Buick et bas coutures -5- Crise de doute


La semaine suivante est essentiellement marquée par la fête de Noël qui se déroule chez nous avec des amis et mes grands-parents. Malgré l’achat de la nouvelle voiture qui a lourdement entamé le budget familial, je suis quand même gâté par mes parents qui m’offrent un très beau train électrique.

Dans la semaine nous prenons plusieurs fois la voiture et je commence à m’habituer aux mises en route laborieuses du moteur. Le samedi après midi, nous descendons en ville, ma mère et moi, pour acheter encore des vêtements. Je me demande pourquoi elle m’a emmené car elle n’achète rien pour moi et ne rentre pratiquement que dans des magasins de lingerie pour s’acheter des culottes. Elle les choisit avec beaucoup de soin, des culottes pleines de dentelles autour des jambes et sur le devant, des blanches, des roses et des bleues ciel. En repartant, elle a beaucoup de mal à remettre la Buick en marche.


C’est la première fois que je suis assis à l’avant et je trouve qu’à cette place on ressent beaucoup plus fortement les mouvements du siège qui bouge au rythme lent du démarreur, mouvements amplifiés par ma mère qui pompe à la même cadence sur l’accélérateur. Inquiet, j’ose demander si nous sommes en panne, mais ma mère me répond que non et que c’est normal qu’une grosse voiture mette plus de temps à démarrer que les petites voitures. Comme elle arrive finalement à mettre la Buick en marche, je me rassure en me disant qu’elle doit avoir raison.

Le lendemain, nous sommes invités chez des amis à Rabat. Ma mère a mis son tailleur blanc avec un petit chapeau bleu, et ses escarpins blancs. Mon père lui ouvre la porte de la voiture et quand elle s’assoit, je vois qu’elle porte une des culottes de nylon bleu achetées la veille. Je trouve qu’elle ne s’assoit pas très bien car j’ai vraiment vu toute sa culotte. Avec la bonne on se glisse derrière pendant que mon père referme la portière et va s’installer au volant. Comme les autres fois, il met le contact, tire le starter, et après avoir pompé plusieurs fois sur l’accélérateur, il actionne le démarreur.

Le bruit fort se répand sur le trottoir de l’immeuble, et j’attends que le moteur ait eu assez de temps pour démarrer comme me l’a expliqué ma mère. Hélas le démarreur devient tout de suite plus lent que d’habitude et très vite il ne se passe plus rien quand mon père tire le gros bouton blanc.

Un silence de mort règne dans la voiture, ma mère qui tripote nerveusement l’ourlet de son tailleur, finit par demander ce qui se passe. Mon père lui répond qu’il pense que la batterie est morte, et descend. Il fait le tour par-devant et ouvre le capot qui se lève de droite à gauche. Je me souviens que cette originalité d’ouverture du capot sur le côté m’avait amusé la première fois que monsieur Darrymore l’avait ouvert sur le parking de la base américaine de Nouasseur. Mon père trafique un moment dans le moteur quand ce que je redoutais depuis quelques minutes finit par arriver, trois copains sortent de l’immeuble et viennent vers nous.

Ils s’approchent de la voiture et demandent tout naturellement si nous sommes en panne par la fenêtre que ma mère a ouverte. Je réponds gêné que je ne sais pas, c’est ma mère qui me sauve en répondant qu’il paraît que la batterie est morte. Pendant ce temps, mon père revient essayer le démarreur qui n’émet que quelques à-coups sans espoir et confirme son diagnostique, la batterie est à plat, il va falloir pousser la voiture.

Ma mère ouvre sa portière et descend devant les trois copains, je sens que je suis en train de mourir de honte. Non seulement notre grosse décapotable ne veut pas démarrer mais en plus mes copains vont nous pousser. Je sens mes jambes trembler sous moi quand je descends avec la bonne pour aider à pousser.

Avec les trois copains et la bonne nous arrivons à pousser mon père qui après deux ou trois essais arrive à faire démarrer la voiture. Nous le rejoignons au bout du trottoir ou il nous attend en faisant ronfler le moteur et à nouveau, je vois l’intégralité de la culotte bleue avec les copains à côté de moi quand ma mère s’installe en premier. Elle nous laisse ensuite monter à notre tour, referme sa portière et nous partons devant mes copains hilares.

Après quelques minutes de silence ma mère déclare que ce n’est tout de même pas normal qu’une batterie se décharge aussi vite et que le garagiste a du oublié de la charger. Mon père lui rappelle tout de même que cette batterie est neuve puisqu’il l’a achetée quand nous sommes allés prendre la voiture à Nouasseur. Ma mère n’en démord pas et conclu en disant qu’il faudra quand même que mon père aille la faire recharger demain.

Pendant le trajet vers Rabat je déchante à nouveau. Dans la montée de l’Oued Mellah, une petite côte que nous passions à quatre-vingt à l’heure avec la Fiat sans vraiment nous en rendre compte, je remarque que la grosse Buick ralentit sensiblement et oblige mon père à passer en seconde pour monter la côte à quarante kilomètres heure. Ma mère en déduit aussitôt qu’elle a bien raison de dire que la batterie est mal chargée, sinon la voiture ne peinerait pas autant ! Mon père a beau essayer de lui expliquer que cela n’a aucun rapport, elle reste campée sur sa position et commence à se mettre en colère. Mon père soupire et se concentre sur la conduite de la grosse voiture poussive.

Le reste du trajet se déroule sans autre souci et nous passons une agréable journée chez les amis qui se sont bien entendu émerveillés sur la Buick quand nous nous sommes garés devant chez eux. C’est au moment du départ que les choses se gâtent à nouveau. D’abord quand ma mère monte, notre amie lui fait la même réflexion que Georgette.


