Bucik et bas coutures -18- Histoires de bonnes

C’est également pendant cet été 59 que mes parents décident que nous ne ramènerions plus de bonnes au Maroc. Nous prendrons une domestique marocaine sur place. Au cours de ces deux dernières années, nous avons eu deux bonnes très différentes de caractère, notamment dans leur comportement vis à vis de ma mère et de sa voiture.

La première, Lise, a vécu l’acquisition de la Buick décapotable avec nous, la seconde, Amélie, a découvert la famille et la voiture à la fin de l’été 58. Les réactions de ces deux jeunes femmes, n’ont pas du tout été les mêmes.

Lise, avait été enthousiaste lors de l’achat de la Buick et si comme moi, elle avait rapidement déchanté, elle avait toujours accepté avec philosophie les inconvénients liés au fonctionnement aléatoire du vieux moteur de la belle américaine. J’ai le sentiment qu’elle aimait bien se montrer dans la Buick, surtout quand il arrivait qu’elle soit seule avec mon père et moi.

Elle venait me chercher chaque jour à la sortie de l’école primaire à onze heures et demi et à cinq heures et demi. Le mardi matin et le vendredi après-midi, ma mère ne travaillait pas et les horaires de mon père lui permettaient de passer nous prendre. L’école n’était qu’à dix minutes à pied de l’appartement, mais cela nous évitait cette marche.

Comme mon père terminait ses cours une demi-heure avant la fin de nos classes, la Buick était généralement garée devant la sortie de l’école et Lise était déjà assise à la place du passager quand nous sortions. C’était une jeune femme naturellement coquette, mais j’avais remarqué que ces jours-là elle faisait toujours un effort particulier de toilette et de maquillage. Je pense qu’elle était contente d’être vue dans cette belle voiture.

Quand il nous arrivait d’avoir du mal pour repartir et que mon père devait utiliser la manivelle ou bricoler sous le capot, Lise procédait toujours de la même façon. Elle pivotait sur son siège en repliant sa jambe gauche sur la banquette et, tournant ainsi le dos au trottoir, elle bavardait avec moi en me faisant raconter ce que j’avais appris en classe. Comme cela, elle ne restait pas sans rien faire sous les regards des autres parents en attendant que mon père réussisse à mettre la voiture en marche.

Un vendredi soir, j’étais déjà sorti de l’école et en attendant mon père qui n’arrivait pas, Lise bavardait avec une autre jeune femme qui, à un moment, lui dit.

– J’ai comme l’impression qu’on vous a oubliés aujourd’hui, voulez-vous que je vous dépose ? Lise répondit tout naturellement.

– Vous êtes très aimable, merci, mais la Buick doit juste être tombée en panne, on va attendre, elle finira bien par arriver. La jeune femme enchaîna.

– C’est vrai que je vous ai déjà vu plusieurs fois avoir du mal pour démarrer quand vous repartez d’ici, elle est belle mais capricieuse votre voiture.

– C’est le moins que l’on puisse dire, on sait quand on monte dedans mais on ne sait jamais quand on part. Heureusement qu’il y a la manivelle, sinon j’aurais des mollets de coureur cycliste à force de la pousser ! S’amusa Lise, et elle ajouta.

– Tenez, la voilà qui arrive, cela n’aura pas duré bien longtemps. Et elle salua la jeune femme en me faisant passer vers le siège arrière avant de s’asseoir à l’avant.

De fait, Lise n’était pas vraiment gênée par les aléas de démarrage, elle n’hésitait pas non plus à profiter de la Buick pour descendre en ville avec mon père ou en revenir quand l’occasion s’en présentait. Je ne l’ai vue s’énerver qu’une seule fois durant les six mois qu’elle resta avec nous après l’acquisition de la Buick.

Un jour qu’elle devait m’emmener en ville pour faire quelques courses, elle avait profité du fait que mon père descendait aussi acheter du matériel de pêche pour ne pas prendre le bus à l’aller, pour le retour, nous prendrions le bus car mon père en avait pour moins longtemps que nous. Après avoir fait nos achats, nous retournions tranquillement pour prendre le bus quand, en arrivant dans la rue où nous nous étions garés, je vois que notre voiture est toujours là. Le capot est basculé vers la rue et mon père penché dans le moteur depuis le trottoir. Lise me dit.

