Buick et bas coutures -13- Au salon de coiffure

1958 c’est aussi
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Voilà, nous sommes de retour au Maroc pour cette rentrée d’octobre 1958 et la vie quotidienne reprend son cours. Semaine d’école et petit week-end puisque à l’époque nous travaillons le samedi, sauf pour ma mère qui s’est arrangée pour avoir son samedi après-midi de libre afin de pouvoir le consacrer à son esthétique. Cela commence vers trois heures de l’après-midi par un rendez-vous chez l’esthéticienne pour une séance de nettoyage de peau et de maquillage, une manucure s’occupe aussi de lui faire les ongles. Ensuite elle se rend au salon de coiffure pour parachever sa préparation pour l’incontournable sortie du samedi soir.

A ce sujet, elle décide que ce serait quand même mieux que mon père aille la chercher vers sept heures au salon de coiffure plutôt que de la laisser rentrer en bus alors qu’elle est déjà toute préparée pour sortir. Ainsi, dès le samedi suivant, je me retrouve de corvée pour accompagner mon père et aller la chercher.

Octobre n’est pas la meilleure saison pour notre voiture qui est épuisée par le voyage à travers l’Espagne et qui n’a pas encore profité des soins attentifs du garagiste Omar faute de moyens financiers après les lourdes dépenses estivales. Le départ de l’appartement avec mon père vers six heures et demi se termine une fois de plus à la manivelle, batterie vidée par de nombreux coups de démarreur inefficaces, et nous arrivons finalement au salon de coiffure un peu après sept heures.

Le salon se trouve devant un large trottoir ou nous pouvons nous garer en épi sans gêner le passage. Connaissant l’état de la batterie, mon père laisse tourner le moteur et me demande d’aller voir si ma mère est bientôt prête. Cela ne m’enchante pas trop, je n’ai pas très envie de rentrer dans un salon de coiffure pour femmes, mais j’y vais timidement. Pas de doute ma mère est bien là. Ce n’est pas à son visage dissimulé par le casque de séchage que je la reconnais, mais à la dizaine de centimètres de cuisses striées par une jarretelle blanche.

Pour la première fois depuis notre retour d’Auch elle a mis ses nouveaux bas. Sa robe rose étroite est remontée à mi-cuisses et dévoile largement le haut des bas et les longues jarretelles qui les retiennent. Je montre ma mère d’un doigt tremblant et demande à une des coiffeuses si elle sera bientôt prête.

– Il y en a pour encore un bon quart d’heure ! Me répond la coiffeuse.

Sans demander mon reste, je file vers la voiture et indique à mon père qu’il y en a pour un bon quart d’heure. Il soupire et coupe le contact pour arrêter le moteur qui ne peut pas supporter une telle attente sans se mettre à chauffer.

Après un long moment, qui à mon avis dépasse largement le quart d’heure annoncé, je vois sortir la robe rose du salon de coiffure, surmontée d’une haute choucroute blonde dressée sur un visage abondamment maquillé de couleurs vives. Pas de doute, c’est bien ma mère qui est fin prête pour aborder sa soirée du samedi.

Dès qu’elle apparaît, mon père met le contact, pompe quelques coups sur l’accélérateur et tire sur le bouton du démarreur. Hélas, la batterie n’a pas eu le temps de se recharger suffisamment depuis l’appartement et le bruit grave du démarreur se transforme rapidement en quelques hoquets qui ne peuvent rien pour faire repartir le moteur.

Pendant cette tentative sans réel espoir, ma mère achève ses salutations aux deux coiffeuses en prenant bien soin de sortir du salon en continuant à leur parler pour les attirer sur le seuil afin qu’elles puissent bien voir la Buick. Elle parcourt ainsi, quasiment à reculons, les cinq mètres qui séparent la porte du salon de la voiture, toujours en parlant assez fort avec les coiffeuses, comme si elle essayait de couvrir le bruit des misérables soubresauts du démarreur, et enfin, elle ouvre sa portière en même temps que mon père se penche pour prendre la manivelle.