– Bravo Simone, tu as poussé l’élégance jusqu’à assortir ta culotte à ta nouvelle voiture, bleue et blanche !

Ma mère répond ravie qu’avec ces portières cela vaut mieux et je réalise qu’effectivement, non seulement sa culotte est bleue mais qu’en plus elle est bordée de dentelles blanches. Je me demande si mes copains ont fait le même rapprochement que notre amie entre la culotte bleue à dentelles blanches et les couleurs de notre voiture.

Pendant ce temps mon père entame la procédure de mise en route du moteur. La batterie s’est rechargée pendant le trajet et le démarreur tourne mieux que ce matin, mais cette fois encore le moteur ne réagit pas. Dès le troisième coup de démarreur notre amie s’en mêle.

– Elle à l’air un peu enrhumée votre belle voiture, il va falloir qu’on vous pousse !

Ma mère est mal à l’aise et elle recommence à tripoter l’ourlet de son tailleur en expliquant que c’est cet imbécile de garagiste qui n’a pas bien chargé la batterie. Et comme ce matin, le démarreur ralentit de plus en plus pour s’éteindre dans quelques hoquets misérables.

Tout le monde descend sauf mon père et après avoir poussé quelques dizaines de mètres le moteur part et nous pouvons rentrer à Casablanca. Le voyage du retour se passe bien, mais mon enthousiasme pour la belle américaine s’est définitivement transformé en grosse déception. Elle démarre mal ou pas du tout et il faut la pousser et en plus ma mère montre toute sa culotte quand elle monte ou quand elle descend, et les remarques qu’on lui fait la font rire !

Le lendemain, lundi, quand je me lève, mon père s’apprête à amener la voiture à la station service un peu plus loin dans la rue pour faire recharger la batterie. Il sort pendant que je prends mon petit déjeuner et j’entends le bruit du démarreur, plus de doute, tout l’immeuble doit nous entendre quand nous partons avec cette voiture. Ce matin encore il a beaucoup de mal et je me dis qu’il va falloir sortir pour le pousser. Enfin le moteur démarre et je finis mon petit déjeuner plus tranquillement.

Le réveillon du premier janvier se passe aussi chez nous, ce qui fait que nous n’avons pas besoin de prendre la voiture avant le jeudi suivant où ma mère m’emmène en ville pour faire les soldes qui commencent. On voit que la batterie a été rechargée car aussi bien en partant de l’appartement qu’en revenant du centre de Casablanca, le démarreur est plus vaillant et le moteur démarre au bout de quelques coups de démarreur appuyés.

Le samedi après-midi, après avoir joué avec les copains sur le terrain derrière l’immeuble, nous revenons sur notre trottoir et devant notre appartement, je vois mon père penché sous le capot levé de la Buick. Mon sang se glace et bien sur les autres gamins s’amusent en demandant s’ils vont encore devoir nous pousser ! Nous nous rapprochons, ma mère est assise au volant, et elle se met à actionner le démarreur pendant que mon père trafique dans le moteur. Je n’avais pas encore bien vu le moteur et je suis surpris de voir qu’il paraît tout petit complètement perdu sous cet immense capot.

Elle doit insister longuement, pour qu’enfin le moteur démarre. Elle le fait ronfler bruyamment pendant que mon père referme le capot, et s’assoit à la place du passager. Elle fait encore ronfler le moteur pendant un bon moment et ils s’en vont dans un nuage de fumée. Mes copains se moquent des démarrages difficiles de notre voiture et la qualifient de vieux tacot repeint. Eux aussi ont remarqué la petite taille du moteur par rapport à la voiture et disent que c’est un moteur de quatre chevaux qu’il y a dedans. Je ne sais pas trop quoi répondre, heureusement, on rentre pour jouer au Monopoly ce qui permet de changer de sujet.

Le soir, je demande à mes parents quel a été leur problème pour partir et c’est ma mère qui me répond que l’essence s’était désamorcée et que mon père à du actionner la pompe dans le moteur. Je trouve que décidément elle commence à s’y connaître en mécanique mais je n’ai plus trop confiance dans ses explications. Je suis convaincu que monsieur Darrymore et mon père ont raison de dire que le moteur est vieux et fatigué. Je me sens triste et déçu.

 

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2 réflexions sur “Buick et bas coutures -5- Crise de doute

  1. Bonsoir, je découvre votre site très complet. Bravo pour la musique comme pour les bas !
    C’est rare de trouver une histoire qui se déroule ainsi dans la durée et on a hâte de lire la suite…il ne manque que le bruit de la Buick et les images de la dame, mais ce serait un film !
    Vite la suite et merci pour tout cela.

    • Merci beaucoup et bienvenue,

      Oui c’est une bien belle histoire, je le dis d’autant plus fort que ce n’est pas moi qui l’ai écrite.
      Des bruits de la Buick? Figurez-vous qu’ils existent , il me reste à trouver un moyen pour les mettre en ligne, les fichiers n’étant pas compatibles avec ce que je peux mettre ici. Mais il doit bien y avoir un moyen, on va tester. Les images de la dame existent aussi, une ou deux, qui viendront par la suite.
      Un film? Cette histoire serait un bon support pour un film dans le style « Malizia » ou « Malena », si vous connaissez Enfin on peut toujours lancer un appel, le titre est déjà trouvé, il ne reste plus que le cinéaste, les acteurs et mettre la mention « Inspiré d’une histoire vraie ». Pas mal non?. Pour le moment la bagnole est la vedette, mais les bas vont bientôt débarquer et ils seront très présents.
      A bientôt et encore merci

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