Buick et bas coutures -2 et 3- L’attente – Jour J

L’attente

Voilà, c’est fait, nous sommes désormais les heureux propriétaires d’une grosse voiture américaine décapotable. Elle n’est pas encore là, nous avons encore notre Fiat noire, mais le rêve de ma mère se concrétise déjà.

Dans la semaine qui suit la transaction avec le jeune soldat américain, la Buick est transportée chez un carrossier. Tous les soirs, la conversation de ma mère revient sur la voiture et sur tout ce que nous ferons quand nous l’aurons enfin. Promenades sur la corniche capote baissée, bien sur c’est elle qui conduira, et pourquoi ne pas s’inscrire au rallye annuel du CAF?

Pourtant, un soir, je sens que mes parents sont nerveux, ils reviennent du garage et les nouvelles ne sont pas très bonnes. Le travail de réfection sera lourd et le devis dépasse visiblement le budget qu’ils avaient envisagé. Je comprends de la conversation qu’ils ont négocié la reprise de la Fiat mais que cela ne suffira pas à couvrir l’ensemble des frais annoncés par le garagiste. Il ne suffit pas en effet de refaire une beauté à la voiture, le diagnostique de la mécanique est préoccupant. Le vieux moteur d’avant guerre est fatigué et inadapté à la lourde Buick. Le garagiste leur a recommandé de le remplacer par un vrai moteur de Buick plus récent. Mais pour cela, le coût est totalement différent, plus du double, si je comprends bien, de ce qu’il faut déjà payer pour les travaux de carrosserie.

Mon père fait remarquer qu’il s’en doutait et qu’il l’avait dit. Pour sa part, il suggère de remplacer d’abord le moteur et de remettre à plus tard les autres travaux. Cette proposition fait bondir ma mère qui discute âprement et finit par se mettre dans une telle colère que mon père cède. Finalement, il est décidé que ce sont les travaux de peinture et de carrosserie qui seront réalisés en priorité. Pour la mécanique, ils demanderont au garagiste de remonter le démarreur qui est dans le coffre et de faire un bon réglage du vieux moteur de Chevrolet. Et puis, on le sait bien affirme ma mère, les garagistes exagèrent toujours quand il s’agit de mécanique !

Calmée, ma mère ajoute que lorsqu’on a poussé la voiture sur le parking des Darrymore, le moteur a bien démarré et donc qu’il fonctionne. Un réglage doit suffire, et de toutes façons, comme elle l’a déjà dit, nous n’avons pas l’intention de faire des courses de vitesse. D’ailleurs, le rallye du CAF est une promenade avec de nombreux arrêts pour faire des petits jeux. Le moteur de Chevrolet ira très bien pour ça, il ne sera plus utile de revenir sur le sujet. Dès le lendemain mes parents iront indiquer leur décision au garagiste.

Ce soir là, la tension de la veille a complètement disparue, ma mère flotte sur un petit nuage et mon père semble rallié à sa décision. Le seul regret et qu’il va falloir attendre plus d’une semaine avant de récupérer la belle Buick et laisser enfin la « vieille » Fiat au garage.

Ma mère met cette semaine à profit pour se préparer à sa nouvelle. Cela se traduit par l’achat de deux chapeaux et d’une paire d’escarpins blancs à très hauts talons. Des talons hauts, elle en met déjà pour compenser son mètre cinquante huit, mais ceux-ci sont vraiment très hauts. Je suis avec elle quand elle les achète et je me demande comment elle va faire pour marcher sur de telles échasses. Ce jour là, nous rentrons aussi dans une parfumerie, où, en plus d’une quantité de produits de maquillage et du parfum, elle achète de longs faux ongles et des faux cils.

Et l’attente de l’arrivée de la voiture prévue pour le samedi suivant, se passe ainsi entre travail et achats. Même la bonne attend fébrilement ce moment, elle qui n’est jamais montée dans une voiture décapotable, et une américaine en plus !

Jour J

Nous sommes enfin samedi, premier jour des vacances de Noël 1957. Mes parents sont partis en début d’après midi avec la Fiat, ils reviendront tout à l’heure dans la Buick. Pour l’occasion, ma mère arbore ses achats de la semaine. Elle porte un tailleur blanc très chic sur un fin chemisier de nylon bleu pale, les escarpins blancs aux immenses talons qu’elle a achetés avec moi et un petit chapeau, blanc lui aussi.

Elle sent très bon, s’est maquillée avec du rouge à lèvre assorti à la teinte des longs ongles vermillon qu’elle a collés sur ses vrais ongles et a mis du bleu clair sur ses paupières qui s’accorde avec son chemisier. Les faux cils parachèvent ce maquillage et je trouve qu’elle est vraiment très belle.

Je suis impatient de les voir revenir avec la nouvelle voiture et j’espère qu’il y aura des copains sur le trottoir quand ils arriveront. C’est vers quatre heures de l’après midi que je vois la voiture qui avance majestueusement dans la rue et qui monte sur le trottoir pour se ranger devant la fenêtre de l’appartement d’où je surveillais. Elle est magnifique, bleue et blanche, très longue avec tous ses chromes qui étincellent. Dommage, le trottoir est désert, tout le monde est parti en ville pour faire les dernières courses avant Noël. Immédiatement je cours vers la porte de l’appartement pour descendre les rejoindre.

Quand j’arrive sur le trottoir, mes parents sont toujours dans la voiture en train de regarder les boutons du tableau de bord. En me voyant ma mère me fait un grand sourire, elle ouvre sa portière et en se glissant vers le milieu de la banquette, me dit de monter à côté d’elle. Je m’installe et je referme la porte avec difficulté car elle est lourde et comme je n’ai pas fait trop attention à la retenir quand ma mère l’a ouverte, elle s’est rabattue vers l’arrière de la Buick. Rayonnante, ma mère me fait remarquer comme la banquette est large et comme on est à l’aise à trois à l’avant.

C’est vrai qu’il y a de la place, mais je pense quand même, que la place du milieu n’est pas très pratique à cause du gros tunnel qui doit servir à faire passer des pièces de mécanique qui vont vers l’arrière de la voiture. Avec ses hauts talons posés sur cette bosse, ma mère a les genoux qui remontent en haut du tableau de bord, mais ça n’a pas l’air de la gêner, elle croise même les jambes et étend ses bras sur le dossier de la banquette en insistant sur le confort de la voiture.

