Buick et bas coutures -4- Premier départ

Nous y sommes, le jour s’est levé sur un beau dimanche matin du mois de décembre 1957 à Casablanca. Je vais partir tout à l’heure dans la grosse Buick bleue et blanche que je suis déjà allé regarder par la fenêtre du salon avant de prendre mon petit déjeuner. Nous allons déjeuner chez les Delfoix et ma mère a dit hier que nous passerons par la corniche. Aujourd’hui, je suis sûr que lorsqu’on partira vers midi, il y aura des copains sur le trottoir pour me voir. En plus, il fait beau, peut-être que nous baisserons la capote.

La matinée est longue, je suis en vacances et les cadeaux de Noël ne sont pas encore là, alors je m’ennuie mais je n’ose pas sortir. Je préfère faire durer le plaisir et sortir plus tard avec mes parents pour monter avec désinvolture dans la nouvelle voiture devant les regards envieux des autres habitants de l’immeuble qui ne manqueront pas de nous regarder depuis leurs fenêtres. A coup sûr, la voiture a du être repérée depuis hier après-midi qu’elle est garée devant notre appartement.

Ma mère finit de se préparer, elle porte une nouvelle robe bleue avec une courte veste blanche. Elle a remit ses talons aiguilles blancs et son petit chapeau de la même couleur. Je respire son nouveau parfum qui embaume l’appartement, et il me semble que les faux ongles rouges et les faux cils sont le nec plus ultra.

Midi, tout le monde est prêt, nous sortons de l’appartement et nous arrivons sur le trottoir. La Buick est là, magnifique, et en plus il y a des gamins qui discutent sur le trottoir comme je l’espérais. Mon père ouvre la portière du passager pour que ma mère s’installe, puis avec la bonne nous nous glissons à l’arrière derrière le dossier. Mon père referme la porte et fait le tour pour s’installer au volant. Je suis déçu, personne n’a parlé de baisser la capote.

Je vois que, mine de rien, les gamins sur le trottoir ont arrêté de jouer et regardent dans notre direction, je suis fier comme un pou. Je ne les regarde pas trop pour ne pas paraître prétentieux et surtout je suis intéressé par mon père qui tourne la clef de contact et allume ainsi un gros voyant rouge sur le tableau de bord. Mon père tire un bouton situé à côté de la clef de contact, je saurai plus tard qu’il s’agit du starter, puis il accélère à fond à plusieurs reprises avant de tirer sur un gros bouton blanc au milieu du tableau de bord.

Aussitôt la voiture émet un bruit fort et lent comme je n’en avais jamais entendu venant d’un démarreur. Je suis surpris, je vois les enfants qui regardent vers nous d’un air étonné et je me dis qu’avec ce bruit, tout l’immeuble saura quand nous partirons dans notre voiture, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je suis aussi surpris des mouvements de la banquette qui bouge nettement sous mes fesses au rythme lent du démarreur. Le bruit dure quelques secondes, puis mon père relâche le bouton sans que j’entende le bruit du moteur.

Il redonne quelques coups d’accélérateur puis tire à nouveau sur le gros bouton blanc et le bruit fort du démarreur reprend. Cette fois mon père insiste plus longtemps, mais quand il relâche le bouton, le moteur est toujours silencieux. Un troisième essai reste encore sans effet. Dans la voiture, personne ne dit un mot. Je vois ma mère qui fixe le gros bouton blanc du démarreur le visage figé et je remarque que ses mains posées sur ses genoux tremblent légèrement. La bonne fait celle qui ne remarque rien. Ma mère dit :
Elle ne veut pas partir ? Mon père lui répond.
Pas plus qu’hier. Alors ma mère qui a l’air de s’y entendre donne ses conseils.
C’est parce que tu donnes des coups de démarreurs trop courts, avec les anciens moteurs il faut insister plus longtemps.
Mon père repousse à moitié le bouton du starter et donne quelques coups d’accélérateur supplémentaires. Il tire longtemps le bouton du démarreur, je vois la tête et les épaules de ma mère qui montent et qui descendent devant moi au rythme du démarreur, enfin le moteur finit par partir dans un bruit peu harmonieux qui ne correspond pas du tout à ce que j’avais imaginé. Je sens l’atmosphère se détendre dans la voiture et nous partons chez les Delfoix en faisant, comme promis, un grand détour par la corniche.