– Chic, la Buick n’a pas voulu démarrer, nous ne serons pas obligés de rentrer en bus ! Et nous rejoignons la voiture.

– On a de la chance, que vous ne soyez pas déjà reparti ! Dit-elle à mon père en me faisant monter.

– Vous rentrerez peut-être plus vite en bus, elle ne veut rien savoir. Répond mon père affairé à farfouiller dans le moteur.

– Oh, ça ne fait rien, je préfère être bien assise au soleil à regarder les gens passer sur le trottoir, qu’entassée dans un bus ! Dit Lise en s’installant confortablement le bras à la portière.

Mon père bricole encore un moment sous le capot puis il remonte pour tirer sur le démarreur sans succès pendant plusieurs minutes, jusqu’à vider la batterie. Comme d’habitude, il sort avec la manivelle. Au bout d’un moment, Lise pivote sur son siège pour se tourner vers moi et s’occupe à déballer les chaussettes et les slips qu’elle m’a achetés. Pendant ce temps, mon père regarde à nouveau dans le moteur et après quelques instants, il vient vers nous et dit.

– Lise, il faudrait que vous m’aidiez en pompant sur l’accélérateur, l’essence n’arrive pas assez au carburateur. Et il retourne vers la manivelle.

En soupirant, Lise se glisse derrière le volant et se met à donner des coups d’accélérateur. Bientôt je l’entends parler à voix basse.

– Démarre s’il te plait, soit gentille ! Démarre, je t’en prie, j’ai l’air d’une gourde à m’agiter comme ça devant tout le monde.

Enfin le moteur démarre et mon père revient à sa place. Hélas, peu habituée à cette manœuvre, Lise lâche sans doute trop tôt l’accélérateur et le moteur cale.

– Nous n’avons plus qu’à recommencer dit-il en redescendant. Georgette se remet au volant et recommence à pomper en s’adressant de nouveau à la voiture.

– Ce n’est pas possible ! Démarre, mais démarre donc ! On est ridicules, tout le monde nous regarde. Enfin le moteur repart et cette fois-ci, Georgette fait bien attention de garder son pied gauche sur l’accélérateur pour faire ronfler le moteur tout en se tortillant pour revenir de son coté pendant que mon père s’assoit. La voiture ne cale pas et nous repartons. Mon père lui dit.

– Si vous ne m’aviez pas rejoint, il aurait fallut que je demande de l’aide pour qu’on me pousse.

– Tout est bien qui finit bien, vous n’avez pas eu besoin de demander de l’aide et je ne suis pas obligée de revenir en bus. Répond Lise, souriante.

– En bus vous seriez déjà rentrés, on a mis près d’une heure pour arriver à démarrer ! Ajoute mon père.

– Cela m’est bien égal, je préfère quand même être assise dans une Buick, même si à un moment j’ai pensé qu’elle ne voudrait jamais démarrer. J’en ai même un peu mal à la jambe droite d’avoir pompé comme ça si longtemps. Enfin, c’est tout de même plus agréable de rouler en décapotable ! Conclut Lise.

Cet incident ne l’empêcha pas de continuer à profiter de la voiture chaque fois que l’occasion s’en présenta.

Le Maroc avait décidément plût à Lise, qui y resta à la fin de l’année scolaire pour chercher du travail. Nous avons su très vite qu’elle avait trouvé une place de vendeuse dans un magasin de Rabat et peut-être que plus tard, elle trouva aussi un mari avec une décapotable.

Pour Amélie ce fut tout autre chose. Elle prit la Buick en grippe dès les premiers jours et évita de monter dedans chaque fois qu’elle le put. En plus elle s’entendait beaucoup moins bien avec ma mère que Lise. Pourtant, elle était gentille, et quand mes parents sortaient sans nous, elle avait pris l’habitude de venir avec moi leur dire au-revoir par la fenêtre où elle restait le temps que la voiture démarre.