Après avoir bien admiré l’intérieur, nous descendons pour regarder la Buick de l’extérieur. La bonne nous a rejoint, elle aussi s’émerveille du travail du carrossier, on dirait vraiment une voiture neuve. Je regrette juste que la capote ne soit pas baissée, mais c’est vrai que fin décembre, même au Maroc, il ne fait pas très chaud. Je remarque que ma mère à vraiment bien choisi ses vêtements qui sont parfaitement assortis au bleu et au blanc de la voiture et je suis fier d’elle et de la voiture, vivement que les copains nous voient, ils seront morts de jalousie. Je trouve que mon père n’est pas aussi heureux qu’elle, il rentre vers l’appartement en nous laissant là sans s’attarder.

Après que nous ayons tous bien regardé la voiture sous toutes ses coutures, ma mère ouvre sa porte et nous fais monter à l’arrière. Il faut faire basculer le dossier du côté droit de la banquette, mais la portière est tellement large et la voiture tellement longue qu’il n’est pratiquement pas utile de basculer le dossier, de telle sorte qu’on peut s’installer à l’arrière sans que le passager avant n’ait besoin de descendre. Puis elle referme la lourde porte avant de faire le tour pour s’installer elle-même à la place du conducteur et de faire semblant de conduire.

Elle nous explique qu’il faut quand même qu’elle prenne bien la voiture en main avant de nous emmener faire un tour et que ce ne sera pas pour aujourd’hui, mais que dès demain, comme nous sommes invités chez les Delfoix, nous passerons par la corniche en y allant pour bien profiter de la voiture. On reste encore assis quelques instants à rêver, puis il faut bien regagner l’appartement car mes grands-parents viennent dîner. Dommage il fera nuit quand ils arriveront et ils ne pourront pas bien admirer la belle auto.

Quand ils arrivent vers sept heures, ma mère leur demande tout de suite s’ils n’ont rien remarqué en arrivant et paraît déçue de leur réponse négative. Sans même les laisser poser leurs manteaux, elle les entraîne dehors pour leur montrer sa nouvelle voiture. Son enthousiasme revient quand ils commencent par ne pas croire que cette américaine est bien à nous et qu’elle doit retourner chercher les clefs pour l’ouvrir et les faire monter dedans. Elle est restée habillée comme cette après midi, elle a juste enlevé son chapeau dans l’appartement et ma grand-mère la complimente sur son chic qui va bien avec la Buick.

Le repas est l’occasion pour ma mère de raconter par le détail comment nous avons pu réaliser cette belle affaire. Mon père tente de lui gâcher ses effets en expliquant que sous le capot, le moteur de la Buick a été remplacé par la vielle mécanique d’une Chevrolet d’avant guerre. Ma mère n’écoute pas et insiste même sur le plaisir qu’elle aura de conduire une voiture puissante. Mon père, reste désagréable en lui rappelant qu’il a fallut qu’ils se mettent à plusieurs pour les pousser car le Buick n’a pas voulu démarrer en partant de chez le carrossier cette après-midi. Ma mère s’agace, elle avoue que ce n’est effectivement pas le départ dont elle révait, mais elle ajoute qu’il n’y a rien d’anormal à ce qu’une voiture qui est restée immobilisée aussi longtemps ait un peu de mal à partir. La voyant s’énerver mes grand-parents et mon père n’insistent pas. Quand à moi, j’attends déjà demain avec impatience.

 
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Buick et bas coutures -4- Premier départ

Nous y sommes, le jour s’est levé sur un beau dimanche matin du mois de décembre 1957 à Casablanca. Je vais partir tout à l’heure dans la grosse Buick bleue et blanche que je suis déjà allé regarder par la fenêtre du salon avant de prendre mon petit déjeuner. Nous allons déjeuner chez les Delfoix et ma mère a dit hier que nous passerons par la corniche. Aujourd’hui, je suis sûr que lorsqu’on partira vers midi, il y aura des copains sur le trottoir pour me voir. En plus, il fait beau, peut-être que nous baisserons la capote.

La matinée est longue, je suis en vacances et les cadeaux de Noël ne sont pas encore là, alors je m’ennuie mais je n’ose pas sortir. Je préfère faire durer le plaisir et sortir plus tard avec mes parents pour monter avec désinvolture dans la nouvelle voiture devant les regards envieux des autres habitants de l’immeuble qui ne manqueront pas de nous regarder depuis leurs fenêtres. A coup sûr, la voiture a du être repérée depuis hier après-midi qu’elle est garée devant notre appartement.

Ma mère finit de se préparer, elle porte une nouvelle robe bleue avec une courte veste blanche. Elle a remit ses talons aiguilles blancs et son petit chapeau de la même couleur. Je respire son nouveau parfum qui embaume l’appartement, et il me semble que les faux ongles rouges et les faux cils sont le nec plus ultra.

Midi, tout le monde est prêt, nous sortons de l’appartement et nous arrivons sur le trottoir. La Buick est là, magnifique, et en plus il y a des gamins qui discutent sur le trottoir comme je l’espérais. Mon père ouvre la portière du passager pour que ma mère s’installe, puis avec la bonne nous nous glissons à l’arrière derrière le dossier. Mon père referme la porte et fait le tour pour s’installer au volant. Je suis déçu, personne n’a parlé de baisser la capote.

Je vois que, mine de rien, les gamins sur le trottoir ont arrêté de jouer et regardent dans notre direction, je suis fier comme un pou. Je ne les regarde pas trop pour ne pas paraître prétentieux et surtout je suis intéressé par mon père qui tourne la clef de contact et allume ainsi un gros voyant rouge sur le tableau de bord. Mon père tire un bouton situé à côté de la clef de contact, je saurai plus tard qu’il s’agit du starter, puis il accélère à fond à plusieurs reprises avant de tirer sur un gros bouton blanc au milieu du tableau de bord.

Aussitôt la voiture émet un bruit fort et lent comme je n’en avais jamais entendu venant d’un démarreur. Je suis surpris, je vois les enfants qui regardent vers nous d’un air étonné et je me dis qu’avec ce bruit, tout l’immeuble saura quand nous partirons dans notre voiture, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je suis aussi surpris des mouvements de la banquette qui bouge nettement sous mes fesses au rythme lent du démarreur. Le bruit dure quelques secondes, puis mon père relâche le bouton sans que j’entende le bruit du moteur.

