Buick et bas coutures -11- Des bas de luxe

A la fin des années cinquante, Auch est une petite ville de dix mille âmes qui constitue un agréable lieu de vacances pour le gamin passionné de vélo que je suis.

Comme souvent en France, le centre de la ville est organisé autour de la place de l’église. Cette place est bordée de commerces sur trois de ses cotés et l’église en occupe le quatrième.

En contrebas de la Place de l’église, un long boulevard appelé le Mail, constitue un lieu de rencontre privilégié de par son cadre agréable et ses immenses trottoirs. Du Mail, on peut remonter vers la place de l’église par une petite rue en pente qui débouche devant l’église ou, à pied, par un long escalier qui donne sur les grandes terrasses des deux principaux cafés de la ville.

Mes grands-parents habitent une longue avenue qui s’éloigne du centre. Ainsi, il faut à peine cinq minutes en vélo ou en voiture et dix minutes à pied pour, depuis la maison, atteindre la Place de l’église, ce qui est très pratique.

Auch étant une ville essentiellement commerçante, elle est quadrillée de petites rues bordées de magasins. Ma mère adore s’y promener pour regarder les vitrines et acheter des vêtements. En plus notre boulanger et notre boucher sont installés sur la place de l’église et un magasin d’alimentation générale complète la configuration idéale pour faire les courses alimentaires quotidiennes.

En quittant la Place de l’église on passe devant la plus luxueuse lingerie d’Auch. Ce magasin est tenu par madame Soubiran. Celle-ci a très vite sympathisé avec ma mère en qui elle a détecté une importante cliente potentielle. En réalité, il ne se passe pas une semaine sans que ma mère y achète quelque petite chose en nylon.

Un samedi après-midi de ce mois d’août, j’accompagne ma mère en ville et nous passons voir Madame Soubiran des fois qu’elle ait une quelconque nouveauté. Après quelques amabilités et échanges sur le beau temps de saison, Madame Soubiran prend un air de conspirateur et dit à ma mère.

– Ma chère, vous qui aimez la belle lingerie, je crois que je vous ai trouvé une merveille que vous allez adorer !

Intéressée, ma mère lui demande de lui montrer tout de suite cette merveille. Madame Soubiran disparaît dans l’arrière boutique et en ramène une espèce de grosse boite à chaussures en carton rose. Elle ouvre l’étrange boite et en sort un sachet, rose lui-aussi, qu’elle déballe précautionneusement pour en extraire une paire de bas noirs qu’elle fait glisser sur sa main.

– Regardez ces bas, je suis sûre que vous n’en avez jamais vu d’aussi fins. Vous-vous rendez compte, c’est du dix deniers ! Je vous mets au défi d’en trouver d’aussi superbes ailleurs. Touchez-les, ils sont en nylon et on jurerait de la soie. Une pure merveille je peux vous l’assurer !

Ma mère prend les bas et les examine soigneusement, visiblement séduite.

– C’est vrai qu’ils sont absolument magnifiques, noirs en plus, quel chic. C’est bizarre qu’ils aient une couture, ça ne se fait plus trop maintenant.

– Détrompez-vous ma chère, ce sont les bas ordinaires qui sont fabriqués comme des tubes. Les bas de luxe ont toujours des coutures, c’est le seul moyen de leur donner du galbe et en plus la couture derrière le bas affine remarquablement la jambe et met le mollet en valeur. Je vous en prie, essayez les donc.

Ma mère ne se fait pas prier deux fois, elle s’assoit sur une chaise, enlève son escarpin et enfile un des bas.

– Qu’est-ce qu’ils sont beaux ! Je n’en ai jamais vu d’aussi fins, je crois bien que je pourrais me laisser tenter, mais il me faudrait la taille au-dessus, celui-là a son renfort qui commence juste au-dessus de mon genou. Ils doivent être rudement chers quand même, non ? Dit ma mère en enlevant délicatement le bas qu’elle vient d’essayer.

– Pas du tout ! Vous êtes une bonne cliente et ils vous vont si bien que c’est un plaisir pour moi de vous les laisser à un prix d’ami. En plus, je vais tout vous dire, j’ai du mal à les vendre dans cette campagne où les femmes élégantes se font désespérément rares. J’ai l’impression que vous êtes la seule jolie femme à savoir vous habiller dans cette ville. Tenez, si vous en prenez plusieurs paires, je vous les laisse à peine dix pour cent au-dessus du prix des bas ordinaires.