Je me souviens d’un dimanche où ma mère était particulièrement bien habillée avec une robe noire, rebrodée de motifs rouges et un chapeau, noir également, avec une plume rouge assortie à sa robe. La Buick ne voulait rien savoir et cela faisait déjà un bon moment que mon père tournait la manivelle. A un moment Amélie lâcha un sincère « la pauvre ! » Surpris, je lui demandais pourquoi elle disait cela ?

– C’est pour ta maman qui est si élégante dans sa belle voiture. Je continuais, toujours surpris.

– Pourquoi tu dis qu’elle est pauvre ? Amélie me rassura.

– Je ne dis pas qu’elle est pauvre, comme si elle n’avait pas d’argent. Je dis « la pauvre » parce qu’elle s’est habillée de façon très élégante pour sortir et sa belle voiture ne veux pas démarrer devant l’immeuble. Je poursuivais.

– Ah bon ! C’est à cause de ça ?

– Bien sur. Tu crois qu’elle est contente de rester à attendre en se faisant secouer sur son siège ? Tu sais ce n’est pas parce-qu’elle sourit qu’elle est contente. Et puis elle à relevé sa robe et les gens peuvent tout voir depuis les fenêtres. On voit sa culotte jusqu’à la taille ! C’est à cause de tout cela que je dis « la pauvre ».

Je me dis qu’elle était bien gentille de plaindre ma mère, mais toujours est-il que son année avec nous fut émaillée de petites anecdotes et accrochages.

Une fois, cela se passe un jeudi après-midi. Ma mère a décidé que nous avions besoin de chaussures neuves mon père et moi. Nous sommes prêts à partir, Amélie finit la vaisselle dans la cuisine, quand ma mère lui demande ce qu’elle compte faire de son après-midi. Amélie répond qu’elle va aussi aller en ville. Avenante, ma mère lui propose de l’emmener avec nous. Amélie visiblement peu séduite par la proposition décline l’offre en expliquant qu’elle a encore des choses à terminer et qu’elle prendra le bus plus tard.

Nous voilà partis, jusqu’à la voiture seulement car celle-ci ne veut pas démarrer. Mon père s’échine sur la manivelle quand Amélie qui n’a pas du regarder par la fenêtre, apparaît sur le trottoir. Elle est prise au piège, ma mère l’appelle et lui dit de monter pour profiter du confort de la voiture. Confortable, sans doute, mais pour l’instant nous restons devant l’immeuble.

Quand le bus arrive, je vois Amélie le regarder s’arrêter un peu plus loin avec envie, mais il est trop tard et sans doute n’ose-t-elle rien dire. Finalement, mon père nous annonce qu’il faut pousser. Bien énervée, ma mère se glisse au volant les jambes à l’air et nous voilà trois à pousser. La voiture réussit à démarrer et nous pouvons enfin descendre en ville.

Pour Amélie ce n’est malheureusement pas finit car toujours prévenante ma mère lui fixe rendez-vous à 17 heures pour « profiter » de la voiture. Je passe sur les courses où, ma mère, toujours énervée fait un étalage plus qu’habituel de ses dessous dans les magasins de chaussures à ma grande gêne.

Nous retrouvons Amélie au retour, elle nous attend depuis un bon quart d’heure car nous sommes en retard. Nous nous installons, mais il est impossible de faire repartir la voiture et Amélie en est de nouveau quitte pour pousser dans les rues de Casablanca avant de pouvoir profiter du confort de la belle voiture pour rentrer.

Une autre fois, cela se déroule un dimanche matin de printemps. Dans le cadre des activités du CAF, un repas traditionnel marocain est offert par quelque autorité marocaine aux membres de cet estimable club. Il va de soi que du fait de la haute tenue de cet évènement, les familles françaises invitées se doivent de montrer leur importance. Nous irons donc avec Amélie bien que cette perspective ne la réjouisse pas particulièrement, mais c’est l’occasion de montrer que nous entretenons une bonne.

Pendant les préparatifs du départ, je suis dans le salon-salle à manger de l’appartement en train de finir un devoir. Par la fenêtre ouverte on entend mon père qui s’échine sur le trottoir à tourner la manivelle de la voiture qui est en panne depuis la veille au soir. En attendant des nouvelles de la mécanique, ma mère est installée dans l’un des fauteuils du salon, elle agite élégamment les mains pour faire sécher la nouvelle couche de vernis à ongles qu’elle y a mis pour passer le temps.