En attendant que mon père ait attrapé la manivelle, ma mère relève soigneusement sa robe rose pour ne pas s’asseoir dessus. En voyant l’air étonné des coiffeuses, je réalise qu’elle ne porte pas de jupon sous sa robe et qu’elle se trouve debout sur le trottoir en culotte blanche et porte-jarretelles, finissant de dire au revoir avant de s’asseoir et de baisser tranquillement sa vitre sans refermer entièrement sa portière. Visiblement amusées par le spectacle, les coiffeuses restent sur le seuil du salon, pendant que mon père commence à tourner la manivelle. Heureusement, il reste encore deux clientes et elles rentrent s’en occuper.

La séance de manivelle dure plusieurs minutes, et je vois régulièrement l’une ou l’autre des coiffeuses venir jeter un coup d’œil sur le pas de la porte pour voir où nous en sommes. Ma mère qui a tout de même finit par fermer sa portière fume négligemment une cigarette, le bras à la fenêtre. A un moment un bus passe et stoppe à l’arrêt cinquante mètres plus loin, elle me dit.

Tiens c’est mon bus, ça a tout de même une autre allure de partir en Buick plutôt que d’aller attendre le bus ! Agacé, je réponds.

Il marche lui, nous on essaie de démarrer à la manivelle ! Sans se départir de son sourire, ma mère me lance un glacial.

Ah, tu ne vas pas en rajouter ! On va démarrer et clouer le bec à ces gourdes de coiffeuses.

Enfin, après un bon moment, le moteur consent effectivement à démarrer. Mon père remonte et manœuvre pour reculer et quitter le trottoir. C’est juste à ce moment que l’une des deux dernières clientes sort raccompagnée, elle aussi, par les coiffeuses, ce qui permet à ma mère de lancer un « bye-bye » triomphal.

Mes parents me déposent à l’appartement et continuent leur route pour rejoindre leur soirée. Je me demande si la robe étroite de ma mère va redescendre toute seule quand ils arriveront ou si elle sera obligée de tirer dessus pour la faire repasser dans l’autre sens. C’est la première fois que je la vois s’asseoir carrément en culotte et je suis bien content qu’ils ne s’arrêtent pas à l’appartement et qu’elle ne descende pas ici de la voiture, il y a encore des copains qui jouent sur le trottoir.

Le samedi suivant, je suis de nouveau de corvée, mais cette fois la batterie a été bien rechargée pendant la nuit et mon père s’est donné une marge de sécurité en ne partant qu’à sept heures passées pour ne pas avoir à attendre devant le salon de coiffure. Nous n’y arrivons en effet que vers sept heures vingt et cette fois, c’est ma mère qui nous attend car dès que l’avant de la voiture apparaît devant le salon elle sort.

Elle porte une robe imprimée dans les tons bleu ciel, gonflée par un large jupon rose. Comme la dernière fois elle fait de longues amabilités aux coiffeuses et s’installe radieuse dans la Buick décapotée qui ronronne, en se contentant de relever l’arrière de sa large robe pour la poser sur le dossier de son siège. Mon père passe la marche arrière, embraye et cale !

– Bravo ! C’est le seul mot que ma mère prononce, mais son ton ne cache pas sa contrariété.

Batterie bien chargée, la voiture devrait redémarrer assez vite, mais mon père a beau alterner les coups longs puis courts de démarreur, pomper régulièrement sur l’accélérateur, la Buick ne veut plus rien entendre, le moteur tousse à de nombreuses reprises mais ne repart pas.

Comme la semaine dernière, les deux coiffeuses passent régulièrement la tête par la porte du salon pour voir ou nous en sommes, encore que le bruit imposant du démarreur les tienne parfaitement au courant.

La batterie commence à donner de sérieux signes de faiblesse quand une cliente sort du magasin. Elle vient vers ma mère.

– Il a l’air bien fatigué le démarreur de votre voiture, vous croyez qu’elle va démarrer ? Déjà samedi dernier vous êtes restés en panne, je vous ai vus en passant sur le trottoir.

– Oh, c’est juste mon mari qui a calé en reculant, mais elle va repartir sans mal ! Répond ma mère.