Ma mère tourne et retourne les bas dans ses mains, les regarde en transparence à travers ses doigts et finit par demander.

– Vous en avez plusieurs paires dans ma taille ?

– Près de cinquante paires ma chère. La boite est presque neuve et ils sont tous de la même taille. Vous l’avez parfaitement remarqué, ils ne sont pas très longs, c’est fait exprès car avec cette finesse ils fileraient lors de la fabrication si on essayait de leur donner davantage de longueur.

Ma mère semble partagée entre l’envie d’avoir des bas aussi exceptionnels et la dépense que cet achat représente. C’est sans compter sur la force de persuasion commerciale de Madame Soubiran qui, sentant le poisson mordre, ajoute pour emporter la décision de cette cliente si facile.

– Je ne peux pas vous laisser rater cette occasion unique d’avoir les plus belles jambes d’Auch. A titre de cadeau, je vous offre le porte-jarretelles de votre choix pour les attacher. J’ai vraiment envie de vous faire ce cadeau ! Cet argument finit de convaincre ma mère qui ajoute comme pour se justifier.

– En plus avec toutes ces paires, j’en ai pour un moment, et cela me fera autant de moins à dépenser plus tard !

– Voilà qui est très intelligemment réfléchi. Allez-y, choisissez votre porte-jarretelles pendant que je vous emballe vos merveilles.

Ma mère choisit un porte-jarretelles blanc, choix évidemment excellent et de très bon goût selon madame Soubiran, puis passe sans sourciller à la caisse. Je suis content de me retrouver dehors car je commençais à trouver le temps long et je me fiche éperdument de cet achat de bas. Nous rentrons et j’oublie aussitôt cet épisode, trop content de pouvoir enfin aller jouer dans le jardin.

Le lendemain midi, dimanche, nous devons aller déjeuner chez les cousins de Fontvielle. Ma mère en profite pour étrenner ses nouveaux bas. Pour bien les mettre en valeur, elle porte, malgré la chaleur de cette mi-août, un tailleur prune à jupe courte et étroite sur un chemisier blanc, des escarpins vernis noirs et un petit chapeau à voilette, noir lui aussi. Elle est réellement très chic et semble particulièrement fière d’elle quand ma grand-mère lui demande si elle va à une noce.

Lorsqu’elle s’assoit dans la voiture, la jupe courte remonte de quelques centimètres au-dessus de ses genoux et laisse apparaître le haut des bas noirs, une bande plus foncée de trois ou quatre centimètres prolongée d’une bande très noire qui disparaît sous la jupe étroite. Après le départ mon père remarque le haut des bas et dit à ma mère.

Le son du nylon.mp3

– Qu’est ce que c’est que ces bas, ils sont trop courts ? Ma mère tente d’arranger sa jupe en la tirant vers ses genoux sans arriver à grand chose, on voit toujours la bande plus foncée des bas. Mon père insiste.

– Tu ne vois pas qu’ils s’arrêtent aux genoux tes bas ? Tu n’as pas pris ta taille, c’est idiot ! Il s’attire une réponse cinglante.

– Ce sont des bas de luxe très fins et c’est pour cela qu’ils sont renforcés très tôt, sinon ils seraient trop fragiles et ils fileraient tout de suite. Je te signale que tu n’as pas fini de les voir, c’était une occasion unique et j’en ai acheté près de cinquante paires d’un coup. Tout ce qui restait dans le magasin. Des bas comme ceux-la, ça ne se trouve plus aujourd’hui ou alors ils sont hors de prix. Je ne pouvais pas rater une telle occasion ! Mon père poursuit quand même.

– Tu t’es fait refiler des rossignols, oui !

– Tu n’y connais rien et tu commences à m’agacer à toujours critiquer ma façon de m’habiller. La-dessus, elle se met à faire la tête et mon père comprend que ce n’est pas le moment d’insister s’il ne veut pas gâcher la journée.