Il redonne quelques coups d’accélérateur puis tire à nouveau sur le gros bouton blanc et le bruit fort du démarreur reprend. Cette fois mon père insiste plus longtemps, mais quand il relâche le bouton, le moteur est toujours silencieux. Un troisième essai reste encore sans effet. Dans la voiture, personne ne dit un mot. Je vois ma mère qui fixe le gros bouton blanc du démarreur le visage figé et je remarque que ses mains posées sur ses genoux tremblent légèrement. La bonne fait celle qui ne remarque rien. Ma mère dit :
Elle ne veut pas partir ? Mon père lui répond.
Pas plus qu’hier. Alors ma mère qui a l’air de s’y entendre donne ses conseils.
C’est parce que tu donnes des coups de démarreurs trop courts, avec les anciens moteurs il faut insister plus longtemps.
Mon père repousse à moitié le bouton du starter et donne quelques coups d’accélérateur supplémentaires. Il tire longtemps le bouton du démarreur, je vois la tête et les épaules de ma mère qui montent et qui descendent devant moi au rythme du démarreur, enfin le moteur finit par partir dans un bruit peu harmonieux qui ne correspond pas du tout à ce que j’avais imaginé. Je sens l’atmosphère se détendre dans la voiture et nous partons chez les Delfoix en faisant, comme promis, un grand détour par la corniche.

Pendant le trajet personne ne s’étonne du démarrage difficile, au contraire ma mère ouvre sa vitre en grand malgré la fraîcheur de décembre pour se faire admirer des gens dans les rues, elle ne tarit pas d’éloge sur le confort de sa superbe américaine.

Bien sur, quand nous arrivons devant chez les Delfoix, elle demande à mon père de klaxonner pour les faire sortir de leur villa, et elle attend bien qu’ils soient dehors pour descendre de la voiture sous leurs regards admiratifs. Les commentaires ne manquent pas, tout le monde trouve la voiture magnifique, et il est décidé de l’arroser aussitôt autour d’un apéritif.

Apéritif, déjeuner, puis partie de boules dans le jardin pendant que les femmes discutent au salon, la journée passe très vite et vers cinq heures il est temps de rentrer. Les Delfoix nous accompagnent à la voiture et quand ma mère s’installe, Georgette Delfoix lui dit.

– Tiens, tu as une culotte rose aujourd’hui Simone ! Il faut que tu fasses attention quand tu montes dans ta belle auto, on voit tes dessous ! Ma mère s’amuse de la remarque de Georgette.


– C’est à cause des portières qui s’ouvrent de l’avant vers l’arrière, c’est le précédent propriétaire qui les a modifiées.

Je ne fais pas plus attention que cela à la remarque de Georgette, je suis davantage préoccupé par les longs coups de démarreur que mon père est encore obligé de donner avant que le moteur parte enfin. Dans les adieux du départ ce démarrage laborieux passe inaperçu et nous rentrons chez nous. Du moins je le pense, mais ma mère demande à revenir aussi par la corniche comme il fait encore jour, et demande à mon père de se garer pour marcher un peu le long de la mer.

Je comprends vite qu’il ne s’agit que d’une excuse, car après quelques minutes, elle trouve qu’il fait froid, qu’il vaut mieux rentrer et, surtout, qu’elle va conduire parce qu’il n’y a pas beaucoup de circulation et que ce sera très bien pour prendre la voiture en main. Nous retournons à la Buick et elle s’assoit derrière le volant. Mon père lui demande si elle veut qu’ils avancent la banquette, elle essaye d’enfoncer les pédales avec ses pieds et trouve que ce n’est pas nécessaire parce qu’il conduit près du volant. Je me demande comment elle va faire pour conduire avec ses grands talons, mais ça n’a pas l’air de l’inquiéter.

Elle met le contact et tire sur le bouton du démarreur qui tourne pendant un ou deux longs moments avant qu’elle le relâche sans que le moteur démarre. Mon père lui dit qu’il faut donner quelques coups d’accélérateurs avant de démarrer pour faire venir l’essence.

Elle pompe plusieurs fois et tire à nouveau sur le bouton du démarreur, le moteur tousse et cale. Elle recommence à tirer beaucoup plus longtemps sur le démarreur et à deux ou trois reprises elle enfonce nerveusement l’accélérateur quand tout d’un coup le moteur démarre. Tu vois dit-elle à mon père, quand on tire assez longtemps sur le démarreur en pompant fort sur l’accélérateur elle démarre très bien !

Elle conduit sur le chemin du retour avec beaucoup d’aisance comme si elle avait toujours eu cette voiture. Mon père s’en étonne et la complimente ce qui la rend très joyeuse. Moi aussi je suis très content car quand nous arrivons à l’appartement il y a des copains sur le trottoir qui s’approchent quand nous descendons.

Je reste discuter avec eux autour de la voiture qu’ils trouvent « pas mal » et en plus je suis très fier quand l’un d’eux me dit qu’ils ont trouvé ma mère « super » quand elle est descendue de la voiture.

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Buick et bas coutures -5- Crise de doute


La semaine suivante est essentiellement marquée par la fête de Noël qui se déroule chez nous avec des amis et mes grands-parents. Malgré l’achat de la nouvelle voiture qui a lourdement entamé le budget familial, je suis quand même gâté par mes parents qui m’offrent un très beau train électrique.

Dans la semaine nous prenons plusieurs fois la voiture et je commence à m’habituer aux mises en route laborieuses du moteur. Le samedi après midi, nous descendons en ville, ma mère et moi, pour acheter encore des vêtements. Je me demande pourquoi elle m’a emmené car elle n’achète rien pour moi et ne rentre pratiquement que dans des magasins de lingerie pour s’acheter des culottes. Elle les choisit avec beaucoup de soin, des culottes pleines de dentelles autour des jambes et sur le devant, des blanches, des roses et des bleues ciel. En repartant, elle a beaucoup de mal à remettre la Buick en marche.


C’est la première fois que je suis assis à l’avant et je trouve qu’à cette place on ressent beaucoup plus fortement les mouvements du siège qui bouge au rythme lent du démarreur, mouvements amplifiés par ma mère qui pompe à la même cadence sur l’accélérateur. Inquiet, j’ose demander si nous sommes en panne, mais ma mère me répond que non et que c’est normal qu’une grosse voiture mette plus de temps à démarrer que les petites voitures. Comme elle arrive finalement à mettre la Buick en marche, je me rassure en me disant qu’elle doit avoir raison.

Le lendemain, nous sommes invités chez des amis à Rabat. Ma mère a mis son tailleur blanc avec un petit chapeau bleu, et ses escarpins blancs. Mon père lui ouvre la porte de la voiture et quand elle s’assoit, je vois qu’elle porte une des culottes de nylon bleu achetées la veille. Je trouve qu’elle ne s’assoit pas très bien car j’ai vraiment vu toute sa culotte. Avec la bonne on se glisse derrière pendant que mon père referme la portière et va s’installer au volant. Comme les autres fois, il met le contact, tire le starter, et après avoir pompé plusieurs fois sur l’accélérateur, il actionne le démarreur.