Pendant ce bref échange le démarreur émet ses derniers hoquets et mon père se penche pour prendre la manivelle devant les pieds de ma mère qui relève sa jupe et son jupon jusqu’à la taille pour lui permettre de l’attraper plus facilement. Elle les laisse retomber sans les tirer sur ses jambes montrant ainsi les jarretelles roses qui tendent les courts bas noirs. Mon père se dirige vers l’avant la manivelle à la main et la jeune femme qui est resté à regarder lui dit en partant.

– Il ne fallait pas caler, maintenant vous êtes obligé de faire de la gymnastique, j’espère que ce sera plus facile que l’autre jour.

La séance de manivelle dure. Je vois sortir l’une après l’autre les deux dernières clientes du salon et à chaque fois je constate que ma mère, au lieu de les saluer d’un « bye-bye » satisfait comme la semaine dernière, fait celle qui ne les voit pas en s’absorbant dans la recherche de quelque chose au fond de son sac à main, mais elle n’en ressort aucun objet.

C’est pendant que les coiffeuses sont en train d’éteindre le salon que la voiture démarre enfin et ma mère peut quand même les saluer d’un geste de la main car elles sortent juste au moment ou nous avançons vers la rue. En arrivant à l’appartement, les Delfoix qui sont invités à manger nous attendent depuis un bon moment en prenant l’apéritif que leur a proposé la bonne. Ma mère les salue et s’excuse de notre retard.

– Désolée, mais avec ces coiffeuses il est impossible de prévoir un horaire !

Le troisième samedi arrive, et de nouveau nous partons, mon père et moi, vers le salon. Mais cette fois, quand nous arrivons, aucune élégante coiffée et maquillée ne sort du salon et je suis obligé d’aller demander si cela va être encore long. La coiffeuse qui travaille laborieusement pour confectionner le chignon imposant de ma mère me fait un grand sourire et m’annonce que c’est presque fini. Je rapporte le message à mon père et il laisse tourner le moteur.

Hélas, le « presque fini » dure, l’aiguille du thermomètre de l’auto est déjà à la limite du rouge et mon père qui s’inquiète de la situation me renvoie aux nouvelles. La coiffeuse, toujours affairée sur le chignon me voit dans la glace et m’annonce qu’il n’y en a plus que pour cinq minutes. Je reviens à la voiture avec la bonne nouvelle, mais c’est trop tard, l’aiguille est maintenant de l’autre coté du rouge et mon père coupe le contact. Au passage j’ai bien senti une forte odeur de chaud qui sortait du moteur. Je suis réellement désolé pour ma mère, car je sais que dans ces cas là, après avoir chauffé, la voiture est impossible à remettre en route et qu’il va certainement falloir la pousser.

Evidemment, la voilà qui sort presque aussitôt. Je ne l’ai vu que de dos dans le salon, elle porte une robe mauve à peine évasée à manches longues que je n’ai jamais vue et qui doit être toute neuve. Elle vient vers la voiture en faisant ses salutations habituelles aux coiffeuses, pendant que mon père qui est déjà descendu ouvre le capot devant ma mère qui s’étonne.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Il faut que je pompe pour réamorcer l’essence. Le moteur a chauffé en t’attendant et maintenant toute l’essence du carburateur doit être évaporée.

– C‘est malin ! Pourquoi l’as-tu laissé tourner tout ce temps ?

Déjà affairé dans le moteur, mon père ne répond pas. Ma mère fait un dernier signe de la main aux deux coiffeuses qui n’en perdent pas une miette, ouvre sa portière et relève sa nouvelle robe jusqu’à la taille dévoilant un superbe jupon blanc. Mon père referme le capot et remonte dans la voiture. Il tire longuement sur le démarreur sans succès, essaie quelques coups encore, puis toujours sans dire un mot il retourne ouvrir le capot et recommence à essayer de réamorcer la pompe à essence.

