Buick et bas coutures -2 et 3- L’attente – Jour J

L’attente

Voilà, c’est fait, nous sommes désormais les heureux propriétaires d’une grosse voiture américaine décapotable. Elle n’est pas encore là, nous avons encore notre Fiat noire, mais le rêve de ma mère se concrétise déjà.

Dans la semaine qui suit la transaction avec le jeune soldat américain, la Buick est transportée chez un carrossier. Tous les soirs, la conversation de ma mère revient sur la voiture et sur tout ce que nous ferons quand nous l’aurons enfin. Promenades sur la corniche capote baissée, bien sur c’est elle qui conduira, et pourquoi ne pas s’inscrire au rallye annuel du CAF?

Pourtant, un soir, je sens que mes parents sont nerveux, ils reviennent du garage et les nouvelles ne sont pas très bonnes. Le travail de réfection sera lourd et le devis dépasse visiblement le budget qu’ils avaient envisagé. Je comprends de la conversation qu’ils ont négocié la reprise de la Fiat mais que cela ne suffira pas à couvrir l’ensemble des frais annoncés par le garagiste. Il ne suffit pas en effet de refaire une beauté à la voiture, le diagnostique de la mécanique est préoccupant. Le vieux moteur d’avant guerre est fatigué et inadapté à la lourde Buick. Le garagiste leur a recommandé de le remplacer par un vrai moteur de Buick plus récent. Mais pour cela, le coût est totalement différent, plus du double, si je comprends bien, de ce qu’il faut déjà payer pour les travaux de carrosserie.

Mon père fait remarquer qu’il s’en doutait et qu’il l’avait dit. Pour sa part, il suggère de remplacer d’abord le moteur et de remettre à plus tard les autres travaux. Cette proposition fait bondir ma mère qui discute âprement et finit par se mettre dans une telle colère que mon père cède. Finalement, il est décidé que ce sont les travaux de peinture et de carrosserie qui seront réalisés en priorité. Pour la mécanique, ils demanderont au garagiste de remonter le démarreur qui est dans le coffre et de faire un bon réglage du vieux moteur de Chevrolet. Et puis, on le sait bien affirme ma mère, les garagistes exagèrent toujours quand il s’agit de mécanique !

Calmée, ma mère ajoute que lorsqu’on a poussé la voiture sur le parking des Darrymore, le moteur a bien démarré et donc qu’il fonctionne. Un réglage doit suffire, et de toutes façons, comme elle l’a déjà dit, nous n’avons pas l’intention de faire des courses de vitesse. D’ailleurs, le rallye du CAF est une promenade avec de nombreux arrêts pour faire des petits jeux. Le moteur de Chevrolet ira très bien pour ça, il ne sera plus utile de revenir sur le sujet. Dès le lendemain mes parents iront indiquer leur décision au garagiste.

Ce soir là, la tension de la veille a complètement disparue, ma mère flotte sur un petit nuage et mon père semble rallié à sa décision. Le seul regret et qu’il va falloir attendre plus d’une semaine avant de récupérer la belle Buick et laisser enfin la « vieille » Fiat au garage.

Ma mère met cette semaine à profit pour se préparer à sa nouvelle. Cela se traduit par l’achat de deux chapeaux et d’une paire d’escarpins blancs à très hauts talons. Des talons hauts, elle en met déjà pour compenser son mètre cinquante huit, mais ceux-ci sont vraiment très hauts. Je suis avec elle quand elle les achète et je me demande comment elle va faire pour marcher sur de telles échasses. Ce jour là, nous rentrons aussi dans une parfumerie, où, en plus d’une quantité de produits de maquillage et du parfum, elle achète de longs faux ongles et des faux cils.

Et l’attente de l’arrivée de la voiture prévue pour le samedi suivant, se passe ainsi entre travail et achats. Même la bonne attend fébrilement ce moment, elle qui n’est jamais montée dans une voiture décapotable, et une américaine en plus !

Jour J

Nous sommes enfin samedi, premier jour des vacances de Noël 1957. Mes parents sont partis en début d’après midi avec la Fiat, ils reviendront tout à l’heure dans la Buick. Pour l’occasion, ma mère arbore ses achats de la semaine. Elle porte un tailleur blanc très chic sur un fin chemisier de nylon bleu pale, les escarpins blancs aux immenses talons qu’elle a achetés avec moi et un petit chapeau, blanc lui aussi.

Elle sent très bon, s’est maquillée avec du rouge à lèvre assorti à la teinte des longs ongles vermillon qu’elle a collés sur ses vrais ongles et a mis du bleu clair sur ses paupières qui s’accorde avec son chemisier. Les faux cils parachèvent ce maquillage et je trouve qu’elle est vraiment très belle.

Je suis impatient de les voir revenir avec la nouvelle voiture et j’espère qu’il y aura des copains sur le trottoir quand ils arriveront. C’est vers quatre heures de l’après midi que je vois la voiture qui avance majestueusement dans la rue et qui monte sur le trottoir pour se ranger devant la fenêtre de l’appartement d’où je surveillais. Elle est magnifique, bleue et blanche, très longue avec tous ses chromes qui étincellent. Dommage, le trottoir est désert, tout le monde est parti en ville pour faire les dernières courses avant Noël. Immédiatement je cours vers la porte de l’appartement pour descendre les rejoindre.

