Nylon paprazzi (7)

En fin 1941 on peut considérer que la France est en guerre, elle est même envahie et le gouvernement français siège à Vichy. On a souvent l’impression quand on écoute les témoignages que la vie était bien triste, les loisirs inexistants, les informations peu crédibles. Pourtant en lisant certains journaux, on a vite un peu l’impression du contraire. Je suis tombé un numéro du « Figaro » datant du 11 novembre 1941 et suis très étonné du contenu, pas vraiment l’idée que je m’en faisais. Bien sûr le contenu est un tantinet propagandiste, on souligne les victoires allemandes, qui à cette époque sont nombreuses. Bien que le journal ne contienne que 4 pages, une est entièrement dédiée à la femme, la mode évidemment et les petits conseils de beauté. A ma grande surprise on y parle de bas nylon, avec une grande question: les Américaines porteront-elles des bas de coton?
Le ton de l’article en est presque tragique. Résumons la situation. Le bas nylon est inventé, mais le bas de soie est encore très populaire. Après avoir remplacé le bas de coton, qui est plus un cache jambe qu’un article d’élégance, il a le vent en poupe, le nylon ne l’ayant pas encore supplanté. Mais la guerre est là. Le principal fournisseur de coton est le Japon. Historiquement, nous sommes à quatre semaines de l’attaque de Pearl Harbour, mais les relations commerciales sont rompues. Le nylon est dans la pratique une soie artificielle, obtenue chimiquement. Les produits nécessaires à sa confection sont bien évidemment utilisés majoritairement pour le matériel de guerre. Entre la soie qui n’arrive plus et le nylon qui se fait rare dans la confection, vient s’ajouter un phénomène totalement inconnu et mystérieux. A Washington, des femmes constatèrent que leurs bas de soie, les derniers sauvés, se transformaient en écumoires. J’imagine déjà leur parler nasal sortir un chapelet de « shit », tout en pestant contre la qualité des produits qu’on leur fourgue. Une étude approfondie du phénomène révéla que de l’aide sulfurique entourait les déchirures. On attribua la cause à une usine qui envoyait de l’acide dans l’atmosphère, qui par réaction chimique perçait des trous dans les bas. On ne chercha pas vraiment laquelle, secret défense, pas plus qu’on ne remboursa les dégâts. Bonjour l’air pur!
Voilà de quoi parlait le « Figaro » ce beau jour de l’automne 41. On peut aussi lire entre les lignes et penser que si les Françaises n’avaient plus trop de bas à se mettre sur la jambe, l’air d’ici était au moins respirable.

Mesdames, mesdemoiselles, pas vous messieurs, qui portez des bas aujourd’hui… enfin j’espère, que représente pour vous cet vêtement et ses indispensables accessoires qui servent à les tenir bien en place, je veux parler de ces coquines jarretelles et autres vêtements destinés à fixer les bas? J’imagine que vous êtes moderne, in, branchée, chébran, tout le folklore actuel quoi. Il ne vous a pas fallu plus d’un claquement de doigts pour franchir le gué qui vous mène vers cette sensation, à la fois voluptueuse et coquine, de vous sentir autre. Imaginez les doutes, les questions, d’une dame des années 30, qui considère la lingerie avec l’air aussi étonné et curieux que si un ovni était venu se poser dans son jardin. Un article paru dans « La Mode et la Maison », publié en mars 1936, m’y fait songer. Tout ne semble pas encore clair dans l’esprit de certaines dames de l’époque. Cela va du nombres de jarretelles nécessaires au bon usage de la chose à la manière de mettre en pratique le bon fonctionnement de cette « machine » à tenir les bas. Article sur les conseils d’une journaliste publié sous le titre « Chez la corsetière ».

La corsetière me fait attendre, mon essayage n’est pas prêt. Elle me donne quelques revues à feuilleter et m’installe, pour les regarder, dans une minuscule salle d’attente, juste entre le magasin et le salon d’essayage. Excellent poste d’observation, eu somme, j’en profiterai pour m’instruire.

Voici justement une jeune fille mince et sportive qui arrive. II lui faut une ceinture — oh simplement pour soutenir ses bas — les jarretières sont peu pratiques et les « mi-bas » pour dame terminés par un élastique ne lui inspirent pas confiance. Pourtant, elle se rend compte qu’une ceinture, si petite soit-elle, dès qu’elle s’appuie à la taille on aux hanches pour soutenir les bas, modifie l’équilibre du corps et doit être bien étudiée. Elle demande conseil.