Je sens que ma mère est très nerveuse, elle n’arrête pas de bouger sur son siège en triturant son jupon, le remontant, le rabaissant, le glissant sur son ventre. C’est le moment que choisi la dernière cliente pour sortir. C’est celle du « bye-bye » de la première fois. Elle s’approche de ma mère qui est obligée d’ouvrir sa vitre pour l’écouter, comme la nuit tombe plus vite, la Buick n’est pas décapotée.

– Décidément, ce salon de coiffure ne porte pas chance à votre voiture ! Vous tombez en panne à chaque fois.

– En effet, elle est un peu capricieuse ce soir ! Répond ma mère sur un ton décontracté qui sonne faux.

Mon père ne referme même pas le capot, et vient directement demander à ma mère de lui passer la manivelle. Il retourne vers l’avant et commence à la tourner. La dame qui était toujours là s’étonne que la manivelle soit posée devant les pieds du passager et ne soit pas rangée dans le coffre. Ma mère qui continue de se tortiller en croisant et décroisant les jambes répond.

– C’est bien plus pratique, sinon il faudrait à chaque fois aller la chercher le coffre.

– Ah bon ! Vous êtes souvent en panne ? C’est pourtant une belle voiture.

– Oui, c’est ça, on est souvent en panne ! Assène sèchement ma mère en refermant sa portière et en remontant sa vitre pour mettre fin à la conversation.

La dame s’en va en souhaitant bon courage à mon père qui tourne la manivelle sans le moindre début de résultat. Pendant ce temps je vois les deux coiffeuses qui s’affairent au rangement du salon. Elles vont bientôt sortir et j’imagine que ma mère ne se réjouit pas d’être encore là à ce moment. Trois samedis de suite ça commence vraiment à faire beaucoup. Elle continue encore quelques instants à tripoter nerveusement son jupon, puis elle ouvre sa portière et descend voir mon père.

– Elle ne veut pas partir ? Demande-t-elle avec une voix inquiète. Mon père ne répond pas et continue de tourner la manivelle.

– Tu vas encore essayer longtemps, tu n’es pas fatigué ?

Elle se fait rembarrer par un « à ton avis ? », qui n’appelle pas de réplique, elle lève les deux bras à l’horizontale et les laisse retomber le long du corps dans un geste de découragement et revient vers sa portière. Elle relève à nouveau sa robe au-dessus de sa taille et s’assoit.

– Nous ne sommes pas prêts d’arriver au Consulat, la voiture ne veut pas démarrer. Dit-elle en se tournant vers moi. Elle recommence à s’agiter, puis elle ouvre sa fenêtre et se tournant de nouveau vers moi.

– Qu’est ce qu’il fait chaud ce soir, ça ne m’étonne pas que la voiture n’arrive plus à démarrer. Vous auriez au moins pu baisser la capote. On étouffe, en plus, avec ce moteur qui a chauffé ! Elle se soulève sur son siège et enlève carrément son jupon qu’elle jette sur le siège arrière. Elle a mis un porte-jarretelles et une culotte blancs.

Les deux coiffeuses ferment leur salon, sortent sur le trottoir et se dirigent vers la fenêtre ouverte de ma mère.

– Vous ne pouvez pas repartir ? Demande l’une d’elles, et l’autre d’ajouter.

– Déjà les autres fois vous avez eu du mal, elle a des problèmes votre voiture ! Comme avec la dame de tout à l’heure, je suis surpris par la réponse de ma mère, qui pour une fois ne garde pas son sourire.

– Oui, cette fois je crois bien qu’elle est en panne.

– Les autres fois aussi elle était en panne, mais avec la manivelle votre mari réussissait à la faire repartir. Dit l’une, et la seconde de renchérir.

– C’était drôlement laborieux, mais à la fin elle finissait par démarrer quand même. Aujourd’hui ça fait près d’une demi-heure que vous êtes là. Il a bien du courage votre mari et vous êtes bien patiente aussi. Moi ça fait longtemps que je serais partie en bus.

Ma mère reste quasiment prostrée, elle frotte nerveusement ses genoux l’un contre l’autre faisant plisser ses bas qu’elle est obligée de retendre en tirant sur ses jarretelles, puis après un long silence elle dit.

