Jarretelles et bas sur fond de soldes

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L’aventure commence à l’aurore disait Brel dans une de ses chansons. Au risque de le traiter de menteur, pour moi elle commence plutôt l’après-midi. Vous connaissez le décor, un grand magasin dans lequel j’aime flâner. C’est une connerie, mais dans ces lieux, cela sent toujours bon. Un petit relent agréable du rayon parfumerie qui semble hanter tout le magasin de ses effluves invisibles. Je suis de bonne humeur, bonne table à midi, suivi d’un petit café bien serré, comme si je dansais un slow entreprenant avec une belle dame. C’est les soldes et leur euphorie dépensière. Bien des gens se donnent l’illusion que tout peut s’acheter avec quelques pièces. Pour en revenir à Brel, imaginons que dans un couplet de « Ces Gens-Là », il avait consacré un couplet aux soldes, attention c’est à double sens:

Et puis il y a la fille,

Qui court tous les soldes

Qui cherche les bonnes affaires

Mais qui n’a pas la beauté

Pour animer ses rêves

Et qu’elle cherche le prince

Qui lui offrira tout ça

En échange d’un désir

Qui sera mort demain

Parti vers d’autres ailleurs

De possibles meilleurs

Faut vous dire Monsieur

Que chez gens-là

On aimerait bien, monsieur, on aimerait bien

On scrute

Vous reconnaissez-vous dans la chanson de Brel? Je ne bois pas, je ne vais pas à l’église, j’vais pas faire des affaires avec ma petite auto. J’aimerais pas avoir l’air du tout. Je n’ai pas la moustache du père et je ne suis pas mort d’une glissade. Le seule couplet qui pourrait me concerner de loin est celui de Frida, je crois qu’on a tous eu une Frida. Le charme des chansons de Brel ou Brassens, c’est de ne concerner que les autres, pas vrai?

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Après cette intermède en musique sans son, revenons à nos soldes. Je fais modestement partie de cette foule fiévreuse qui a bien compris que les panneaux « sale » n’indiquent pas l’état des lieux, mais un de ces anglicismes qu’on veut nous imposer pour nous désigner les soldes. Comme si le modeste effort de traduction nous rapportait 50% de rabais supplémentaire. Les soldes peuvent quand même avoir du bon. Comme cette anecdote qui m’est arrivée récemment. Dans une autre vente, un autre endroit, une autre année, je me suis acheté une flopée de t-shirts, à quelque chose comme deux euros pièce. S’il n’y a pas au moins une dizaine de collègues de travail qui ne m’ont pas félicité pour leur originalité, que le grand croc me crique. Comme quoi, pas besoin de se pavaner en Lacoste pour intéresser la foule. Ce Boss, un rien l’habille! J’ai mon modeste achat à la main, pas même soldé, l’envie de ne pas faire comme les autres. Je prends la queue, aucune allusion érotique, je patiente. Devant moi un couple, la quarantaine. Madame est bien mise, un jupe, des collants opaques, une veste de bel effet. Monsieur est classique, bien fringué, une tête de séducteur alimentée par une circulation sanguine qui commence à avoir des ratés, le cheveu rare et bien entretenu. Madame tient sur son bras gauche à l’aide de la main droite, une pile d’achats assez conséquente.  A voir, il s’agit plutôt de lingerie, ce qui mine de rien, suscite mon intérêt, vous pensez bien. J’ai beau scruter attentivement, je remarque rien de spécial dans le tas, mais attendons la suite. C’est son tour de passer à la caisse, elle pose sa pile sur le comptoir, C’est le cas de le dire, le défilé de lingerie peut commencer, grâce à la vendeuse qui saisit les pièces une à une pour les plier et les comptabiliser. J’avais un doute, vite dissipé. La belle a prévu quelques soirées chaudes pour compenser la température extérieure plutôt frisquette. Elle a choisi d’être coquine. Six ou six culottes et strings pas très sages. Quelques trucs destinés à soutenir ce qui nous classe dans les mammifères, style de même acabit. Et je les attendais, de quoi se faire encore plus désirable en portant des bas, une guêpière mauve, deux porte-jarretelles, l’un rose, comme c’est mignon, l’autre d’un noir plus conventionnel. C’est de la lingerie minimaliste, mais je pense qu’elle ne va pas aller au bureau avec ça. Et puis, disons que c’est le geste qui compte. Pas la moindre paire de bas, mais elle ne doit pas être à son coup d’essai, il doit bien y avoir un tiroir à quelque part qui ne contient pas que des images pieuses.  Monsieur, bien que ne pipant mot, doit avoir une paire de mains virtuelles qui applaudit très fort et réclame des bis. Sortant les mains de ses fouilles, dans lesquelles il avait peut-être discrètement entamé un petit billard de poche, il sort fièrement sa carte de crédit, c’est sa tournée. Quant au Boss, il jubile du spectacle de cette femelle écureuil qui a fait provision de noisettes pour l’hiver, tout en ayant envie du jouer du casse-noisette sur un air de Tchaikovsky.

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Même après-midi, autre lieu. Le second café me tourneboule l’esprit. C’est ma petite drogue, mon petit plaisir. Je dois en avoir bu quelques trains, composés d’un tas de wagons-citernes. On le dit mauvais pour la santé. Bah, ma mère qui franchit la barre des 90, n’a bu que cela dans sa vie. Imaginez les derricks en Arabie-Saoudite qui produisent du café, eh bien pour elle, c’était juste suffisant. Un bar anonyme, là où je pose mes fesses au hasard des places libres. Le café commandé, toujours bien serré, j’ausculte la foule avoisinante tel un toubib qui trouve des morpions en se demandant ce qu’ils peuvent foutre là. Sur ma droite, un peu plus loin, deux femmes entretiennent le feu de leur conversation. Probablement deux frangines, avec ce petit air de façonné dans le même moule. La plus jolie, je la vois de profil, assise sur sa chaise avec sa jupe grise un peu serrée. Ah, si elle ne porte pas des bas jarretières, que le grand cric me croque avec sa trique. Il y a des évidences que l’on ne peut pas nier, genre on trouve sa femme au lit avec le voisin « Mais non chéri, c’est pas ce que tu crois¨. Le spectacle me plaît et j’ai les yeux rivés… sur le spectacle. La frangine prend cela à son compte, visiblement j’ai l’air de l’intéresser. Elle ne me quitte pas des yeux en esquissant un léger sourire, je dirais marchand. Bien sûr, avec la distance, elle ne peut deviner que mon intérêt se porte 80 centimètres plus à gauche et 78,2 centimètres plus bas. Eh non ma belle, les femmes inconnues en pantalons ne m’intéressent pas trop. Sauf si elles me font savoir qu’elles ont une collection pas possible de porte-jarretelles à la maison. Je peux éventuellement visiter, uniquement sur invitation naturellement, on est gentleman et on le reste. Tant pis, le spectacle fut quand même des plus agréables. Et qui sait, la prochaine fois, il y aura à la même place une dame assise avec un bout de jarretelle qui me fera coucou du fond de son antre.

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2 réflexions sur “Jarretelles et bas sur fond de soldes

  1. Voui ben le monsieur, il a beau se la péter avec son rectangle de plastoc, il est nul ! Bah oui, enfin, quand je fais les boutiques avec Orion, c’est sur ses bras à lui que j’empile les achats… manquerait plus que je n’aie plus les mains libres pour farfouiller, naméo !
    Bisous M’sieur Boss

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