Buick et bas coutures -17- Achat en Belgique

L’été 1959 arrive et nous voilà de retour en France pour deux mois et demi. Au cours de cet été, mes parents sont invités à passer quelques jours chez les parents de Georgette dans le sud de la Belgique. Ils doivent y retrouver l’ensemble de la famille Delfoix pour une dizaine de jours. Comme je ne suis pas du voyage, je n’en connais que l’épisode du retour à Auch.

Tout commence par un télégramme qui arrive chez mes grands-parents dans l’après-midi du jour prévu pour le retour de mes parents. Ma grand-mère nous en lit le texte pour le moins concis.

– Voyage sans problème, sommes à Montélimar, arrivons demain. Personne ne commente le télégramme et la fin de la journée se déroule comme tous les jours.

Le lendemain, dans l’après-midi alors que nous attendons l’arrivée de mes parents, c’est le télégraphiste qui revient avec un nouveau message tout aussi lapidaire.

– Passons la nuit à Narbonne, à demain.

Mon grand-père sort une carte Michelin, regarde le trajet entre Montélimar et Narbonne et nous annonce qu’ils n’ont parcouru que deux cent cinquante kilomètres dans la journée et en conclut que la voiture a du « faire des siennes ». Il ajoute qu’entre Narbonne et Auch il leur reste un peu plus que deux cent kilomètres et qu’ils devraient arriver pour le déjeuner si tout se passe bien.

Mais la journée du lendemain avance sans que nous ne voyions la moindre Buick se profiler au bout de l’avenue. L’inquiétude commence à gagner la famille et ce n’est que vers sept heures du soir, alors que mes grands-parents discutent devant la maison avec les voisins d’à coté que la grosse auto apparaît enfin au bout de la rue. De toute évidence la belle américaine n’est pas au mieux de sa forme car elle avance lentement en cahotant et une légère vapeur blanche s’échappe des fentes du capot. Mon père finit enfin par l’échouer le long du trottoir où elle cale sans lui laisser le temps de couper le contact, de la vapeur continue à sortir du capot.

Les deux cent derniers kilomètres n’ont pas du être une sinécure, et le maquillage outrancier de ma mère dénonce les nombreux incidents qui ont du émailler le voyage. Souriante, elle ouvre sa portière et, en descendant, nous fait découvrir un énorme jupon noir composé d’innombrables couches superposées de taffetas, de nylon et de dentelles. Une fois debout, sa large robe rouge est maintenue pratiquement à l’horizontale par l’immense jupon.

– Ouf, je ne suis pas fâchée d’arriver ! Annonce ma mère en faisant bouffer ostensiblement son nouveau jupon. Mon grand-père demande à mon père qui a ouvert le capot pour faire refroidir le moteur ce qui leur est arrivé.

– C’est la voiture, nous avons passé le voyage de garage en garage, elle chauffait et l’essence se désamorçait sans arrêt. Nous avons du nous faire dépanner une bonne dizaine de fois entre Montélimar et ici. Je crois que si nous n’avions pas eu les bagages nous aurions fini à pied. Nous étions à l’entrée d’Auch à cinq heures de l’après-midi mais la voiture a calé trois fois et à chaque fois il nous a fallut laisser le moteur refroidir pendant une demi-heure avant qu’il ne veuille bien redémarrer.

– C’est normal avec cette chaleur. Vers Toulouse il faisait plus de trente degrés ! Se contente d’affirmer ma mère qui continue à arranger son jupon noir. Finalement c’est ma grand-mère qui consent à remarquer l’objet.

– Tu t’es acheté ça en Belgique? Demande-t-elle à ma mère. Ravie qu’on l’interroge enfin sur cet échafaudage de dentelles, elle répond.

– C’est la mère de Georgette qui est une excellente couturière qui me l’a fait sur mesure. Il est magnifique, n’est-ce pas ? La voisine constate qu’en effet il est impressionnant mais s’inquiète de l’aspect pratique de la chose.

– Vous devez avoir eu chaud dans la voiture, et pour s’asseoir ce ne doit pas être évident. Il doit vous remonter sous le menton !

– Pas du tout, il est très léger et comme le jupon intérieur est en tulle amidonné, il ne colle pas du tout aux jambes, je suis vraiment très à l’aise dedans.

Et pour démontrer la justesse de ses propos ma mère s’assoit sur le banc du trottoir. Effectivement le grand jupon se déploie en corolle autour des jambes sans reposer dessus. On voit toutes ses jambes et ses jarretelles roses qui se confondent, en haut, avec une culotte de la même couleur.

– En effet, il laisse vos jambes largement aérées ! Sourit la voisine visiblement amusée par le spectacle.

Ma mère se relève toute fière de son effet et annonce qu’elle est un peu fatiguée et qu’elle va aller se rafraîchir avant le dîner. Elle rentre dans le jardin dans une envolée de dentelles pendant que mon père décharge la voiture après avoir recapoté et fermé le capot sur le moteur qui fume encore doucement.

Ahuri, je me demande si elle porte ce jupon depuis trois jours, en prévision des arrivées successivement programmées à la maison et je me dis que les mécaniciens qui sont venus les dépanner ont du bien rigoler en la voyant dans cet accoutrement.

A suivre

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