– Mon mari n’y arrive pas, elle ne partira pas. Dans ces cas il faut la pousser, elle ne démarre pas autrement, il faut la pousser c’est tout. Je ne vois pas pourquoi il s’acharne comme ça ! A croire que ça lui fait plaisir de nous mettre en retard, juste le soir où nous sommes invités à une grande soirée au Consulat de France.

– Vous voulez qu’on vous aide à la pousser ? Cela doit être drôlement lourd une grosse voiture comme ça ! On ne peut pas partir en vous laissant là. Ma mère continue à arranger ses jarretelles en se tortillant sur ses fesses, et comme la coiffeuse voit qu’elle n’obtiendra pas de réponse elle va vers mon père.

-On va vous aider à pousser votre voiture, à nous tous on arrivera peut-être à la faire démarrer.

Mon père accepte tout de suite et les remercie, il pense que c’est en effet la meilleure solution. Il retire la manivelle de la calandre et se dirige vers la portière de ma mère qui ne fait même pas un geste pour ouvrir. Il ouvre lui-même la portière pour poser la manivelle devant ses pieds, fait celui qui ne remarque pas qu’elle est assise en culotte devant les deux coiffeuses qui sourient en se tapant du coude et, laissant la portière grande ouverte, explique qu’il faut d’abord faire reculer la voiture pour pouvoir la pousser ensuite dans la rue. Il ferme le capot et va du coté du conducteur pour tenir le volant de l’extérieur.

Je descends et vais à l’avant avec les deux coiffeuses pour pousser la voiture. Mon père aide en guidant avec le volant depuis l’extérieur. Ma mère n’a même pas refermé sa portière, elle paraît tétanisée sur son siège, incapable de faire un geste.

Enfin, nous arrivons à mettre la voiture dans le sens de la rue, et je me dirige vers l’arrière avec les deux coiffeuses. En passant, il y en a une qui ferme la porte du coté de ma mère, elle a compris qu’elle ne nous aiderait pas à pousser car elle reste immobile les mains sur sa culotte et semble totalement indifférente à ce qui se passe.

Nous commençons à pousser, mais chaque fois que la voiture prend un peu de vitesse et que mon père saute au volant pour embrayer et essayer de démarrer, nous n’avons pas assez de force et l‘auto s’arrête. Pourtant à aucun moment, ma mère ne propose de nous aider, elle a laissé ses deux mains sur sa culotte comme si elle avait mal au ventre.

Enfin, après plus de cent mètres, la rue descend et nous arrivons à prendre suffisamment de vitesse pour que le moteur démarre en pétaradant. Mon père accélère tant qu’il peut et finalement la voiture semble ne plus vouloir caler. Il passe la marche arrière et revient vers nous. Arrivé à notre hauteur, il remercie encore les deux coiffeuses qui paraissent épuisées et leur propose de les ramener au salon de coiffure.

– Ce n’est pas la peine, nous sommes tout près de l’arrêt de bus que nous prenons pour rentrer tous les jours. On va y retourner à pied.

C’est alors que ma mère paraît sortir de sa torpeur, sans doute ragaillardie par le bruit du moteur.

– Non, non, vous êtes trop gentilles, sans vous je ne sais pas ce que nous aurions pu faire, il ne passe plus grand monde dans cette rue à cette heure-ci. Nous serions restés en panne et il aurait fallu prendre le bus. Où habitez-vous, on va vous ramener.

– On habite toutes les deux vers le rond-point Chimicolor.

– Pas question de vous laisser rentrer en bus, montez ! Elle ouvre en grand sa portière et se glisse au milieu de la banquette avant pour laisser la place.

Gênées les coiffeuses hésitent, puis l’une d’elle se décide à monter à coté de moi, l’autre veut la suivre, mais ma mère repousse le dossier du siège empêchant la jeune femme de monter derrière. Elle s’installe donc sur la banquette avant à coté de ma mère et referme la portière. La coiffeuse qui est à l’arrière avec moi aperçoit le jupon jeté là en vrac, le prend et le plie soigneusement avant de le reposer délicatement entre elle et moi.