Le bruit fort se répand sur le trottoir de l’immeuble, et j’attends que le moteur ait eu assez de temps pour démarrer comme me l’a expliqué ma mère. Hélas le démarreur devient tout de suite plus lent que d’habitude et très vite il ne se passe plus rien quand mon père tire le gros bouton blanc.

Un silence de mort règne dans la voiture, ma mère qui tripote nerveusement l’ourlet de son tailleur, finit par demander ce qui se passe. Mon père lui répond qu’il pense que la batterie est morte, et descend. Il fait le tour par-devant et ouvre le capot qui se lève de droite à gauche. Je me souviens que cette originalité d’ouverture du capot sur le côté m’avait amusé la première fois que monsieur Darrymore l’avait ouvert sur le parking de la base américaine de Nouasseur. Mon père trafique un moment dans le moteur quand ce que je redoutais depuis quelques minutes finit par arriver, trois copains sortent de l’immeuble et viennent vers nous.

Ils s’approchent de la voiture et demandent tout naturellement si nous sommes en panne par la fenêtre que ma mère a ouverte. Je réponds gêné que je ne sais pas, c’est ma mère qui me sauve en répondant qu’il paraît que la batterie est morte. Pendant ce temps, mon père revient essayer le démarreur qui n’émet que quelques à-coups sans espoir et confirme son diagnostique, la batterie est à plat, il va falloir pousser la voiture.

Ma mère ouvre sa portière et descend devant les trois copains, je sens que je suis en train de mourir de honte. Non seulement notre grosse décapotable ne veut pas démarrer mais en plus mes copains vont nous pousser. Je sens mes jambes trembler sous moi quand je descends avec la bonne pour aider à pousser.

Avec les trois copains et la bonne nous arrivons à pousser mon père qui après deux ou trois essais arrive à faire démarrer la voiture. Nous le rejoignons au bout du trottoir ou il nous attend en faisant ronfler le moteur et à nouveau, je vois l’intégralité de la culotte bleue avec les copains à côté de moi quand ma mère s’installe en premier. Elle nous laisse ensuite monter à notre tour, referme sa portière et nous partons devant mes copains hilares.

Après quelques minutes de silence ma mère déclare que ce n’est tout de même pas normal qu’une batterie se décharge aussi vite et que le garagiste a du oublié de la charger. Mon père lui rappelle tout de même que cette batterie est neuve puisqu’il l’a achetée quand nous sommes allés prendre la voiture à Nouasseur. Ma mère n’en démord pas et conclu en disant qu’il faudra quand même que mon père aille la faire recharger demain.

Pendant le trajet vers Rabat je déchante à nouveau. Dans la montée de l’Oued Mellah, une petite côte que nous passions à quatre-vingt à l’heure avec la Fiat sans vraiment nous en rendre compte, je remarque que la grosse Buick ralentit sensiblement et oblige mon père à passer en seconde pour monter la côte à quarante kilomètres heure. Ma mère en déduit aussitôt qu’elle a bien raison de dire que la batterie est mal chargée, sinon la voiture ne peinerait pas autant ! Mon père a beau essayer de lui expliquer que cela n’a aucun rapport, elle reste campée sur sa position et commence à se mettre en colère. Mon père soupire et se concentre sur la conduite de la grosse voiture poussive.

Le reste du trajet se déroule sans autre souci et nous passons une agréable journée chez les amis qui se sont bien entendu émerveillés sur la Buick quand nous nous sommes garés devant chez eux. C’est au moment du départ que les choses se gâtent à nouveau. D’abord quand ma mère monte, notre amie lui fait la même réflexion que Georgette.


– Bravo Simone, tu as poussé l’élégance jusqu’à assortir ta culotte à ta nouvelle voiture, bleue et blanche !

Ma mère répond ravie qu’avec ces portières cela vaut mieux et je réalise qu’effectivement, non seulement sa culotte est bleue mais qu’en plus elle est bordée de dentelles blanches. Je me demande si mes copains ont fait le même rapprochement que notre amie entre la culotte bleue à dentelles blanches et les couleurs de notre voiture.

Pendant ce temps mon père entame la procédure de mise en route du moteur. La batterie s’est rechargée pendant le trajet et le démarreur tourne mieux que ce matin, mais cette fois encore le moteur ne réagit pas. Dès le troisième coup de démarreur notre amie s’en mêle.

– Elle à l’air un peu enrhumée votre belle voiture, il va falloir qu’on vous pousse !

Ma mère est mal à l’aise et elle recommence à tripoter l’ourlet de son tailleur en expliquant que c’est cet imbécile de garagiste qui n’a pas bien chargé la batterie. Et comme ce matin, le démarreur ralentit de plus en plus pour s’éteindre dans quelques hoquets misérables.

Tout le monde descend sauf mon père et après avoir poussé quelques dizaines de mètres le moteur part et nous pouvons rentrer à Casablanca. Le voyage du retour se passe bien, mais mon enthousiasme pour la belle américaine s’est définitivement transformé en grosse déception. Elle démarre mal ou pas du tout et il faut la pousser et en plus ma mère montre toute sa culotte quand elle monte ou quand elle descend, et les remarques qu’on lui fait la font rire !

Le lendemain, lundi, quand je me lève, mon père s’apprête à amener la voiture à la station service un peu plus loin dans la rue pour faire recharger la batterie. Il sort pendant que je prends mon petit déjeuner et j’entends le bruit du démarreur, plus de doute, tout l’immeuble doit nous entendre quand nous partons avec cette voiture. Ce matin encore il a beaucoup de mal et je me dis qu’il va falloir sortir pour le pousser. Enfin le moteur démarre et je finis mon petit déjeuner plus tranquillement.

Le réveillon du premier janvier se passe aussi chez nous, ce qui fait que nous n’avons pas besoin de prendre la voiture avant le jeudi suivant où ma mère m’emmène en ville pour faire les soldes qui commencent. On voit que la batterie a été rechargée car aussi bien en partant de l’appartement qu’en revenant du centre de Casablanca, le démarreur est plus vaillant et le moteur démarre au bout de quelques coups de démarreur appuyés.

Le samedi après-midi, après avoir joué avec les copains sur le terrain derrière l’immeuble, nous revenons sur notre trottoir et devant notre appartement, je vois mon père penché sous le capot levé de la Buick. Mon sang se glace et bien sur les autres gamins s’amusent en demandant s’ils vont encore devoir nous pousser ! Nous nous rapprochons, ma mère est assise au volant, et elle se met à actionner le démarreur pendant que mon père trafique dans le moteur. Je n’avais pas encore bien vu le moteur et je suis surpris de voir qu’il paraît tout petit complètement perdu sous cet immense capot.

