Buick et bas coutures -7- La solution

On ne vantera jamais assez les talents des petits garagistes de cette époque. Ils étaient souvent capables de faire des miracles et de ressusciter des mécaniques considérées comme perdues. Omar, le petit garagiste arabe spécialisé dans la survie de véhicules très usagés ne saura pourtant pas faire de miracle pour redonner une nouvelle jeunesse à notre belle auto.

Comme il nous l’avait proposé dimanche soir, monsieur Delfoix lui a demandé de regarder la Buick échouée devant chez lui et il transmet le résultat des investigations de Omar à mes parents, dès le mardi suivant.

Le diagnostic est désespérément le même que celui des autres mécaniciens qui ont déjà examiné la voiture malade. Le moteur est vieux et en plus, il est inadapté à la taille de la voiture. Si la faible puissance du vieux moteur de Chevrolet peut-être compensée en roulant à vitesse modérée et en évitant d’affronter des côtes trop fortes ou trop longues, en revanche, il n’y a rien à faire pour résoudre ses problèmes chroniques de démarrage. Il est trop vieux et usé pour partir au quart de tour, il chauffe, l’essence se désamorce du carburateur et j’en oublie. Bref, un diagnostic affligeant qui laisse mes parents sans espoir.

Le repas de ce mardi soir à la maison est triste comme une fin d’enterrement. Il faut désormais affronter la réalité en face, ma mère ne peut plus se cacher la tête sous son chapeau, notre superbe affaire est un désastre. La grosse américaine décapotable ne fonctionne plus, elle est garée dans un minable petit garage de quartier, et elle a épuisé les quelques sous qui nous restaient par ses dépannages répétés depuis trois mois. C’est la catastrophe !

Même Lise s’en mêle. D’abord elle la trouve bien, elle, cette Buick, ce serait dommage qu’on ne puisse pas trouver une solution. Elle se demande si un moteur d’occasion plus récent ne ferait pas l’affaire sans coûter trop cher. Peut-être un moteur de voiture française comme une 203, par exemple, elles sont réputées pour leur robustesse les 203 et il y en a beaucoup.

Ma mère saute sur l’occasion avant que mon père ne rebondisse sur la 203 pour relancer sa proposition d’acheter une petite voiture d’occasion pour rétablir nos finances et d’abandonner la Buick à un ferrailleur, comme il l’a déjà suggéré à plusieurs reprises. Elle annonce que dès jeudi, ils profiteront de leur après-midi libre pour aller voir ce Omar et lui demander de chercher un meilleur moteur pas trop cher, et pourquoi pas un moteur de 203, c’est une très bonne idée que vient d’avoir Lise !

Le jeudi soir, en voyant revenir mes parents, je devine tout de suite que la solution est trouvée. Ma mère qui faisait grise mine depuis deux jours est de nouveau radieuse. Mon père semble moins enthousiaste mais ne tire plus une tête de deux mètres de long. Je suis impatient de savoir quel genre de moteur Omar a pu trouver pour nous sortir de notre impasse.

Dans sa joie, ma mère décide que nous allons prendre l’apéritif, bien que nous soyons en semaine. Aussitôt je viens aux nouvelles, suivi de près par la bonne aussi curieuse que moi de connaître la solution et sans doute très fière d’en être à l’origine.

C’est ma mère qui raconte en buvant un Porto. L’idée de remplacer le moteur n’était finalement pas si bonne qu’on le pensait. Nous allions faire des dépenses quand même importantes et risquer de nous retrouver confrontés rapidement à des difficultés analogues parce que ce sera quand même un moteur de récupération et que nous ne pourrons pas savoir quelle vie il aura eue avant de se retrouver sous notre capot. Mais en discutant avec mes parents, Omar a eu l’idée géniale.

Finalement qu’est ce qui nous embête ? Ce n’est pas que la voiture soit un peu poussive, nous ne sommes pas des gens pressés et mon père ne se prend pas pour Fangio. Ce qui nous embête, c’est quand la voiture ne veut pas démarrer et qu’il faut la pousser.

Eh bien le garagiste arabe propose d’installer une manivelle pour pallier les défaillances de la batterie quand le moteur est trop long à mettre en marche ! Comme cela, il n’y aura plus besoin de demander de l’aide pour nous pousser et nous ne nous retrouverons plus à pied. En plus c’est un travail qui coûtera beaucoup moins cher que de changer le moteur et qui sera fait d’ici la fin de la semaine prochaine. Tout est bien qui finit bien !