Mon père démarre, mais il doit s’y reprendre à deux ou trois fois car le moteur s’étouffe et la voiture manque de caler. Enfin nous arrivons tant bien que mal à avancer à vingt à l’heure, personne ne dit rien, je sens un climat d’inquiétude dans la voiture. Pour l’instant, tout va pour le mieux, la route descend légèrement et nous arrivons au feu rouge d’un boulevard plein de monde. Mon père s’arrête, et le moteur aussi.

Il tente un coup de démarreur, puis deux et trois sans succès.

– Il va encore falloir pousser, on n’est pas prêt d’arriver si c’est comme ça à chaque feu rouge ! Dit timidement la coiffeuse assise à coté de moi. L’autre coiffeuse assise à l’avant appuie sa joue contre sa main, comme si elle ne voulait pas que les passants la voient. Ma mère arrive à parler sur un ton plus calme.

– Elle ne repartira pas, mon chéri, il vaut mieux que tu essaies avec la manivelle, je t’aiderai avec le démarreur et l’accélérateur. Gisèle, vous voulez bien me passer la manivelle qui est devant vos pieds ?

J’apprends ainsi que cette coiffeuse s’appelle Gisèle. Elle se penche, attrape la manivelle, et la donne à mon père qui descend. Ma mère s’approche du tableau de bord pour atteindre l’accélérateur avec son pied gauche depuis le milieu de la banquette. Pendant que mon père tourne la manivelle, elle tire sans arrêt sur le bouton du démarreur en pompant tant qu’elle peut sur l’accélérateur.

Le moteur redémarre. En attendant que mon père revienne, ma mère accélère à fond faisant se retourner tous les badauds qui commençaient d’ailleurs à s’attrouper autour de cette grosse voiture américaine en panne avec trois femmes à l’intérieur, dont une qui tirait le démarreur en culotte et jarretelles en accélérant énergiquement.

Enfin, nous voilà repartis, mais maintenant le boulevard monte vers le rond-point Chimicolor et la voiture avance par à-coups entre deux pétarades du moteur.

– Oh la la, on n’y arrivera jamais ! Dit la coiffeuse à coté de moi alors que Gisèle continue d’essayer de cacher son visage aux passants qui marchent aussi vite que nous.

– Avec une voiture pareille, il ne faut pas être pressé et avoir un sacré courage ! Si elle cale encore je finis à pied ! S’exclame tout d’un coup Gisèle qui doit réaliser qu’elle est la risée de tout le boulevard.

Cahin-caha, nous arrivons enfin au rond point, mon père se gare pour déposer les deux coiffeuses et la voiture cale de nouveau. Elles descendent, et à ma grande surprise, ma mère descend aussi pour les remercier d’avoir été aussi serviables et elle les embrasse toutes les deux pendant que mon père tourne déjà la manivelle.

– Mais vous êtes de nouveau en panne, votre voiture a encore calé, il faut la laisser là et faire venir une dépanneuse demain, vous n’arriverez nulle part avec ! Dit la collègue de Gisèle.

– Ne vous en faites pas, je vais aider mon mari avec le démarreur, comme tout à l’heure, vous avez vu, elle est repartie en deux minutes. Répond ma mère, et elle revient à sa portière, relève sa robe au-dessus de sa taille devant les regards ébahis des passants, puis, au lieu de s’asseoir, elle retourne à l’avant vers mon père en tenant sa robe retroussée à la taille et lui dit de ne pas se fatiguer, qu’elle va tirer le démarreur et accélérer. Enfin elle remonte et se glisse au milieu de la banquette.

Mon père tourne la manivelle et elle actionne sans interruption le démarreur tout en s’agitant pour pomper sur l’accélérateur. Je la vois qui s’excite, la tête renversée en arrière, les deux coiffeuses restent plantées là, et les gens s’attroupent de plus en plus nombreux autour de nous. Tout d’un coup, ma mère arrête de pomper et relâche le bouton du démarreur, comme épuisée. Après un moment pendant lequel mon père continue tout seul de tourner la manivelle, elle se penche vers sa portière et s’adresse aux deux coiffeuses et aux curieux en même temps.

