport en disant à mon père que tout cela nous a donné soif.

C’est comme ça que j’ai droit à une deuxième tournée d’orangeade. Je m’aperçois tout de suite qu’elle est énervée car cette fois elle a retroussé sa jupe jusqu’à la taille et croisé ses jambes tellement haut que je peux voir le triangle de sa culotte blanche par-dessous ses cuisses. Elle fume une nouvelle cigarette, regarde sans arrêt dans la direction de l’entrée, puis après un long moment elle décide qu’il est temps de rentrer, comme si cela ne dépendait que de son bon vouloir.

Quand nous sortons, mon père est en train de faire un nouvel essai à la manivelle avec des gens autour qui regardent ou donnent des conseils. Sans même adresser la parole à qui que ce soit, ma mère ouvre sa portière, enlève sa veste qu’elle lance sèchement sur la banquette arrière, remonte sa jupe et son jupon jusqu’à la taille et me laisse passer derrière sans refermer sa portière. Elle se glisse au milieu de la banquette et étend ses bras le long du dossier les genoux haut croisés au-dessus du tableau de bord à cause de ses talons qui sont posés sur le tunnel de transmission.

Elle attend en pianotant sur le dossier sans rien dire tant que mon père tourne la manivelle, mais quand il revient ouvrir le capot, elle explose et lui demande s’il va encore bricoler longtemps dans le moteur. Comme il ne répond pas, elle se met à se tortiller sur son siège pour enlever son jupon qui va rejoindre la veste rouge et replie ses jambes pour coincer ses genoux sous son menton. Elle allume sa énième cigarette de l’après midi et la fume d’un air méprisant en ignorant totalement les gens autour d’elle.

A la fin de sa cigarette, elle se tourne vers moi et me fait descendre pendant qu’elle range ses affaires dans son sac. Elle descend à son tour, et dit à mon père que nous sommes fatigués et que nous rentrons en taxi. Elle me prend par la main et nous nous dirigeons vers la station de taxi. C’est en entendant les rires des gens qu’elle, et moi aussi d’ailleurs, réalisons que sa veste et son jupon sont restés dans la voiture, et qu’avec sa jupe encore retroussée, elle marche en culotte soutien-gorge et porte-jarretelles vers les taxis. Sans s’arrêter de marcher, elle se contorsionne un peu pour faire redescendre sa jupe. Nous nous engouffrons dans un taxi à qui elle donne l’adresse de notre appartement en pestant car la plume de son chapeau frotte contre le toit du taxi.

Ce n’est qu’une fois partis qu’elle me dit plus détendue.

– C’est moins confortable que la Buick, mais je pense que tu es fatigué et que tu n’as plus tellement envie d’attendre que papa ait fini de régler le moteur.

Finalement elle a raison, mon père ne rentre que vers huit heures du soir après avoir dû appeler un dépanneur depuis l’aéroport. Il rapporte le jupon de nylon blanc et la veste rouge. Pour ma part, je suis déçu car en arrivant j’ai demandé où était la nouvelle quatre chevaux, mais celle-ci ne sera achetée que plus tard quand mon père aura été payé de ses cours du mois de septembre.

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2 réflexions sur “Buick et bas coutures -21- L’aéroport

  1. Les aéroports des années 50, les bas coutures, les grosses décapotables capricieuses, les élégantes à chapeaux à plumes et fume-cigarettes, quel bonheur pour ceux qui ont eu la chance de vivre ces moments là. Quelle banalité nous croisons aujourd’hui, des voitures insipides qui crachent la fumée de leurs diesels sans fume cigarette, des femmes en pantalons diformes ou en shorts vulgaires qui descendent fatiguées de leurs vols low-cost, des halls d’aérogares en béton avec des bancs en plastique où des passagers s’entassent en mangeant des sandwichs. Oh boss, vous qui pouvez tout, trouvez nous quelqu’un qui nous scénarise ou nous BD-ise ces instants précieux de madame et sa Buick! Je ne me lasse pas de ce récit historique. Merci encore.
    FFS.

    • Merci ffs,

      Je vois bien là un connaisseur. En effet quelle banalité, tout est morne, terne, on a sans doute plus de choses aujourd’hui, mais de qualité moindre. Combien de ces anciennes images me reviennent en mémoire…
      Je ne sais pas si je peut tout, là j’ai un doute, mais il est vrai que cette histoire ferait un joli film ou une BD, c’est certain. Maintenant on aime mieux prévoir un film sur les galipettes de DSK. Vous pensez, un puissant monsieur qui voulait ou qui a troussé une femme de chambre, l’humanité ne pourra continuer à vivre longtemps sans voir cela!
      Mais qui sait, un jour un curieux avisé voudra peut-être faire quelque chose pour nous, filmer ou mettre en desseins cette histoire véridique autrement plus alléchante, la vie d’un jeune garçon qui regardait une mère sans complexes et une bagnole qui n’en avait guère plus.

      Encore merci pour votre passage

      Amitiés

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