Pendant le trajet personne ne s’étonne du démarrage difficile, au contraire ma mère ouvre sa vitre en grand malgré la fraîcheur de décembre pour se faire admirer des gens dans les rues, elle ne tarit pas d’éloge sur le confort de sa superbe américaine.

Bien sur, quand nous arrivons devant chez les Delfoix, elle demande à mon père de klaxonner pour les faire sortir de leur villa, et elle attend bien qu’ils soient dehors pour descendre de la voiture sous leurs regards admiratifs. Les commentaires ne manquent pas, tout le monde trouve la voiture magnifique, et il est décidé de l’arroser aussitôt autour d’un apéritif.

Apéritif, déjeuner, puis partie de boules dans le jardin pendant que les femmes discutent au salon, la journée passe très vite et vers cinq heures il est temps de rentrer. Les Delfoix nous accompagnent à la voiture et quand ma mère s’installe, Georgette Delfoix lui dit.

– Tiens, tu as une culotte rose aujourd’hui Simone ! Il faut que tu fasses attention quand tu montes dans ta belle auto, on voit tes dessous ! Ma mère s’amuse de la remarque de Georgette.


– C’est à cause des portières qui s’ouvrent de l’avant vers l’arrière, c’est le précédent propriétaire qui les a modifiées.

Je ne fais pas plus attention que cela à la remarque de Georgette, je suis davantage préoccupé par les longs coups de démarreur que mon père est encore obligé de donner avant que le moteur parte enfin. Dans les adieux du départ ce démarrage laborieux passe inaperçu et nous rentrons chez nous. Du moins je le pense, mais ma mère demande à revenir aussi par la corniche comme il fait encore jour, et demande à mon père de se garer pour marcher un peu le long de la mer.

Je comprends vite qu’il ne s’agit que d’une excuse, car après quelques minutes, elle trouve qu’il fait froid, qu’il vaut mieux rentrer et, surtout, qu’elle va conduire parce qu’il n’y a pas beaucoup de circulation et que ce sera très bien pour prendre la voiture en main. Nous retournons à la Buick et elle s’assoit derrière le volant. Mon père lui demande si elle veut qu’ils avancent la banquette, elle essaye d’enfoncer les pédales avec ses pieds et trouve que ce n’est pas nécessaire parce qu’il conduit près du volant. Je me demande comment elle va faire pour conduire avec ses grands talons, mais ça n’a pas l’air de l’inquiéter.

Elle met le contact et tire sur le bouton du démarreur qui tourne pendant un ou deux longs moments avant qu’elle le relâche sans que le moteur démarre. Mon père lui dit qu’il faut donner quelques coups d’accélérateurs avant de démarrer pour faire venir l’essence.

Elle pompe plusieurs fois et tire à nouveau sur le bouton du démarreur, le moteur tousse et cale. Elle recommence à tirer beaucoup plus longtemps sur le démarreur et à deux ou trois reprises elle enfonce nerveusement l’accélérateur quand tout d’un coup le moteur démarre. Tu vois dit-elle à mon père, quand on tire assez longtemps sur le démarreur en pompant fort sur l’accélérateur elle démarre très bien !

Elle conduit sur le chemin du retour avec beaucoup d’aisance comme si elle avait toujours eu cette voiture. Mon père s’en étonne et la complimente ce qui la rend très joyeuse. Moi aussi je suis très content car quand nous arrivons à l’appartement il y a des copains sur le trottoir qui s’approchent quand nous descendons.

Je reste discuter avec eux autour de la voiture qu’ils trouvent « pas mal » et en plus je suis très fier quand l’un d’eux me dit qu’ils ont trouvé ma mère « super » quand elle est descendue de la voiture.

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