– On ne peut pas démarrer, il faut nous pousser. Les gens sont aimables et se proposent de nous pousser. Mon père remonte à sa place, ma mère reste alanguie sur son siège.

A une dizaine de personnes la voiture prend vite de la vitesse, mon père arrive à redémarrer et nous fait faire le tour du rond-point. Il se gare en prenant soin de garder le moteur accéléré, ma mère s’adresse aux coiffeuses.

– Merci, non seulement vous m’avez bien dépannée, mais en plus vous m’avez très bien coiffée pour aller à ma grande soirée. Je suis vraiment très heureuse !

Mes parents me ramènent à cinq à l’heure à l’appartement et je rentre sans demander mon reste. Dans l’escalier, j’entends le moteur qui s’emballe qui tousse, puis plus rien. Je sonne, la bonne m’ouvre et me dit qu’elle était très inquiète, qu’il est neuf heures et demi. Je lui explique que c’est la voiture qui est tombé en panne, mais elle s’en doutait. Puis elle va vers la fenêtre qui donne sur la rue et m’appelle.

– Viens voir, elle est encore en panne la voiture ! En effet, on entend mon père qui tourne la manivelle. Je n’y prête pas attention et passe à table. Pendant un long moment j’entends les bruits de la manivelle, quand tout d’un coup le moteur redémarre et ils partent enfin en pétaradant.

Je ne sais pas dans quelles conditions ils sont arrivés jusqu’à leur soirée, mais le lendemain la voiture n’est pas sur le trottoir devant l’immeuble et il faut que nous allions avec des voisins remorquer la Buick qui est garée le long d’un trottoir pas trop loin du Consulat. Nous ramenons directement la voiture devant chez Omar qui se chargera de lui redonner une santé après ces quatre longs mois sans soins.

La semaine suivante, la Buick a retrouvé une meilleure forme et ma mère décide que désormais c’est elle qui la prendra le samedi après-midi pour aller chez l’esthéticienne et au salon de coiffure, que ce sera beaucoup plus pratique. Mon père ira au collège en bus et je crois qu’il en est ravi !



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6 réflexions sur “Buick et bas coutures -13- Au salon de coiffure

    • Merci à vous.
      Un petit éclaircissement sur le rôle de la voiture à l’époque du récit…
      On faisait partie d’une certaine société quand on possédait simplement une voiture, d’autant plus une voiture un peu spéciale comme le cas d’une Buick. En comparaison, pour une voiture standard neuve en 58-59, il fallait deux ans de salaire pour s’en payer une. Maintenant avec un salaire confortable sans excès, pour la même catégorie, il faut 2-3 mois. C’est dire si la vie n’ a pas fait que renchérir. Personnellement, j’ai observé dans certains cas des familles qui se privaient de tout pour posséder une bagnole.

  1. C’est vrai que j’ai lu quelquepart qu’une 4cv représentait neuve près de deux ans du salaire d’un ouvrier ! Alors rouler en américaine décapotable valait sans doute bien quelques désagréments pour la famille. Et pensons aux témoins de ces scénes qui devaient plutôt s’en régaler, belle époque !

    • Je vois que nous sommes d’accord. Les chiffres, je les ai en mémoire et je fais souvent des comparaisons. Par exemple le prix d’un disque vinyle n’a pratiquement pas changé depuis les débuts jusqu’en 1985-90, celui d’une bière pression il faut presque faire x 8, mon salaire x 4, donc je bois une bière qui me coûte le double au prix actuel. Pour parler bas, j’ai acheté une fois, il y a dix ans, des bas Gerbe à couture aux Galeries Lafayette, je les avais payé 140f la paire. Devenu une denrée rare, les prix ont pris l’ascenseur, alors qu’un paire de collants valaient 20 ou 25f. On pourrait s’amuser longtemps, mais c’est assez intéressant d’avoir du recul pour placer les choses dans un certain contexte, le privilège des gens d’un certain âge, quoique je ne fasse pas partie des vieillards, je couvre une bonne cinquantaine d’années de souvenirs .
      A bientôt

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