Les jarretelles ne doivent pas être seulement placées devant, ce qui ferait remonter la ceinture dans le dos et accentuerait la cambrure des reins. Elles doivent être réparties deux devant, deux sur les côtés et deux derrière. Le fait d’en avoir six permet d’ailleurs de les tendre beaucoup moins, ce qui épargne a la fois l’élastique et les bas. Les « systèmes » de ces jarretelles ne doivent pas blesser: pour cela, pas d’angles vifs et un isolant en peluche ou en caoutchouc. Ils ne doivent pas non plus arracher les bas, mais ceci est difficile a apprécier; en les voyant, force nous est d’acheter en confiance. Mais rares sont celles qui se contentent de porter une ceinture simplement pour maintenir leurs bas. Les autres lui demandent, soit de paraître plus minces, soit la correction de tel ou tel point défectueux de leur silhouette.

Pour paraître plus mince une ceinture élastique suffit, pourvu qu elle soit bien choisie, c’est-à-dire :
– Qu’elle serre assez mais pas trop, la tension excessive ayant pour effet de la déformer plus vite, et de la déplacer vers la taille sensiblement plus mince que les hanches. On compte trop souvent sur les jarretelles pour remédier à ce dernier inconvénient, et de fait elles maintiennent la ceinture en place non sans gêne tant qu’on se tient debout, mais ne jouent plus le même rôle dès qu’on s’assied par exemple.

– Il faut que sa matière soit telle qu’on puisse la porter sur la peau et la laver facilement. Les ceintures de gomme pure dites amaigrissantes se lavent et s’essuient instantanément. On les enfile facilement pourvu qu’elles soient légèrement saupoudrées de talc mais, comme elles ne laissent pas passer l’air, elles donnent chaud. C’est d’ailleurs le secret de leurs vertus amincissantes. Enfin, elles font un usage assez irrégulier, parfois très long, parfois assez court, elles finissent toujours par se déchirer brusquement de façon irréparable. L’été, elles présentent l’avantage de rester parfaitement en place sans le secours des jarretelles et peuvent se porter sans inconvénient sous le costume de bains.
Les ceintures de tricot élastique font un bien plus long usage, se lavent facilement avec une brosse et du savon, mais ne sèchent pas instantanément. Il est recommandé, d’ailleurs, de ne pas les exposer au soleil.
Vous voilà, j’espère, rassurées. Vous aurez sans doute remarqué un petit détail. En comptant le nombre de jarretelles préconisé, vous arriverez à douze. De quoi s’assurer contre toute chute de bas imprévue. La tendance est aussi au très serré. Comme cette dame à qui son docteur conseillait d’avaler une pilule au saut du lit.
– Vous n’y pensez pas docteur, après je ne pourrai plus enfiler mon corset!

Je ne résiste pas  à la tentation de poursuivre mes explorations journalistiques dans quelques journaux oubliés, mais bien franchouillards. Un des plus célèbres fut « Le Petit Parisien », quotidien qui exista jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale. Journal politique de droite avant tout, il savait aussi ratisser plus large en publiant des articles plus récréatifs. En voici un extrait d’un numéro de février 1928, intitulé « bas de soie ». Bien sûr, le nylon n’était pas encore inventé, mais il n’empêche que certaines dames avaient déjà compris tout le pouvoir de séduction qu’elles pouvaient tirer d’une paire de bas. Même si la fortune ne les attendait pas dans leurs lits.