Elle doit insister longuement, pour qu’enfin le moteur démarre. Elle le fait ronfler bruyamment pendant que mon père referme le capot, et s’assoit à la place du passager. Elle fait encore ronfler le moteur pendant un bon moment et ils s’en vont dans un nuage de fumée. Mes copains se moquent des démarrages difficiles de notre voiture et la qualifient de vieux tacot repeint. Eux aussi ont remarqué la petite taille du moteur par rapport à la voiture et disent que c’est un moteur de quatre chevaux qu’il y a dedans. Je ne sais pas trop quoi répondre, heureusement, on rentre pour jouer au Monopoly ce qui permet de changer de sujet.

Le soir, je demande à mes parents quel a été leur problème pour partir et c’est ma mère qui me répond que l’essence s’était désamorcée et que mon père à du actionner la pompe dans le moteur. Je trouve que décidément elle commence à s’y connaître en mécanique mais je n’ai plus trop confiance dans ses explications. Je suis convaincu que monsieur Darrymore et mon père ont raison de dire que le moteur est vieux et fatigué. Je me sens triste et déçu.

 

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Buick et bas coutures -6- De mal en pis

 

Les vacances de Noël terminées, nous allons au cours du premier trimestre, connaître difficulté sur difficulté avec notre belle américaine qui continue à refuser de démarrer régulièrement. Mon père la ramène plusieurs fois chez le garagiste, mais celui-ci, s’il arrive à la remettre en meilleure condition pour quelques jours, répète toujours que la seule bonne solution consiste à remplacer le moteur de Chevrolet à bout de souffle qui a été greffé par le jeune soldat américain.

La plus-part du temps, nous trouvons de bonnes âmes pour nous pousser et nous permettre de repartir. Mais à différentes reprises mes parents se sont retrouvés seuls sans avoir pu démarrer et ils ont du faire de la marche à pied pour trouver de l’aide. A d’autres occasions, malgré l’aide de passants ou d’amis, la Buick ne veut rien entendre et il faut appeler des dépanneurs qui, après avoir réussi à remettre le moteur en route concluent tous systématiquement par le même diagnostic affligeant que le premier garagiste.

En plus, chaque fois que l’auto est en réparation, nous sommes obligés de prendre le bus, ce qui déplait fortement à ma mère qui continue à parfaire sa garde robe et qui ne sort plus que chapeautée et juchée sur ses talons aiguilles, tenue peu pratique pour la marche à pied ou les transports en commun, et carrément inappropriée pour pousser une voiture.

Cette situation crée une véritable tension entre mes parents qui se disputent de plus en plus souvent le soir pendant le repas. Mon père répète à l’envie qu’il faut changer le moteur alors que ma mère s’obstine à prétendre que les garagistes n’y connaissent rien en voitures américaines. Ce n’est pourtant pas ce qui manque dans les rues de Casablanca, même si notre décapotable de la fin des années quarante se fait plutôt remarquer. Elle est tout de même moins discrète que les voitures américaines plus récentes, sans parler du bruit que produit son vieux démarreur qui fait se retourner les gens.

Une première solution est tentée par mon père qui comprend que ma mère ne cédera pas car, de toutes les façons, ils n’ont pas le premier sous pour faire remplacer le moteur. Les toilettes de ma mère et les frais de dépannage répétitifs de la Buick ramènent en permanence nos finances à leur plus bas niveau. Il achète un chargeur de batterie qu’il peut loger sous le capot et en garant la voiture juste sous la fenêtre de notre appartement, il le relie à la prise électrique de la salle à manger. Ainsi, la nuit, la batterie se recharge et elle est plus vaillante pour les départs du lendemain. Heureusement que le capot peut se refermer sur le fil quand le chargeur est en place et que les rues de Casablanca sont tranquilles la nuit, car c’est déjà une corvée d’installer le chargeur le soir et de le ranger le matin, mais si en plus il y avait des idiots pour arracher le fil électrique ou carrément voler le chargeur ce système ne pourrait pas fonctionner.

Et il ne fonctionne pas si mal le système en question, même s’il faut encore pousser une fois ou deux par semaine, le démarreur peut être sollicité beaucoup plus longtemps et cela suffit en général pour réveiller le moteur anémique tout au long de la journée. Ma mère félicite sincèrement mon père pour sa bonne idée, mais celui-ci persiste à essayer de lui faire comprendre qu’ils ont acheté une vieille voiture qui ne fonctionnera jamais bien. Pourtant, elle continue de trouver la Buick superbe, « c’est vrai qu’elle ne démarre pas au quart de tour, mais son allure et son confort valent bien un petit désagrément de temps en temps » assure-t-elle. Surtout qu’avec le printemps qui arrive, nous avons pu rouler quelques fois capote baissée et c’est vraiment très agréable.

La situation semble bloquée, quand après une panne qui les a obligés à rentrer du restaurant en taxi un samedi soir, mon père tente une nouvelle fois de faire entendre raison à ma mère le dimanche matin.

– Ce n’est plus possible, on a encore payé un taxi les yeux de la tête hier soir, et maintenant il faut qu’on redescende en ville pour essayer de faire démarrer ce vieux clou ! Tu ne penses pas qu’il est grand temps d’arrêter les frais ? Ma mère qui est en train de finir d’ajuster son chapeau devant la glace de l’entrée répond gaiement.

– De toutes façons, on va déjeuner chez tes parents, mon amour. Ce n’est pas bien gênant de passer chercher la voiture en y en allant. A cette heure-ci on trouvera du monde pour nous aider à la faire démarrer, et les bus fonctionnent très bien le dimanche pour descendre en ville. Devant cette réponse désarmante mon père hausse les épaules et grommelle.

– En fourguant ce tas de ferraille, et en faisant un emprunt, on pourrait acheter une 203 ou une Panhard d’occasion qui nous rendrait les services qu’on peut attendre d’une voiture digne de ce nom ! La réponse de ma mère qui se remet une dernière couche de rouge à lèvres est moins aimable.

– Si tu fais ça, je ne monterais pas dans ta petite voiture et nous n’aurons plus qu’à rester cloîtrés à la maison.

– Parce-que tu préfères être cloîtrée dans ta grosse voiture qui ne veut pas démarrer ?

– Oui !

