Buick et bas coutures -12- Amélie

Après Georgette, nous avons trouvé une nouvelle bonne prénommée Amélie. Ma mère l’a choisie après avoir reçu plusieurs candidatures à la suite d’une petite annonce passée dans La Dépêche. En 1958, partir faire la bonne dans une famille de fonctionnaires aux colonies attire les jeunes filles de la campagne, alors en plein exode rural. Amélie est une de ces jeunes filles d’une bonne vingtaine d’années qui habite encore chez ses parents dans un petit village de l’Ariège à une petite centaine de kilomètres d’Auch. Ainsi fin septembre, trois jours avant de repartir pour Casablanca, nous allons chercher Amélie dans son petit village.

Ce premier contact avec sa future domestique est important pour ma mère qui doit asseoir d’entrée son autorité, sa bonne devra être taillable et corvéable à merci pendant près de dix mois. En outre, la petite Auchoise d’origine qu’elle est éprouve certainement une grande satisfaction à s’affirmer comme une riche maîtresse de maison qui emploie du petit personnel. Il s’agit pour elle d’un jour très important et elle dissimule mal son plaisir, depuis plus d’une semaine elle en parle à tous propos, même avec les voisins.

Aussi, c’est avec un soin tout particulier qu’elle se prépare, et pour l’occasion arbore une robe en soie verte à pois blancs, qu’elle vient de se faire faire par sa couturière. Les nouveaux bas noirs à coutures sont de sortie et des escarpins blancs complètent sa mise avec un grand chapeau vert agrémenté de fleurs blanches.

Nous sommes à la fin de l’été, et après plus de deux mois loin des mains expertes de notre garagiste arabe, notre grosse décapotable donne des signes de fatigue quasi quotidiens. Aussi le programme de la journée a-t-il été élaboré pour tenir compte de possibles soucis et retards. Départ à dix heures, déjeuner prévu dans un restaurant connu à quelques kilomètres du village de la future bonne, rendez-vous chez Amélie vers trois heures et demi et retour à Auch pour le repas du soir. La moyenne envisagée, inférieure à quarante kilomètres heure parait raisonnable.

Pour commencer, un peu avant dix heures, ma mère signale qu’elle a juste besoin de se faire quelques retouches de maquillage et que mon père peut préparer la voiture. Aussitôt nous rejoignons la Buick devant la maison des grands-parents et quand ma mère descend vers dix heures et quart, elle trouve mon père penché sous le capot en train de bricoler dans le moteur. Les voisins d’en face qui sont sortis pour nous aider à pousser la voiture sans succès le regardent faire.

Sans se démonter, ma mère s’étonne que par ce beau temps, il n’ait pas baissé la capote et demande au voisin de l’aider à la replier pendant que mon père « finit de régler la voiture ». Ensuite elle s’installe a sa place, ou plutôt, à moitié à sa place, puisqu’elle laisse une jambe dehors et rajoute du maquillage sur son visage déjà très fardé en se regardant dans le rétroviseur extérieur. Tout le monde peut ainsi admirer l’assortiment parfait de ses dessous de nylon blanc, jupon agrémenté d’une large dentelle, grande culotte à volants de dentelles sur le devant et longues jarretelles qui tendent les nouveaux bas.

Mon père termine son bricolage et vient chercher la manivelle, obligeant ainsi ma mère à rentre sa jambe pour qu’il puisse atteindre cet ustensile indispensable. Elle arrête de surcharger son rose à joues et ferme sa portière après m’avoir fait monter. Une longue séance de manivelle finit par lancer le moteur et c’est à dix heures et demi bien sonnées que nous entamons notre périple vers l’Ariège.

Le trajet jusqu’au restaurant ne pose pas de problème particulier sinon quelques côtes escaladées en première à quinze à l’heure. Vers midi et demi nous nous garons sur le parking du restaurant où nous nous attablons pour le déjeuner.

Le rendez vous étant fixé vers trois heures et demi, c’est près d’une heure avant que nous sortons du restaurant pour parcourir la dizaine de kilomètres qu’il nous reste. Malgré les deux heures de route du matin, la batterie de la Buick s’épuise au bout d’une quinzaine de coups de démarreur infructueux et mon père doit de nouveau s’armer de la manivelle. Evidemment ma mère s’emploie à se refaire une beauté dans la glace du rétroviseur extérieur à la plus grande joie des gens qui déjeunent encore sur la terrasse du restaurant qui donne sur notre voiture. Ils ont bien déjeuné et on leur offre un spectacle pour le café !

Après de longs essais, il faut bien se rendre à l’évidence, il n’y a d’autre solution que de pousser la voiture. Mon père rentre dans le restaurant pour demander de l’aide auprès des serveurs pendant que ma mère se glisse derrière le volant en prenant bien soin de retrousser sa robe entraînant largement son jupon avec.

