Du nylon très scolaire

Une tranche d’enfance ou comment la création d’une société scolaire me mit en présence d’un charmant spectacle…

Cette histoire remonte non pas au temps des cerises, mais un peu après celui où Johnny refermait les portes de son pénitencier. A cette époque pour moi, il n’était pas question d’aller finir mes jours dans un pénitencier, je n’avais d’ailleurs pas l’âge d’y entrer, et ma mère avait toujours sa robe de mariée. En parlant de robe de mariée, il m’intéressait plus de savoir, ce que pouvait cacher à mon regard ce genre de tenue pour les grandes occasions, si vous voyez ce que je veux dire. Etant en pleine scolarité, je recevais plus souvent des invitations à suivre les cours, que des lettres d’invitation à une cérémonie nuptiale. En fin de compte, cela ne me gênait pas du tout car j’avais déjà construit mon petit royaume, en partie imaginaire, en partie réel. Notre prof était un mec fraîchement diplômé, un rien anarchiste et grand fumeur de gauloises, allumées avec un briquet à benzine primitif. Je le trouvais génial et pour une part il m’a servi de modèle pour la suite. Il avait décidé d’introduire dans l’enseignement des idées nouvelles, de quoi tirer la barbe à Charlemagne et à ces vieux croûtons qui considéraient l’enseignement comme une dictature. A son point de vue, la classe devait fonctionner comme une sorte de parti politique dont le programme était le bien-être de chaque élève, quel que soit son niveau. Pour cela il avait décidé de créer un comité de classe représenté par un président, un secrétaire et un caissier, les autres élèves étant en quelque sorte les membres du parti avec droit de vote. Justement pour constituer le comité, chaque élève devait voter à bulletin secret, pour trois élèves censés être représentatifs des élèves. A ma grande surprise je fus élu. Les élus devaient discuter entre eux pour savoir qui serait président, secrétaire, caissier. D’emblée je choisis le rôle de caissier, travail assez pépère. J’étais bien trop flemmard pour mener les débats, rôle du président, encore plus cossard pour noter ce qui se disait lors des débats, rôle du secrétaire. L’apport financier était assuré par un journal de classe, publié une fois par an et vendu dans le village. Annuellement, nous récoltions les vieux papiers et métaux que nous revendions à un ferrailleur. Cela suffisait pour couvrir les quelques dépenses que nous nous permettions en cours d’année, comme louer un véritable film de cinéma, que nous projetions dans la classe. Je me rappelle d’un certain western avec Kirk Douglas, « Shane » il me semble, qui finissait assez tristement, toute la classe avait les larmes aux yeux.  Pas beaucoup de nylon jusque ici hein? Rassurez-vous cela va venir. Je dirais même que cela va venir sous la forme d’une jeune fille, bien sous tous rapports et qui était la secrétaire de ce fameux comité. Je ne sais pas si les filles de ma classe ont voté pour moi à cause de mon physique, mais je soupçonne fortement les garçons d’avoir voté pour elle en rêvant un peu, car c’était vraiment une mignonne jeune fille.
Pour mettre en branle les assemblées hebdomadaires et définir une ligne de conduite, le prof avait pris une sage décision. Il invita un soir, avec la permission des parents, les trois membres du comité à une petite bouffe dans un bistrot du village. Bien sûr il paya de sa poche ces agapes, ma foi fort sympathiques. Pour faire comme les grands, très fiers de sortir le soir, nous nous étions sapés comme des princes, encouragés par les parents, qui voyaient déjà leur rejeton accéder au plus hautes destinées.

Quand je suis arrivé au bistrot le prof était déjà là, sirotant son pastis et grillant sa clope. Je me suis assis en face de lui, étant le premier. Le président est arrivé bon second, ne manquait plus que la secrétaire, qui arriva juste après. Nous étions au mois d’avril, prometteur d’un été radieux, mais avec ses journées parfois encore très fraîches. Vous connaissez le dicton: en avril ne te découvre pas d’un fil. Pour moi, il n’était pas question d’enlever ce fil, encore plus fortement s’il était en nylon. Justement la secrétaire avait mis une jupe ce soir là et bien sûr des bas, le collant n’ayant pas encore conquis le droit de cité. Epoque bénie pour tous les fétichistes qui l’ont vécue, non seulement les bas, mais les jupes droites pas encore mini, étaient présentes dans la garde-robe de ces demoiselles. Pour qu’un rêve prenne forme, il faut une équation à laquelle les mathématiciens n’ont jamais pensé: jarretelles + jupe droite + place libre à côté de soi, le spectacle peut commencer. Peut-être le plus sensuel, celui où l’imagination divague, guidé par des indices comme des bosses sur la jupe ou pour les aveugles, le doux crissement du nylon quand les jambes se croisent et se décroisent. J’avais tout cela à côté de moi et je ne m’en suis pas privé. Pendant le repas, le prétexte était tout trouvé de baisser les yeux sur mon assiette, mais en fait mes yeux faisaient un exercice de géométrie à 45 degrés pour admirer ces marques, bien en relief sur le tissus gris-sombre de la jupe. Je crois m’être si souvent prêté à ce jeu au cours de la soirée, que le prof à dû se douter de quelque chose. Il n’en a soufflé mot, mais je crois qu’il avait bien compris ma tourmente, en fin de compte plutôt agréable. Je suppose que lui aussi avait jeté un coup d’oeil à la miss quand elle s’est pontée et remarqué le spectacle. Je pense qu’il s’en foutait pas mal, fraîchement marié, il s’occupait plutôt des jarretelles de sa femme. Il ne m’en a jamais parlé, mais j’ai toujours senti qu’il avait envers moi une attitude qui me laissait envisager qu’il me considérait comme un peu en avance sur le reste de la classe, tant il est vrai que je considérais comme coincés la plupart mes petits camarades d’école, peu curieux du monde qui les entourait. Il m’a plusieurs fois conseillé d’aller voir des films qui n’étaient pas tout à fait de mon âge, selon la loi qui fixait l’âge à 16 ans, mais en m’assurant que jamais personne ne me demanderait si j’avais l’âge de les voir. J’ai essayé et c’était vrai.