C’est lors d’un passage d’Amélie dans son champ de vision que se produit l’incident.

– Amélie, ma fille, vous n’allez tout de même pas sortir comme ça ? En entendant cela, je lève le nez de mon devoir et découvre la situation.

Amélie est très bien habillée, elle a même fait l’effort, rare pour elle, de se maquiller très légèrement. En revanche, on ne peut pas en dire autant de ma mère. Elle a mis sa courte robe noire des grands jours qu’elle ne peut pas tirer plus loin qu’à mi-cuisses et de toute évidence elle ne porte dessous aucun jupon qui pourrait venir à son secours. En conséquence elle a ses quatre jarretelles à l’air et on voit distinctement sa culotte blanche.

– Qu’est-ce que j’ai madame ? Demande poliment Amélie.

– D’abord, on ne va pas à la plage, vous allez mettre des talons ! Effectivement, comme à son habitude, Amélie porte des chaussures plates.

– Et ensuite vous n’allez pas aller à ce déjeuner avec cette jupe large qui vous tombe sur les chevilles ! Je me fais la remarque que ce n’est pas le cas de la robe de ma mère qui aurait plutôt tendance à lui remonter au nombril qu’à lui tomber sur les chevilles.

Amélie reste interloquée quelques instants mais évite la discussion et retourne dans la chambre. Pendant ce temps, les bruits de manivelle ayant cessé sur le trottoir, ma mère va à la fenêtre prendre des nouvelles du départ. Apres un bref échange qui se résume à une affirmation de mon père.

– Il faudra prendre le bus. Qui reçoit une réponse claire.

– Pas question, débrouille-toi ! Elle retourne dans son fauteuil.

Comme elle ne peut pas retenir sa robe à cause de ses ongles qui n’ont pas fini de sécher, celle ci remonte naturellement en haut des cuisses. Amélie revient, elle a mis des talons mais elle a gardé sa jupe longue ce qui provoque la colère de ma mère, sans doute déjà fort agacée par la mise en route laborieuse de la Buick et la perspective de devoir aller au CAF en autobus.

– Amélie enfin ! Je vous ai demandé de mettre une robe plus habillée. Mettez autre chose que cette jupe de bohémienne. Cette fois, Amélie tient tête et tente d’argumenter.

– Mais madame, c’est un repas traditionnel marocain. Il va falloir s’asseoir sur des poufs au ras du sol et avec une jupe étroite c’est difficile. Dans ces repas on a les genoux sous le menton, ce n’est vraiment pas pratique.

– Et alors ma fille, on ne vous a donc jamais appris à vous habiller dans votre campagne ? Allez tout de suite vous changer.

Amélie reste figée et regarde dans la direction de la culotte de ma mère. Sans se démonter, celle ci décroise puis recroise ostensiblement les jambes faisant encore plus remonter sa robe et découvrant toute sa culotte en regardant Amélie d’un air exaspéré.

– Vous avez vu ma robe, est-ce que vous pensez que c’est l’idéal pour s’asseoir sur un pouf ?

– Non, madame, on voit tous vos dessous. Répond la bonne toujours rebelle.

– Je sais, pourtant je l’ai mise parce que je n’irai pas à une telle journée habillée comme une souillon et tant pis si on voit ma culotte ! Alors vous en faites autant.

A cours d’argument devant cette évidente mauvaise foi, Amélie retourne dans sa chambre troquer sa confortable jupe contre un tailleur étroit qui la mettra au supplice pendant toute la journée. Une fois de plus ma mère a gagné.

A la fin de son séjour, Amélie ne resta pas au Maroc et se paya un billet d’avion pour Toulouse alors qu’elle aurait pu remonter en voiture avec nous. Sans doute que ce long voyage dans cette Buick qu’elle détestait et avec une patronne qu’elle avait de plus en plus de mal à supporter aurait été de trop. Mon père l’accompagna seul à l’aéroport et nous n’eûmes plus jamais de ses nouvelles.

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