En arrivant à Fontvielle, ma mère avance quelques mètres devant moi et je remarque qu’en plus des coutures noires très visibles ces bas ont d’épais renforts qui partent des talons et qui se rétrécissent en montant haut sur les mollets. Je n’en ai jamais vu comme ça et je trouve que ce n’est pas très beau. Ils sont effectivement très fins mais, finalement, ils ont des parties renforcées partout, au-dessus des genoux, sur les molets et aux bouts des pieds.

Dans l’après-midi, nous prenons le café au salon et ma mère qui est assise dans un fauteuil jambes croisées montre largement ses cuisses au-dessus de ses bas tendus par de très longues jarretelles de dentelle blanche. Je sens que mon père est gêné car il évite de regarder dans sa direction et fait celui qui ne s’aperçoit de rien. Puis il part faire un tour dans la campagne avec le cousin Georges et je les accompagne.

Sur le chemin du retour, mon père tente de nouveau une remarque sur un ton qu’il veut aimable.

– Ma chérie, tu es très élégante avec ton tailleur, mais il faut que tu fasses attention, tes bas sont vraiment très courts et on voit tes jarretelles quand tu es assise. La réponse est aussi virulente qu’à l’aller.

– Je t’ai déjà dit ce matin que ces bas me plaisent beaucoup, je me fiche éperdument de ce que les imbéciles en penseront et ce n’est plus la peine d’en discuter. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à regarder ailleurs ! Et elle se tourne vers sa fenêtre.

Mon père s’abstient d’envenimer la conversation et le voyage du retour se déroule sans un mot

Après ce premier jour, ma mère portera ses nouveaux bas dès le dimanche suivant, pour aller à la fête des fleurs à Montréal (dans le Gers, pas au Canada) qui se tient traditionnellement le dernier dimanche d’août. Puis encore le dimanche suivant, jour de la fête d’Auch, et encore le dimanche d’après pour la fête de Fontvielle.

Ce jour-là, elle fait sensation dans le petit village en arborant une large robe rouge vermillon sur un jupon noir dont elle a laissé dépasser la fine dentelle. Des escarpins à talons vertigineux symétriques des renforts et des coutures des bas noirs et un large chapeau complètent sa mise. Elle a poussé l’élégance jusqu’à assortir son rouge à lèvres et son vernis à ongle à la couleur de sa robe. Il me semble que cela fait beaucoup comparé aux paysans du coin, mais je la trouve tout de même très élégante.

Au moment de quitter la fête, elle est visiblement ravie de devenir définitivement le centre d’intérêt de tout le village, fumant négligemment une cigarette en se faisant longuement admirer dans sa décapotable, pendant que mon père tire sur le démarreur pour mettre en marche le vieux moteur récalcitrant. Elle finit même par redescendre de la Buick pour aller embrasser une cousine éloignée et se montrer à nouveau de pied en cap en faisant tournoyer ses jupes.

En entendant le moteur de la voiture commencer enfin à tousser, elle revient tranquillement s’installer en relevant largement sa robe et son jupon, dévoilant un porte-jarretelles noir coordonné. Elle se remet habilement une couche de rouge à lèvres malgré les mouvements de son siège agité par le démarreur en attendant que le moteur, qui n’en finit pas de caler après chaque toussotement, démarre définitivement. Sur le chemin du retour, elle dit.

– J’ai vraiment eu beaucoup de succès pendant que tu mettais la Buick en route. Je suis allée embrasser la vieille cousine Juliette qui m’a complimentée sur ma toilette. Elle était complètement fascinée par la voiture !

– J’ai bien cru qu’elle ne voudrait jamais démarrer, heureusement que j’ai rechargé la batterie toute la nuit ! Rétorque mon père, et ma mère lui dit en souriant.

– Et bien moi j’ai bien cru que j’allais mouiller ma culotte ! Mon père lui propose.

– Tu veux qu’on s’arrête dans un coin tranquille. En éclatant de rire, ma mère répond.

– Mais non, ce n’est plus utile ballot. C’est quand le moteur n’arrêtait de s’étouffer, j’ai pensé qu’il était complètement noyé et comme quand elle fait ça, elle ne part même pas à la manivelle, j’ai cru qu’il allait falloir que tu lèves le capot pour nettoyer les bougies devant tout les gens de Fontvielle

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