Bref, la soirée fut réussie, la société scolaire fut fondée et perdura bien au delà de la fin de ma scolarité. Quand je pense à elle, je ne peux m’empêcher de penser à ce souper et à cette fille qui me révéla bien innocemment une partie de ses secrets, dont je n’ai jamais su la couleur, ni la forme, ni la matière. Elle est sans doute mariée, peut-être grand-mère, je n’en sais rien. Par hasard, il se peut qu’elle se reconnaisse en lisant ces lignes. Elle se rappellera de ce prof un peu révolutionnaire, un peu fou, mais combien sympathique. Si elle me lit, je voudrais juste lui dire que maintenant il enseigne au paradis pour autant que les anges aillent à l’école. Salut  Prof, avec toi l’école était  si différente, même les cancres étaient fiers du peu qu’ils savaient. Et merci de la rêverie  que tu m’as offerte, un soir dans ce bistrot de village. Ce n’était qu’une paire de bas et quelques jarretelles, sans doute quatre. Je ne les ai jamais vues et pourtant je savais qu’elles existaient. Bientôt un demi siècle après, tu vois, je n’ai rien oublié


Jeter une bouteille musicale à la mer (11)

Dans toutes mes adorations musicales, le style qui revient le plus souvent dans mes écoutes est le garage punk, le psychédélique. Si l’appellation première n’existait pas vraiment dans les sixties, elle devint un style à part entière un peu plus tard. Nul n’ignore que les USA forment un vaste territoire et une population considérable. Quand la musique est devenue une industrie pour les jeunes avec ses miroirs aux alouettes, les candidats se pressaient au portillon. Des milliers d’orchestres, de chanteurs, revendiquèrent le droit à faire de la musique et surtout d’arriver à enregistrer un disque. Le style doit surtout son nom au fait que le garage familial servait de lieu de répétition et parfois même d’enregistrement. On y colla le terme punk, car parfois on peut y trouver les prémices de ce style, un dizaine d’années avant son avènement. Ce n’était pas trop difficile, chaque ville, même perdue au fond du pays, avait un ou plusieurs labels locaux. On avait alors la possibilité de publier un 45 tours, le plus souvent à ses frais. Ils servaient de promotion et de carte de visite pour les artistes quand ils se produisaient lors de concerts de plus ou moins grande importance. Les grandes maisons de disques avaient des rabatteurs qui tournaient les disquaires locaux dans l’espoir d’y découvrir un disque qui ferait un malheur sur la plan national, même international. Dans ce cas, les droits étaient rachetés ou les chansons réenregistrées  et publiés sur un label important. Il y a quelques artistes qui accédèrent à la gloire de cette manière là, le cas le plus connu étant Elvis Presley. Bien sûr la majorité restèrent d’obscurs interprètes et leurs disques d’obscures galettes entre les mains de quelques détenteurs en principe heureux. Le potentiel resté caché est énorme, des milliers de titres, certains étant de purs joyaux. La frontière entre garage et psychédélique est parfois ténue, un titre peut très bien coiffer les deux noms. Entre 1963 et 1967, c’est plus souvent du garage brut et que à partir de là, le son laisse entrevoir les artifices sonores du  psychédélique.

En 1972,  Lenny Kaye, guitariste de Patti Smith, parvient à compiler et faire éditer un double album qui regroupe quelques titres à tendance psychédélique et pour la première fois le terme punk rock figure sur un disque. Les noms qui apparaissent sont relativement connus des amateurs de musique qui observèrent le mouvement de son vivant. Presque tous les titres proviennent de grands labels, mais n’ont pas tous connu un succès retentissant. Ils n’en reste pas moins qu’ils attirent l’attention et donne l’envie aux encyclopédistes d’explorer le domaine, riche en promesses. Le pari sera tenu, d’innombrables compilations verront le jour, j’en possède plusieurs centaines. C’est d’une fertilité sonore incroyable. Sur les milliers de titres à écouter, il est difficile d’en trouver deux qui sonnent la même chose. Au regard de ce qui se fait aujourd’hui, presque toujours le même son synthétique, on peut considérer cette époque comme une belle aventure.

Voici quelques titres extraits de ces compilations, tous aussi obscurs que beaux.  C’est peut-être un peu vieillot pour certains, mais justement on est ici pour cela.