Avec le renfort de trois serveurs qui ne ratent pas une miette des jambes de ma mère assise en jupon et porte-jarretelles, la voiture accepte de démarrer après deux ou trois aller-retours sur le parking du restaurant et nous entamons la fin du voyage ma mère au volant. Hélas nous ne sommes pas au bout de nos peines car le village d’Amélie est perché en haut d’une colline. Bien que ma mère conduise doucement, je vois l’aiguille du thermomètre monter régulièrement et atteindre bientôt la zone rouge.

Alors qu’il ne reste plus que quelques centaines de mètres à faire, la voiture commence à avoir des soubresauts annonciateurs de la panne imminente qui obligent ma mère à se garer sur un espace dégagé, bienvenu au bord de la route. Dés qu’elle relâche l’accélérateur, le moteur cale et elle coupe le contact. Mon père descend et lève le capot pour que le moteur puisse refroidir.

Nous attendons ainsi une vingtaine de minutes, comme elle n’a pas quitté le volant se contentant de fumer une cigarette, ma mère remet le contact et tire sur le démarreur. Quelques lamentables hoquets indiquent que la batterie n’a pas eu le temps de se recharger depuis le restaurant. Il faut reprendre la manivelle, et, encore une fois, mon père la tourne sans succès, malgré l’aide de ma mère de plus en plus énervée qui pompe violemment sur l’accélérateur.

Par chance un couple de paysans arrive en 203 à notre hauteur et les braves gens nous proposent gentiment leur aide. Avec mon père, ils nous font faire demi-tour pour mettre la voiture dans le sens de la descente et nous prenons assez de vitesse pour que ma mère arrive à démarrer. Elle se débrouille pour faire demi-tour le plus vite possible et nous pouvons remonter pour récupérer mon père qui attend au bord de la route. C’est finalement vers quatre heures, et avec de nouveau le thermomètre dans le rouge que ma mère échoue sa Buick sur la place du village.

Nous n’avons pas de difficultés à trouver la maison d’Amélie, notre future bonne nous attend avec ses parents inquiets de ne pas nous voir arriver, sur le pas de leur porte qui donne précisément sur la place. Dès qu’ils nous voient, ils se dirigent vers nous et ne semblent pas remarquer les jupes retroussées de ma mère qui descend sous leur nez.

Après de rapides présentations, nous entrons dans leur maison pour prendre un rafraîchissement. La pièce qui leur sert de salon-salle à manger ne comprends qu’un fauteuil dans lequel mon père est invité à s’asseoir et une chaise basse avec coussin et accoudoirs qui est proposée à ma mère. Deux chaises ordinaires sont tirées pour le père d’Amélie et moi tandis qu’Amélie et sa mère restent debout pour nous servir.

Compte tenu de notre retard, la visite est courte et dès quatre heures et demi, les parents de notre nouvelle bonne accompagnent leur fille et ses patrons jusqu’à la belle voiture américaine qui étincelle sur la place du petit village. Impressionnée, la mère d’Amélie lui dit.

– Tu en as de la chance de voyager dans une belle auto comme ça, on n’en a jamais vu d’aussi grosse dans le pays, et décapotable en plus !

Salutations, adieux émus des parents à leur fille qui les quitte pour la première fois pour aussi longtemps et aussi loin. Ma mère tend à mon père les clefs de la voiture qu’elle a gardées en arrivant, et il lui ouvre la portière droite. Elle retrousse la robe verte jusqu’à la taille en s’installant. Par chance, son jupon n’est pas remonté avec la robe et nous n’avons vu sa culotte que lorsqu’elle est montée. Avec Amélie je me glisse derrière le siège avant et nous nous asseyons à l’arrière de la Buick.

Mon père monte à son tour, et met le contact. Il donne quelques coups d’accélérateur et tire sur le démarreur. Ce ne sont pas les quelques centaines de mètres que nous avons parcourus depuis le dernier arrêt qui ont pu redonner un semblant de force à la batterie épuisée, et de fait le démarreur émet quelques hoquets puis un autre après un long silence, puis plus rien.

Mon père relâche le bouton, on n’entend pas un mot, ni dans la voiture ni dehors, il redonne deux ou trois coups d’accélérateur et fait une nouvelle tentative. C’est le même scénario, un hoquet puis plus rien puis de nouveau un denier soubresaut du démarreur et, miracle, le moteur se met à ronfler. Surprise par ce démarrage inattendu, ma mère écrase la cigarette qu’elle vient d’allumer.