Mme Schpim était dans la joie en faisant ses comptes du mois, elle s’était trouvée à la tête de cent francs d’économies. Peuh! dites-vous dédaigneusement.. Cent francs, qu’est-ce que c’est que ça. Essayez donc, avec vos cent francs, d’acheter une malheureuse petite livre sterling.
N’empêche que Mme Schpim était bien contente, et qu’à sa place vous l’eussiez été tout autant, chère madame.  Car son billet de cent francs n’était pas un billet comme les autres, ceux qu’elle consacre, chaque mois, à l’acquisition de tous les accessoires qui font marcher sa maison, boeuf mode, poireaux, camembert, confitures, savon, huile, balais, robes, chaussures et gaz d’éclairage
C’était un billet qui ne devait rien à personne, un billet de rabiot. Et l’on sait que tout ce qui est de rabiot ne peut être remis en compte.
Le rabiot est sacré. Il est hors budget. Il est destiné à une emplette de fantaisie, de luxe, à quelque chose d’agréable qu’on ne s’offrirait pas avec ses ressources ordinaires.
Et c’est cela qui faisait la joie de Mme Schpinn
Avec ses cent francs de rabiot, qu’allait-elle s’acheter ?
Bien entendu, il ne pouvait être question de faire un cadeau à son mari. Un mari, c’est fait pour travailler et apporter l’argent nécessaire au ménage, double et noble satisfaction, bien suffisante, par conséquent. Un mari ne saurait donc prétendre profiter du rabiot que son économe épouse a réussi à faire en grattant par-ci par-là sur certains chapitres de dépenses, fût-ce les chapitres à lui consacrés. Il ne manquerait plus que cela!
J’ai trouvé! s’écria mentalement Mme Schpim. Depuis longtemps, j’ai envie d’une paire de bas de soie. J’ai de très jolies jambes. Elles méritent mieux que les bas de fil dont je les habille ordinairement. Je vais donc m’offrir une paire de bas de soie. Des beaux, très fins. Mes jambes y gagneront encore. Et qui, en somme, en aura de la satisfaction ? Mon mari. Car pour qui une femme cherche- t-elle à se faire belle ? Pour son mari. Tout de même, Alfred en a-t-il de la chance que j’aie fait cent francs d’économie.
Et, son précieux billet soigneusement enfoui dans un compartiment spécial de son sac à main, Mme Schpim courut, joyeuse comme un enfant, au « Paradis retrouvé », qui, comme on le sait, vend les plus beaux bas de tout Paris.
– De beaux bas de soie ? Parfaitement, madame, j’ai votre affaire. En voici à 135 francs. Magnifiques. Baguette brodée,  entièrement diminués et sans défaut. – Cent trente-cinq francs ?  C’est un peu cher.
– En voici à 80 francs, de très bonne qualité également et bien plus avantageux.
Ils étaient à 1oo francs il y a huit jours, mais on les a démarqués.
Mme Schpim prit les bas à 80 francs. Quelle veine! Il me reste 20 francs sur mon billet! Que vais-je bien pouvoir m’offrir avec ce nouveau rabiot ? Des jarretelles brodées de petites roses. Dame! avec de beaux bas. Justement, en voici de ravissantes.
– Combien ces jarretelles, mademoiselle ?
– Cinquante francs.
– Heu. Vous n’en auriez pas de démarquées ?-
– Si. Il me reste celles-ci. Elles étaient à 60 francs. Aujourd’hui, 40.
Mme Schpim réfléchit.
– Quarante francs. Et je n’ai plus que 20 francs sur mon billet. C’est trop cher de 20 francs. Il est vrai que, sur mes bas j’ai gagné 20 francs, puisque ce sont des bas de 100 francs que j’ai payés 80, moins 20 ôté de 40, reste 20. Les jarretelles ne me coûteront donc que 20 francs.
– Je les prends, mademoiselle.
Mme Schpim, de plus en plus ravie, emporta les jarretelles avec les bas et se dirigea vers la sortie.
Chemin faisant, elle se dit:
Quelles bonnes affaires j’ai faites.  Pour 120 francs, j’ai des bas de soie de100 francs et des jarretelles de 60, c’est- à-dire 160 francs de marchandises. C’est donc 60 francs que je gagne. Et si j’avais pris les bas de 135 francs au lieu de ceux de 80, j’aurais dépensé 55 francs de plus et 60, ça fait 115. 115 francs qu’on n’a pas dépensés, c’est 155 francs gagnés. Oh les amours de souliers Des jambes comme les miennes, avec de beaux bas et de jolies jarretelles, doivent être chaussées convenablement. Et puisque à mes 100 francs de rabiot j’ai ajouté 115 francs d’économies, je puis bien m’offrir ces petits souliers. Combien, mademoiselle ?
– Deux cents francs, madame. Voulez-vous me les essayer, s’il vous plaît ?
– Ils me vont à ravir. Je les prends.
C’est Alfred qui va être content!
Charmante histoire, nest-ce pas? Je verrais assez bien le tout comme problème mathématique dans les écoles. Combien madame Schpim devra-t-elle économiser le mois prochain pour rentrer dans son budget?  Sachant que son mari va perdre 100 francs aux courses, mais en gagner 125 à la loterie pendant qu’une malheureuse fuite de gaz domestique augmentera la facture de 23%, en tenant compte d’une basse réelle de son prix de 2,5% à partir du mois prochain.