– Tu ne te rends pas compte que tu es ridicule dans cette voiture quand elle est en panne ? Tu ne rappelles donc pas l’autre jour quand on avait décapoté que les gens rigolaient en passant et se moquaient de tes grands airs ?

– Je ne suis pas plus ridicule que les autres femmes quand leurs petites voitures sont en panne. Toutes les voitures tombent en panne, je ne vois pas pourquoi la notre serait différente des autres et en quoi ce serait ridicule ! En plus je ne prends pas de grands airs, comme tu dis, je méprise les jaloux, c’est tout !

– Mais elle tombe en panne tous les quatre matins ta merveille. Tu ne vas pas me dire que tu ne te trouves pas ridicule quand il faut que les voisins nous poussent tous les trois jours devant l’immeuble?

– Non, je ne me sens absolument pas ridicule, d’abord elle ne tombe pas en panne devant l’immeuble tous les trois jours, et en plus dans une belle voiture on n’est jamais ridicule, il n’y a que les envieux qui ricanent. Et prenant la malheureuse bonne à témoin.

– Lise, cela vous arrive d’être seule avec monsieur dans la Buick quand elle ne veut pas partir. Est-ce que vous vous sentez ridicule ? La pauvre Lise n’a visiblement pas envie de prendre partie et s’en tire par une pirouette.

– Ridicule, non, mais c’est vrai que des fois cela peut-être embêtant.

– Ah bon ! Et en quoi cela vous embête-t-il, ma fille ?

– Ben, c’est parce qu’il faut la pousser, madame, et qu’elle est drôlement lourde cette voiture, et des fois il faut la pousser longtemps, après je suis fatiguée.

– Et moi, vous ne croyez pas que j’ai du mal à la pousser. En plus, je voudrais vous y voir avec mes talons aiguilles.

– Moi aussi je mets des talons, pas aussi hauts que les vôtres, mais j’ai souvent poussé la Buick alors que j’avais des chaussures à talons hauts.

Mon père sent que la discussion va s’envenimer entre les deux femmes et préfère clôre le combat en souriant.

– Eh bien ! Allons-y la pousser cette belle voiture, j’espère que tu es en forme et que tes talons hauts sont solides.

Cette réplique a le mérite de détendre ma mère et l’atmosphère avec. Nous partons chez les grands-parents en laissant Lise qui dispose de son dimanche et ne sera donc pas de corvée pour pousser la lourde auto.


Les jours passent ainsi, en escarmouches et querelles plus ou moins fortes au gré des pannes, sans que le différent entre mes parents évolue le moins du monde, mon père finissant toujours par abandonner devant la mauvaise fois obstinée de ma mère.

Juste avant les vacances de Pâques, nous passons le dimanche chez les Delfoix. Au moment de repartir, tard dans la soirée, la voiture ne veut pas démarrer et comme il n’y a plus personne dans la rue, mon père est obligé de remonter chez les Delfoix pour leur demander de venir nous pousser. De toute évidence, nos amis se sont rhabillés à la hâte et nous poussons sans conviction. Ma mère qui s’est mise au volant, est sans doute un peu éméchée, au lieu d’insister comme à son habitude, elle gare très vite la voiture et annonce que nous ferions mieux d’appeler un taxi au lieu de pousser comme des idiots !

Monsieur Delfoix se propose de nous ramener à la maison dans sa 403, ce que mes parents acceptent sans se faire prier. En route la conversation tourne autour des problèmes de démarrage de notre voiture et il suggère que nous la montrions au garagiste arabe qui est à côté de chez eux, un dénommé Omar. Il y a toujours beaucoup de vieilles voitures dans son garage et il saura peut-être faire ce qu’il faut à la notre pour retrouver la forme.

Ma mère fait remarquer que nous n’avons pas une vieille voiture, qu’elle n’a « même » pas dix ans, mais mon père trouve qu’au point ou nous en sommes il n’y a qu’à la montrer à Omar. Monsieur Delfoix lui demande les clefs, comme la voiture est en panne devant chez lui il la montrera demain à Omar.

Et nous rentrons chez nous, sans auto une fois encore. Il n’y a plus qu’à espérer dans le talent du garagiste arabe à ressusciter les vieilles voitures.

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Buick et bas coutures -7- La solution

On ne vantera jamais assez les talents des petits garagistes de cette époque. Ils étaient souvent capables de faire des miracles et de ressusciter des mécaniques considérées comme perdues. Omar, le petit garagiste arabe spécialisé dans la survie de véhicules très usagés ne saura pourtant pas faire de miracle pour redonner une nouvelle jeunesse à notre belle auto.

Comme il nous l’avait proposé dimanche soir, monsieur Delfoix lui a demandé de regarder la Buick échouée devant chez lui et il transmet le résultat des investigations de Omar à mes parents, dès le mardi suivant.

Le diagnostic est désespérément le même que celui des autres mécaniciens qui ont déjà examiné la voiture malade. Le moteur est vieux et en plus, il est inadapté à la taille de la voiture. Si la faible puissance du vieux moteur de Chevrolet peut-être compensée en roulant à vitesse modérée et en évitant d’affronter des côtes trop fortes ou trop longues, en revanche, il n’y a rien à faire pour résoudre ses problèmes chroniques de démarrage. Il est trop vieux et usé pour partir au quart de tour, il chauffe, l’essence se désamorce du carburateur et j’en oublie. Bref, un diagnostic affligeant qui laisse mes parents sans espoir.

Le repas de ce mardi soir à la maison est triste comme une fin d’enterrement. Il faut désormais affronter la réalité en face, ma mère ne peut plus se cacher la tête sous son chapeau, notre superbe affaire est un désastre. La grosse américaine décapotable ne fonctionne plus, elle est garée dans un minable petit garage de quartier, et elle a épuisé les quelques sous qui nous restaient par ses dépannages répétés depuis trois mois. C’est la catastrophe !

Même Lise s’en mêle. D’abord elle la trouve bien, elle, cette Buick, ce serait dommage qu’on ne puisse pas trouver une solution. Elle se demande si un moteur d’occasion plus récent ne ferait pas l’affaire sans coûter trop cher. Peut-être un moteur de voiture française comme une 203, par exemple, elles sont réputées pour leur robustesse les 203 et il y en a beaucoup.

Ma mère saute sur l’occasion avant que mon père ne rebondisse sur la 203 pour relancer sa proposition d’acheter une petite voiture d’occasion pour rétablir nos finances et d’abandonner la Buick à un ferrailleur, comme il l’a déjà suggéré à plusieurs reprises. Elle annonce que dès jeudi, ils profiteront de leur après-midi libre pour aller voir ce Omar et lui demander de chercher un meilleur moteur pas trop cher, et pourquoi pas un moteur de 203, c’est une très bonne idée que vient d’avoir Lise !

