Buick et bas coutures -10- Retour au pays

Après une traversée de l’Espagne en cinq jours émaillés de petites pannes sans gravité, ma mère peut enfin faire son entrée dans Auch sa petite ville de jeune fille et pour l’occasion elle prend le volant pour les derniers kilomètres.

Dès les premiers jours, mes grands-parents, après s’être émerveillés de notre belle auto, comprennent vite que seule son apparence compte, car après avoir fait quelques remarques sur ses difficultés de démarrage, ils s’aperçoivent que ma mère ne tolère pas les commentaires sur le sujet.

Ce fut aussi le cas de nos cousins paysans à Fontvielle, tout petit village situé à une quinzaine de kilomètres d’Auch. Nous y allons dès le lendemain de notre arrivée pour leur dire bonjour. Leur ferme est située en haut d’une courte côte très pentue. En arrivant, mon père passe la première et lance la grosse Buick sur la route principale avant de tourner à gauche pour gravir péniblement la côte, et une fois en haut il manœuvre devant la ferme pour placer la voiture dans le sens de la descente.

Bien sûr les cousins admirent la Buick et, comme chaque année, nous invitent à déjeuner pour le dimanche suivant. Pour repartir, mon père n’utilise pas le démarreur et laisse la voiture prendre de la vitesse dans la descente et il n’a plus qu’à embrayer pour que le moteur démarre.

Le dimanche suivant, ma mère se met sur son trente et un avec une jupe plissée blanche et un chemisier bleu assortis à la voiture, complétés par un petit chapeau blanc et des escarpins, blancs eux aussi. En arrivant à Fontvielle, mon père exécute la même manœuvre que la première fois et nous arrivons devant la ferme sans encombre. Après le déjeuner, pendant que les hommes vont jouer aux boules, ma mère décide d’emmener ses deux cousines Madeleine et Geneviève dire bonjour aux parents de Madeleine qui habitent de l’autre coté du village. Bien sur, je suis de la ballade.

Pour partir, ma mère utilise la pente pour ne pas se servir du démarreur, et le court trajet se déroule sans problème. Les deux cousines assises à côté de ma mère sur la banquette avant ne tarissent pas d’éloges sur la Buick et sur l’habileté de ma mère à la conduire. C’est la première fois qu’elles roulent dans une voiture décapotable, et en plus une voiture américaine ! Ma mère boit du petit lait.

En fin d’après midi, il faut revenir à la ferme et nous nous installons dans la Buick. Ma mère met le contact, pompe plusieurs fois sur l’accélérateur et tire le gros bouton blanc du démarreur.

Trois longs essais ne donnent rien, et elle recommence à pomper sur l’accélérateur. Madeleine ne dit rien, mais Geneviève qui a toujours été un peu jalouse de ma mère s’étonne.

Buick et caractère.wav

– Elle ne veut pas démarrer ? Ma mère ne dit rien et recommence à tirer sur le bouton du démarreur sans le relâcher, jusqu’à ce que la batterie commence à faiblir sérieusement. Elle insiste encore alors que le démarreur ne répond pratiquement plus. Quand elle arrête enfin, Geneviève reprend la parole.

– C’est drôlement bien de rester en panne dès la première sortie ! Dis donc, on est drôlement secoués sur son siège quand tu fais tourner le démarreur, un vrai massage des fesses, pour ne pas dire autre chose !

– Tu ne trouve pas cela plutôt agréable ? Demande ma mère toujours souriante. C’est encore cette satanée batterie qui me joue un tour, il va falloir que nous la fassions changer. Ce n’est pas grave, Madeleine, passe-moi la manivelle devant toi s’il te plait.

-Tu sais la faire démarrer à la manivelle ? S’étonne encore Geneviève.

– Bien sur, j’en ai pour deux minutes, et tu vas voir, c’est encore plus agréable pour les passagères ! Elle descend et va tourner la manivelle.

Malgré ses efforts prolongés, le moteur ne veut rien savoir et je sens à ses allers et retours pour pomper sur l’accélérateur entre deux séances d’essais que ma mère devient de plus en plus nerveuse. Madeleine et Geneviève qui ont fini par descendre la regardent faire avec les parents de Madeleine. Nous sommes sauvés par l’arrivée de mon père et du cousin qui s’inquiétaient de ne pas nous voir revenir. Sans leur laisser le temps de discuter ma mère se met au volant et décrète qu’il faut pousser la voiture qui démarre ainsi sans difficulté. Geneviève et Madeleine remontent avec nous tandis que mon père rentre avec le cousin Georges. Le retour se passe dans le silence jusqu’à ce que ma mère dise toujours souriante.

– Vous n’avez pas eu de chance, il a fallut que la batterie nous lâche aujourd’hui. Mais en rentrant à Auch après les avoir déposées, ma mère se met en colère et passe son énervement sur moi sous prétexte que je me suis sali à la ferme.

Dès la semaine suivante, les cousins et mes grands-parents sont définitivement édifiés sur l’état de la Buick. Nous sommes de nouveau invités à déjeuner à Fontvielle avec mes grands-parents cette fois-ci. En arrivant en bas de la côte, mon père passe la première mais doit s’arrêter avant de tourner à gauche à cause d’une voiture qui arrive en face de nous sur la route principale. Sans élan et avec deux personnes en plus, notre grosse voiture cale avant d’arriver en haut de la petite côte. Mon père la laisse redescendre, et redémarre. A plusieurs reprises le moteur se remet en marche mais jamais il ne parvient à faire monter la voiture jusqu’en haut.

Je suis assis à l’avant avec ma mère au milieu de la banquette entre mon père et moi, mes grands-parents occupent les places arrières. Pendant les tentatives infructueuses de mon père pour monter ma mère se tortille sur son siège et ramène sa robe contre elle en appuyant avec ses mains comme si elle avait mal au ventre.

Finalement nous descendons pour finir à pied et demander au cousin de venir tirer la Buick avec son tracteur. Ma mère reste à attendre à sa place. Quand l’attelage arrive devant la ferme, ma mère descend devant toute la famille réunie en montrant toute sa culotte rose, dit à peine bonjour et file s’enfermer un long moment aux toilettes.

Quelques jours plus tard, nous sommes dans Auch pour faire des courses avec ma tante Martine. La voiture ne veut pas démarrer en repartant et pendant que mon père tourne la manivelle, ma mère se retourne vers sa soeur et lui dit.

– J’adore quand on démarre avec la manivelle ! Ma tante s’étonne.

– Ah bon ! Tu aimes être en panne dans la rue dans ta grosse voiture ?  Moi, je me sens plutôt ridicule, on fait l’attraction, en plus on est secouées avec la manivelle , tout le monde se marre en nous voyant en train de monter et de descendre sur place, c’est très gênant !

– Eh bien, moi je trouve que c’est agréable d’être regardée dans une belle voiture, le mouvement régulier du siège et la gêne de ne pas arriver à démarrer fait des sensations plutôt particulières tu ne trouves pas ? Dit ma mère.

– Je crois que tu es un peu fêlée oui ! Conclut ma tante.

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