Mon père ouvre le coffre et en sort une superbe manivelle entièrement chromée. Ma mère s’exclame qu’elle a eu raison de demander que le garagiste la fasse chromer pour qu’elle soit bien assortie aux nombreux chromes de la Buick. Je dois avouer que le travail est plutôt réussi ! De plus en plus enthousiaste, ma mère demande à l’essayer tout de suite et mon père lui en montre le maniement qui est assez facile.

En effet, je l’ai compris plus tard, Omar n’a pas fait une installation habituelle, en prise directe sur le moteur, toujours difficile à tourner et menaçant de redoutables retours de manivelle dans les poignets. Il a adapté un système de pignons qui renvoient l’action de la manivelle sur l’axe du démarreur, ce qui permet d’éviter les retours dangereux et ne nécessite aucun effort physique particulier. Il suffit de tourner la manivelle avec régularité comme l’aurait fait le démarreur si la batterie ne s’était pas vidée.

Le contact mis, il faut faire venir l’essence en pompant sur l’accélérateur comme on le fait avant d’utiliser le démarreur et tirer à moitié le starter pour donner un peu d’accélération au moteur. Ensuite, on engage la longue manivelle dans un trou pratiqué dans la calandre chromée, on la fait glisser dans un tube invisible sous le capot pour qu’elle tienne bien en place et s’enclenche dans l’encoche appropriée. Et il n’y a plus qu’à tourner régulièrement dans le sens des aiguilles d’une montre.

Ma mère met en pratique les explications que mon père vient de lui donner et, miracle, le moteur démarre au bout d’une quinzaine de tours de manivelle. Il faut dire qu’Omar en a profité pour le régler au mieux. En plus, dès que le moteur démarre, la manivelle se dégage toute seule du pignon dans lequel elle était enclenchée, il n’y a plus qu’à la retirer de la calandre et la ranger dans le coffre avant de partir sans même s’être salit les mains. Je sais maintenant comment marche une manivelle, je me dis que ce n’est pas vraiment pratique car il faut quand même descendre de la voiture pour s’en servir, et on doit avoir l’air un peu bêtes assis dans la voiture pendant que le conducteur tourne la manivelle à l’avant.

Nous remontons à l’appartement et ma mère annonce ravie à Lise que nos problèmes sont résolus. Elle vient de mettre la voiture en marche elle-même en quelques secondes sans aucune difficulté, ce Omar est vraiment un bon mécanicien et désormais, ce sera lui qui prendra soin de la Buick.

Le lendemain, nous passons prendre ma grand-mère à son travail pour la ramener chez elle car mon grand-père est en déplacement. Quand elle arrive, ma mère dit à mon père « démarre avec la manivelle ». Il s’étonne, mais ma mère insiste et il descend quand ma grand-mère monte dans la Buick. Il prend la manivelle dans le coffre et va à l’avant.

Ma mère qui s’est glissé au milieu de la banquette avant se tourne vers ma grand-mère assise à côté d’elle et lui demande.

– Vous avez vu ?

Quoi ? Demande ma grand-mère.

– On a une manivelle.

– Et alors ?

Quand la batterie sera un peu faible, on n’aura plus besoin de pousser. C’est tout de même pratique pour démarrer, non ? Insiste ma mère.

– Ce n’est pas très reluisant !

– Comment ça, pas reluisant ? S’agace ma mère.

– Eh bien, être obligé de démarrer à la manivelle, ça fait plutôt vieux tacot !

Ma mère hausse les épaules et se laisse aller en allongeant sa jambe gauche vers la place du conducteur. Elle soupire.

– C’est même plutôt plaisant, vous ne trouvez pas ? Le moteur démarre ce qui clôt le débat.

Après avoir déposé ma grand-mère, ma mère dit à mon père :

– Quelle rabat-joie ta mère, elle m’a dit que ce n’est pas très reluisant de démarrer à la manivelle.

– Tu ne vas quand même pas me dire que c’est bien terrible, lui répond mon père.

– Toi aussi tu t’y mets? Puis après un temps elle ajoute

Moi j’ai trouvé agréable d’être doucement bercée sur mon siège et en même temps d’être un peu embarrassée par les regards des gens qui passaient. C’est un mélange de sensations particulier !

-Tu as de drôles de plaisirs ! Conclût mon père.

 

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