Le jeudi soir, en voyant revenir mes parents, je devine tout de suite que la solution est trouvée. Ma mère qui faisait grise mine depuis deux jours est de nouveau radieuse. Mon père semble moins enthousiaste mais ne tire plus une tête de deux mètres de long. Je suis impatient de savoir quel genre de moteur Omar a pu trouver pour nous sortir de notre impasse.

Dans sa joie, ma mère décide que nous allons prendre l’apéritif, bien que nous soyons en semaine. Aussitôt je viens aux nouvelles, suivi de près par la bonne aussi curieuse que moi de connaître la solution et sans doute très fière d’en être à l’origine.

C’est ma mère qui raconte en buvant un Porto. L’idée de remplacer le moteur n’était finalement pas si bonne qu’on le pensait. Nous allions faire des dépenses quand même importantes et risquer de nous retrouver confrontés rapidement à des difficultés analogues parce que ce sera quand même un moteur de récupération et que nous ne pourrons pas savoir quelle vie il aura eue avant de se retrouver sous notre capot. Mais en discutant avec mes parents, Omar a eu l’idée géniale.

Finalement qu’est ce qui nous embête ? Ce n’est pas que la voiture soit un peu poussive, nous ne sommes pas des gens pressés et mon père ne se prend pas pour Fangio. Ce qui nous embête, c’est quand la voiture ne veut pas démarrer et qu’il faut la pousser.

Eh bien le garagiste arabe propose d’installer une manivelle pour pallier les défaillances de la batterie quand le moteur est trop long à mettre en marche ! Comme cela, il n’y aura plus besoin de demander de l’aide pour nous pousser et nous ne nous retrouverons plus à pied. En plus c’est un travail qui coûtera beaucoup moins cher que de changer le moteur et qui sera fait d’ici la fin de la semaine prochaine. Tout est bien qui finit bien !

Mon père ouvre le coffre et en sort une superbe manivelle entièrement chromée. Ma mère s’exclame qu’elle a eu raison de demander que le garagiste la fasse chromer pour qu’elle soit bien assortie aux nombreux chromes de la Buick. Je dois avouer que le travail est plutôt réussi ! De plus en plus enthousiaste, ma mère demande à l’essayer tout de suite et mon père lui en montre le maniement qui est assez facile.

En effet, je l’ai compris plus tard, Omar n’a pas fait une installation habituelle, en prise directe sur le moteur, toujours difficile à tourner et menaçant de redoutables retours de manivelle dans les poignets. Il a adapté un système de pignons qui renvoient l’action de la manivelle sur l’axe du démarreur, ce qui permet d’éviter les retours dangereux et ne nécessite aucun effort physique particulier. Il suffit de tourner la manivelle avec régularité comme l’aurait fait le démarreur si la batterie ne s’était pas vidée.

Le contact mis, il faut faire venir l’essence en pompant sur l’accélérateur comme on le fait avant d’utiliser le démarreur et tirer à moitié le starter pour donner un peu d’accélération au moteur. Ensuite, on engage la longue manivelle dans un trou pratiqué dans la calandre chromée, on la fait glisser dans un tube invisible sous le capot pour qu’elle tienne bien en place et s’enclenche dans l’encoche appropriée. Et il n’y a plus qu’à tourner régulièrement dans le sens des aiguilles d’une montre.

Ma mère met en pratique les explications que mon père vient de lui donner et, miracle, le moteur démarre au bout d’une quinzaine de tours de manivelle. Il faut dire qu’Omar en a profité pour le régler au mieux. En plus, dès que le moteur démarre, la manivelle se dégage toute seule du pignon dans lequel elle était enclenchée, il n’y a plus qu’à la retirer de la calandre et la ranger dans le coffre avant de partir sans même s’être salit les mains. Je sais maintenant comment marche une manivelle, je me dis que ce n’est pas vraiment pratique car il faut quand même descendre de la voiture pour s’en servir, et on doit avoir l’air un peu bêtes assis dans la voiture pendant que le conducteur tourne la manivelle à l’avant.

Nous remontons à l’appartement et ma mère annonce ravie à Lise que nos problèmes sont résolus. Elle vient de mettre la voiture en marche elle-même en quelques secondes sans aucune difficulté, ce Omar est vraiment un bon mécanicien et désormais, ce sera lui qui prendra soin de la Buick.

Le lendemain, nous passons prendre ma grand-mère à son travail pour la ramener chez elle car mon grand-père est en déplacement. Quand elle arrive, ma mère dit à mon père « démarre avec la manivelle ». Il s’étonne, mais ma mère insiste et il descend quand ma grand-mère monte dans la Buick. Il prend la manivelle dans le coffre et va à l’avant.

Ma mère qui s’est glissé au milieu de la banquette avant se tourne vers ma grand-mère assise à côté d’elle et lui demande.

– Vous avez vu ?

Quoi ? Demande ma grand-mère.

– On a une manivelle.

– Et alors ?

Quand la batterie sera un peu faible, on n’aura plus besoin de pousser. C’est tout de même pratique pour démarrer, non ? Insiste ma mère.

– Ce n’est pas très reluisant !

– Comment ça, pas reluisant ? S’agace ma mère.

– Eh bien, être obligé de démarrer à la manivelle, ça fait plutôt vieux tacot !

Ma mère hausse les épaules et se laisse aller en allongeant sa jambe gauche vers la place du conducteur. Elle soupire.

– C’est même plutôt plaisant, vous ne trouvez pas ? Le moteur démarre ce qui clôt le débat.

Après avoir déposé ma grand-mère, ma mère dit à mon père :

– Quelle rabat-joie ta mère, elle m’a dit que ce n’est pas très reluisant de démarrer à la manivelle.

– Tu ne vas quand même pas me dire que c’est bien terrible, lui répond mon père.

– Toi aussi tu t’y mets? Puis après un temps elle ajoute

Moi j’ai trouvé agréable d’être doucement bercée sur mon siège et en même temps d’être un peu embarrassée par les regards des gens qui passaient. C’est un mélange de sensations particulier !

-Tu as de drôles de plaisirs ! Conclût mon père.