Quand j’arrive sur le trottoir, mes parents sont toujours dans la voiture en train de regarder les boutons du tableau de bord. En me voyant ma mère me fait un grand sourire, elle ouvre sa portière et en se glissant vers le milieu de la banquette, me dit de monter à côté d’elle. Je m’installe et je referme la porte avec difficulté car elle est lourde et comme je n’ai pas fait trop attention à la retenir quand ma mère l’a ouverte, elle s’est rabattue vers l’arrière de la Buick. Rayonnante, ma mère me fait remarquer comme la banquette est large et comme on est à l’aise à trois à l’avant.

C’est vrai qu’il y a de la place, mais je pense quand même, que la place du milieu n’est pas très pratique à cause du gros tunnel qui doit servir à faire passer des pièces de mécanique qui vont vers l’arrière de la voiture. Avec ses hauts talons posés sur cette bosse, ma mère a les genoux qui remontent en haut du tableau de bord, mais ça n’a pas l’air de la gêner, elle croise même les jambes et étend ses bras sur le dossier de la banquette en insistant sur le confort de la voiture.

Après avoir bien admiré l’intérieur, nous descendons pour regarder la Buick de l’extérieur. La bonne nous a rejoint, elle aussi s’émerveille du travail du carrossier, on dirait vraiment une voiture neuve. Je regrette juste que la capote ne soit pas baissée, mais c’est vrai que fin décembre, même au Maroc, il ne fait pas très chaud. Je remarque que ma mère à vraiment bien choisi ses vêtements qui sont parfaitement assortis au bleu et au blanc de la voiture et je suis fier d’elle et de la voiture, vivement que les copains nous voient, ils seront morts de jalousie. Je trouve que mon père n’est pas aussi heureux qu’elle, il rentre vers l’appartement en nous laissant là sans s’attarder.

Après que nous ayons tous bien regardé la voiture sous toutes ses coutures, ma mère ouvre sa porte et nous fais monter à l’arrière. Il faut faire basculer le dossier du côté droit de la banquette, mais la portière est tellement large et la voiture tellement longue qu’il n’est pratiquement pas utile de basculer le dossier, de telle sorte qu’on peut s’installer à l’arrière sans que le passager avant n’ait besoin de descendre. Puis elle referme la lourde porte avant de faire le tour pour s’installer elle-même à la place du conducteur et de faire semblant de conduire.

Elle nous explique qu’il faut quand même qu’elle prenne bien la voiture en main avant de nous emmener faire un tour et que ce ne sera pas pour aujourd’hui, mais que dès demain, comme nous sommes invités chez les Delfoix, nous passerons par la corniche en y allant pour bien profiter de la voiture. On reste encore assis quelques instants à rêver, puis il faut bien regagner l’appartement car mes grands-parents viennent dîner. Dommage il fera nuit quand ils arriveront et ils ne pourront pas bien admirer la belle auto.

Quand ils arrivent vers sept heures, ma mère leur demande tout de suite s’ils n’ont rien remarqué en arrivant et paraît déçue de leur réponse négative. Sans même les laisser poser leurs manteaux, elle les entraîne dehors pour leur montrer sa nouvelle voiture. Son enthousiasme revient quand ils commencent par ne pas croire que cette américaine est bien à nous et qu’elle doit retourner chercher les clefs pour l’ouvrir et les faire monter dedans. Elle est restée habillée comme cette après midi, elle a juste enlevé son chapeau dans l’appartement et ma grand-mère la complimente sur son chic qui va bien avec la Buick.

Le repas est l’occasion pour ma mère de raconter par le détail comment nous avons pu réaliser cette belle affaire. Mon père tente de lui gâcher ses effets en expliquant que sous le capot, le moteur de la Buick a été remplacé par la vielle mécanique d’une Chevrolet d’avant guerre. Ma mère n’écoute pas et insiste même sur le plaisir qu’elle aura de conduire une voiture puissante. Mon père, reste désagréable en lui rappelant qu’il a fallut qu’ils se mettent à plusieurs pour les pousser car le Buick n’a pas voulu démarrer en partant de chez le carrossier cette après-midi. Ma mère s’agace, elle avoue que ce n’est effectivement pas le départ dont elle révait, mais elle ajoute qu’il n’y a rien d’anormal à ce qu’une voiture qui est restée immobilisée aussi longtemps ait un peu de mal à partir. La voyant s’énerver mes grand-parents et mon père n’insistent pas. Quand à moi, j’attends déjà demain avec impatience.

 
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4 réflexions sur “Buick et bas coutures -2 et 3- L’attente – Jour J

  1. Merci, Merci de partager avec nous ces moments. J’adore dans quel état cela peut nous mettre, je connais cela…Pas pour une grosse américaine, pour une beaucoup plus petite 😉

    J’attends la suite avec des photos, j’espère 😉

    Bien à vous

  2. Mais de rien, c’est un plaisir de publier cet excellent texte. Les voitures, j’en ai pas vraiment la passion, mais je me suis fait quand même un plaisir avec une américaine, une Mustang Cobra, celle-ci:

    On a tout de suite l’impression d’avoir quelque chose sous le capot, puissantes accélérations, tenue de route impeccable et très confortable. Elle devient petit à petit une pièce de collection, modèle 1978.

    Pour les photos, l’auteur m’en a communiqué quelques unes, et pour le reste je vais faire avec ce que je trouve.

    Bien à vous

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