11 réflexions sur “Nylon paprazzi (7)

  1. Une ceinture amincissante en caoutchouc sous le costume de bains… ouaouh… pouah !!!
    Allez zou, je vais faire tous les supermarchés de la région pour trouver du Lux à l’eau froide et j’essaierai de l’avoir en promo pour pouvoir, avec les économies, acheter les superbes escarpins de la nouvelle collection Guess (j’appellerai Madame Schpinn si j’ai du mal à calculer) 😉
    Merci pour ce bel article joliment illustré !
    Amicalement

    • Merci Cassiopée,

      Il me semble que Lux avait aussi adopté pendant un moment le slogan « le savon des stars », ça devait être dans les années 60. Alors cela devrait vous convenir à merveille… Lux + Guess et éventuellement des bas à coutures, c’est la totale!

      Bien à vous amicalement

  2. Merci M. Le Boss Reporter pour ses impressions et autres anecdotes en direct, ou en différé, j’aime quand vous relatez avoir donné de votre personne (sourire), les deux photos du haut sont divines, passez une belle journée au gré des bas, je vous salue amicalement bien haut !

    • Merci Mr Valmont,

      Payer de ma personne, remarquez que je suis amplement remboursé quand je peux attraper une vision de bas au vol. J’aime bien fouiller le passé à la recherche d’anecdotes ou histoires savoureuses. Là, c’est toujours mon côté amateur d’histoires de l’histoire. Je cible un peu pour le blog, mais croyez bien que je ne m’arrête pas là. Je cours les brocantes pour trouver des livres anciens. Parfois j’ai de belles surprises, comme trouver une lettre manuscrite d’un auteur célèbre, en réponse à un lecteur qui avait lu un de ses livres. C’est le genre de trouvaille qui fait toujours plaisir.

      Excellent weekend à vous avec mes amicales salutations

  3. Voyager dans le temps avec vous, moi j’adore !!! Les faits historiques prennent vie entre vos lignes, ce temps lointain est agréable à redécouvrir sous votre plume, j’aurais aimé avoir un prof d’histoire tel que vous !!

    En tout cas je vois que rien n’a changé… les femmes font toujours de sacrées économies en faisant leur lèche vitrine ! 😉

    Génial cet article, j’en avais lu une partie l’autre jour et avais joué les malpolies (ou les filles de l’air, c’est comme vous préférez 😉 )sans vous faire un petit coucou… désolée, trop pressée que j’étais !!! Alors double ration de bisoussssssss M. Le Boss, vous l’avez bien mérité !!!!

    • Merci Miss Legs,

      On m’a souvent fait remarquer que j’étais un bon conteur (avec l’accent!). J’ai, parait-il, le sens du détail. Je pense qu’une partie se retrouve dans mes écrits. J’ai écrit une fois une lettre pour une collègue de travail qui prenait sa retraite. On m’a demandé à quel écrivain je l’avais empruntée, oups! La personne concernée avait les larmes aux yeux et pourtant la lettre n’était pas triste, plutôt gaie. Si je ne suis pas prof d’histoire, par contre j’adore lire des livres d’histoire, j’en ai lu des centaines. Ma plus longue contribution personnelle à l’histoire est pour la musique, une série d’articles qui ont été publiés dans un magazine qui fait référence. Un personnage légendaire de l’époque yéyé, m’a dit qu’il adorait me lire. Ca c’est un beau compliment, le genre de ceux qui vous aide à continuer. J’espère devenir un conteur en nylon maintenant. Déjà plus de 300 billets dans mon blog et je crois que pour la plupart ce n’est pas juste quelques mots, c’est pas mal parti, alors continuons…

      Encore merci

      Bisous du prof, du Boss et du grand gentil loup!

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