 

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Du classique pour faire des classiques

Nos rassurez vous, je n’ai pas changé de veste et je ne vais pas tourner  fan de musique classique, mais lisez plutôt

Un aspect plutôt marginal de la musique pop fut de réinventer la musique classique avec tous les artifices disponibles à travers les amplificateurs et autres effets spéciaux. A partir de 1965, on observe un changement radical dans l’évolution musicale. D’une certaine manière, la seconde moitié des sixties seront celles qui révolutionneront complètement les oreilles de l’auditeur. Les nouveaux sons sont presque une trouvaille quotidienne en écoutant la radio ou en s’intéressant d’un peu près à ce que les maisons de disques publient. On peut presque dire qu’il y a un avant et un après 1965, phénomène assez visible chez les gens qui sont nés à la fin des années 40 et les dix années suivantes. Chez les plus âgés, si on s’intéresse avec plaisir au rock and roll, aux Shadows, à Cliff Richard, à la vague des chanteurs rock édulcoré version Frankie Avalon, Bobby Rydell, aux groupes de Liverpool, en 1965 on décroche. C’est l’avènement des musiciens qui vont pousser les choses plus loin, Cream, Jimi Hendrix, Pink Floyd, Jefferson Aiplane, Doors, pour n’en citer que quelques uns. Les anciens marquent le pas, les Beatles ont déjà une certaine peine à suivre. Ils proposeront le « Sgt Peppers » pour tenter de s’accrocher, mais c’est nettement moins créatif en comparaison à certaines perles qui sortent chez les disquaires. D’ailleurs, il reviennent bien vite à une certaine tradition, « Lady Madonna » ou « Let It Be » sont beaucoup plus traditionnels et pas spécialement révolutionnaires. Avoir une douzaine d’années en 1965 présentait le risque de s’accrocher à la nouvelle vague et de trouver les antécédents ringards. Ce fut le cas pour la plupart. Ils trouvèrent en gestation le visage sonore des cinquante prochaines années musicales, pour autant qu’ils y prennent garde par la suite.
Une révolution ne se fait pas sans un regard vers le passé. La meilleure illustration est de prendre ce qui existe pour montrer ce qu’on peut en faire avec ce qu’il existe désormais. Sur le plan musical, l’inébranlable musique classique passe à la moulinette par le fait de quelques artistes qui en ont un peu marre de jouer cette musique comme on leur a appris. Passons en revue quelques originaux qui osèrent franchir le pas, qui s’attirèrent une certaine sympathie parmi les jeunes, mais fit passablement râler les puristes. On ne fait pas des omelettes musicales sans casser des notes.

Commençons par quelques précurseurs qui avant 1965, tapèrent dans le répertoire classique

Les Spotnicks.  Célèbre groupe suédois amène, en pleine conquête spatiale, un air extrait d’une  symphonie russe composée par Knipper. Chant plutôt guerrier devenu « Plaine Ma Plaine ». En Suède et en 1962 il devient « The Rocket Man ». Belle démonstration de la technique sonore en pleine évolution.

The Cougars – Groupe anglais qui en 1963 fit un titre spécialement pour la guitare et qui était emprunté à Tchaïkovski et son « Lac Des Cygnes ». Il devient, ce n’est pas évident, « Saturday Night »

Toujours en 1963, the Sounds un groupe de Finlande, emprunte la Danse Hongroise no 5 à Brahms pour en faire « Night Run »

Passons à la période post 65

Love Sculpture, dans lequel on retrouve le fameux Dave Edmunds, guitariste brillant, qui s’attaque de belle manière à la « Farandole » de l’Arlésienne  de Bizet en 1968. Un ancien classique devenu un nouveau classique. Un must de virtuosité!

Katchadourian n’évoque sans doute rien pour vous si vous n’êtes pas un féru de classique. Pourtant vous connaissez sans doute une de ses oeuvres, « La Danse Du Sabre », toujours exhumé par Love Sculpture. Ca entra même dans le hit-parade à l’époque.

Un autre musicien émérite, Keith Emerson, alors au sein des Nice revisite un pièce de classique toute récente, composée pour « West Side Story » par Leonrd Bernstein et sorte d’hymne à la vie de rêve vue par les Porto-Ricains, « America ». Version endiablée, bien moins barbante que l’original et les reprises variétés qu’elle engendra.

Les mêmes Nice et la 6ème symphonie de Tchaïkovski dite pathétique. Ici on va vers le jazz, franchement.

A peine plus tard, un groupe de Hollande qui va cartonner sec, Ekseption. Il  va remettre dans toutes les oreilles la fameuse 5ème de Beethoven.

Abordons maintenant un aspect beaucoup variétés, mais qui fait référence au classique dans l’inspiration.

Au tournant des seventies, un certain Miguel Rios venu d’Espagne, ex rock and roller, connaît un succès quasi mondial avec sa reprise d’un célèbre passage de Beethoven  et de sa 9ème symphonie, « A Song Of Joy ».

Le « Te Deum » de Charpentier a gagné en célébrité lorsqu’il devint le thème de l’Eurovision à la télé. Miguel Rios s’en inspire pour une version vocale « United ».

Un autre Rios, Waldo de Los, un Argentin vivant en Espagne connaît lui aussi un succès mondial en 1971 avec un arrangement de la 40ème symphonie de Mozart.

Il récidivera un peu plus tard avec l’opéra et ce sera bien la première fois qu’un air de cette musique franchira allégrement le hit-parade et tournera dans les jukeboxes à n’en plus finir. Nabucco de Verdi devient un hit à retardement.

Une initiative française et quasiment privée du début des années 70, Alepf , sauf erreur de ma part Laurent Petitgirard,  prit à son compte la Toccata de Back pour une version vocale.

Terminons comme on l’a commencé ce survol de classique revisité avec le groupe pop grec Axis qui fut assez populaire en France. Sans l’avouer ouvertement, ils s’accrochent à « Plaine Ma Plaine » pour une version résolument moderne et slow de ce thème. Assurément un grand disque qui passa assez inaperçu.

On pourrait citer encore un tas d’exemples, mais basta l’article est déjà assez long. Pour vraiment terminer, on pourrait aussi passer un vrai morceau de musique classique, c’est aussi de la musique rétro. C’est juste une question d’humeur, il y a aussi de très belles pièces dans cette musique. A écouter avec une oreille un peu différente et surtout une ouverture d’esprit. L’une des plus belles pièces que je connaisse est le célèbre 4ème mouvement de la Symphonie du Nouveau Monde de Dvorak. Tout le monde la connaît, sans pouvoir la nommer. Assez bizarrement, mes inséparables, les oiseaux, se mettent volontiers à siffler quand ils l’entendent. Auraient-ils une oreille très musicale? C’est possible, ils ne se manifestent pas si j’écoute Led Zeppelin.

Alors allons-y