Après les derniers signes d’au revoir nous partons fièrement devant les gens du village qui sont venus faire les curieux, eux non plus n’ont sûrement jamais vu une aussi belle voiture avec en plus, une jeune femme aussi chic dedans.

Le retour ne pose pas vraiment de problème, nous avons la chance d’être dans le sens de la descente en partant et ensuite la route est à peu près plate. Nous roulons malgré tout à un train de sénateur qui ne paraît pas surprendre Amélie, même dans les petites côtes que la Buick monte péniblement à trente à l’heure. Elle dit que c’est la première fois qu’elle circule dans une voiture décapotable et trouve que c’est très agréable.

Seule la dernière côte en entrant dans Auch nous met en difficulté, obligeant mon père à passer la première pour avancer à dix kilomètres heure, avec la voiture qui hoquette de façon inquiétante. Ma mère indique qu’il est temps que nous arrivions car nous n’avons presque plus d’essence, explication dont notre nouvelle bonne semble se satisfaire.

C’est ainsi que se termine notre première prise de contact avec Amélie qui va vite se rendre compte qu’être bonne dans notre famille nécessite, outre les compétences ménagères normalement attendues d’une bonne, une forme physique certaine et des mollets et des bras solides. Chez nous, la dénomination « bonne à tout faire » prend réellement toute sa signification.

Le lendemain, ma mère nous emmène Amélie et moi faire les dernières courses dans Auch avant de repartir au Maroc. Pendant qu’Amélie me prépare, ma mère descend et quand nous la rejoignons avec Amélie elle est au volant est maintient le moteur accéléré pour ne pas caler. Amélie me fait monter derrière et monte avec moi. Ma mère se retourne pour lui demander de monter devant, sans quoi elle aura l’impression de faire le chauffeur. Toute fière, Amélie s’installe à la place du passager et nous partons en ville.

Quand nous nous garons, Amélie dit à ma mère qu’elle est très impressionnée de voir qu’une femme peut conduire une aussi grosse voiture et qu’elle-même ne pense pas qu’elle en sera jamais capable surtout avec des talons aussi hauts. D’ailleurs elle pense qu’elle n’arriverait même pas à marcher avec de tels talons. Ma mère est visiblement très flattée par le compliment mais joue les désinvoltes en répondant que ce n’est qu’une question d’habitude.

Hélas, le retour après les courses n’est pas aussi flatteur. Malgré des pompages répétés sur l’accélérateur et d’interminables coups de démarreur sous le regard inquiet d’Amélie, ma mère n’arrive qu’à épuiser de nouveau la batterie qui s’était pourtant bien rechargée en revenant de l’Ariège. Sans faire de commentaires, elle demande à Amélie de lui passer la manivelle qui est devant ses pieds et elle va la tourner. Je sens Amélie très mal à l’aise, elle évite de regarder les gens qui passent, et tient sa main droite devant son front, le coude appuyé sur la portière.

Après plusieurs minutes, le moteur finit par partir, ma mère remonte à sa place et rend la manivelle à Amélie, elle passe la première et nous rentrons. Soulagée, la bonne demande ce qui est arrivé, et ma mère répond qu’elle a du noyer le moteur. Amélie la complimente maintenant sur son habileté à faire démarrer une voiture à la manivelle, et cette fois encore, ma mère en est très flattée, car elle ne peut s’empêcher de répondre qu’effectivement elle ne connaît pas de femmes qui savent se servir d’une manivelle et qu’elles restent plantées comme des gourdes dans leurs voitures au moindre souci de démarrage.

Le premier jour du retour vers le Maroc achève d’édifier la pauvre jeune fille. Si le départ de la maison se passe sans mal, après le restaurant de midi mon père est obligé de tourner la manivelle pendant un long moment. A la frontière espagnole la voiture refuse de redémarrer et nous sommes obligés de la pousser avec ma mère au volant. Et il faut recommencer un peu plus loin après un ravitaillement dans une station service espagnole où nous nous arrêtons parce que l’essence est moins chère qu’en France.

Le soir à l’hôtel, je partage la même chambre avec Amélie. En attendant l’heure du repas, ma mère décide d’aller faire un tour dans le centre de Saint Sébastien tout proche, pour voir ce qu’il y a dans les magasins espagnols. Amélie qui regarde par la fenêtre de notre chambre m’appelle. Je la rejoins et découvre que mes parents sont toujours sur le parking. Mon père tourne consciencieusement la manivelle de la Buick pendant que ma mère fume une cigarette le coude à la portière.

Amélie se tourne vers moi et d’un air désolé me dit.

– Elle tombe souvent en panne la voiture ?

Moi, vexé par les pannes à répétition que nous avons subies dans la journée, je lui réponds de façon bêtement agressive.

– Tout le temps !

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