Léo coeur de nylon

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Le bistrot n’avait rien d’exceptionnel, un lieu où quelques habitués avaient l’habitude d’avoir des habitudes. Le patron appuyé sur son comptoir ne se mettait en position verticale que pour servir un client. Chaque fois qu’il avait envie d’allumer une cigarette, il l’a prenait dans sa boîte spéciale, ou ce qui en tenait lieu, le coin de son oreille. Certains ont l’habitude de mettre là, un crayon entre deux utilisations. Lui, c’était sa cigarette, il était ainsi certain d’en trouver toujours une en cas de besoin urgent. Aussitôt la place vide, en tirant les premières bouffées, il coinçait  la suivante, prête à subir l’épreuve du feu. Quand il avait un peu trop forcé et accepté les généreuses tournées qui étaient parfois plus nombreuses que les clients, il lui arrivait d’oublier de prévoir la suivante. Le moment de sa dose venue, cherchant la prochaine victime, il regardait autour de lui pour voir si elle n’était pas tombée sans qu’il s’en aperçoive. Quand son brouillard alcoolisé se dissipait un instant, il se ravisait et allait puiser à même le paquet, pestant comme toujours sur sa distraction. Une fois le bout de la clope devenu incandescent, il pouvait retourner à ses affaires.

– Remets-nous ça Léo, c’est ma tournée!

C’était le signal que les plus démunis financièrement attendaient. Il n’y avait pas de profiteurs, le roue de la fortune tournait selon ses envies, s’arrêtant un jour vers un et le lendemain vers l’autre. Aucune comptabilité n’était tenue, on savait que les dépenses d’un jour seraient compensées par la non dépense d’un autre jour. La seule chose qui avait un peu l’apparence d’une certitude, c’est que l’on ne mourrait pas de soif tout au long de la semaine. Chez Léo, c’était comme ça, on ne cherchait pas tellement à savoir si les roses avaient beaucoup de temps à vivre, le vin avait le parfum de l’amitié sans épines.

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Léo était un ancien chanteur reconverti dans la bouteille que l’on écluse au ballon. Jadis, il avait brillé comme une étoile un peu perdue au milieu du ciel, mais il avait brillé. Certains fans se souvenaient encore de son nom. Accrochées au mur derrière le comptoir, des photos témoignaient de sa rencontre avec de plus grandes vedettes que lui. Un instant, on aurait pu l’imaginer comme un rival. Un tragique accident de voiture, l’avait rendu dans l’incapacité de continuer sa carrière de chanteur de charme. Un modeste semblant de fortune lui avait permis de s’acheter son petit bistrot. Au fil des ans, la clientèle nombreuse des débuts, avait fait place à quelques visages du quartier qui étaient devenus son bas de laine. L’un des plus réguliers était Marly. On ne savait pas trop si c’était son nom ou un surnom, on s’en foutait, il était juste lui. Contrairement aux autres, il faisait un peu bande à part. Il s’asseyait toujours à une table, le plus souvent la même, quand elle était libre. Ses yeux allaient de gauche à droite sur les pages du livre qu’il avait toujours comme compagnon fidèle. On savait qu’il avait des lettres comme on dit chez les gens cultivés. Nul n’en savait plus, mais on le traitait avec un certain respect, sans savoir pourquoi exactement. Une émanation invisible qui devait titiller l’inconscient des autres clients.
Ce soir là, pourtant, un fait inhabituel se produisit. Un belle dame, élégamment vêtue, perchée sur des talons que l’on pouvait qualifier de haut, entra dans le bistrot. Léo, qui ne la quitta pas du regard depuis son entrée, laissait errer un oeil connaisseur sur la dame. Il s’arrêta longuement sur ses jambes. De merveilleuse jambes au galbe parfait, couvertes d’un voile noir qu’une couture séparait sur l’arrière. Léo avait plus de connaissances en la matière que l’on ne pouvait soupçonner. Dans son petit jardin secret, il était un fou absolu de bas. Il regrettait bien l’apparition de ce foutu collant qui avait relégué dans son esprit les jambes des dames au rang de saucisses enveloppés dans un quelconque boyau. Il regrettait d’autant plus, que le coquin en avait bien profité au temps de sa célébrité. Les jours fastes, quand la foule des concerts l’attendait à la sortie, il acceptait bien volontiers à chaque fois qu’on le lui demandait, de poser pour une photo.  Il suffisait d’une première demande, pour que tout le monde en fasse autant. Les dames et demoiselles n’étaient pas en reste. C’est vrai qu’il était plutôt beau gosse dans ses années de vedettariat, alors poser en plus avec une célébrité, quoi de mieux. Mais en fin renard, Léo ne faisait pas tout à fait cela pour la beauté du geste. Quand une belle s’invitait pour la photo, il regardait discrètement les jambes de la dame pour voir si elles étaient nues. Si ce n’était pas le cas, il savait que la dame portait des bas, le collant n’avait pas encore suscité l’approbation féminine. D’un geste qui se voulait amical et pour donner un semblant de moment d’intimité à l’heureuse élue, il baladait discrètement  sa main sur les cuisses de sa partenaire d’un instant, avant de d’immobiliser sa main sur la hanche ou sur l’épaule. Ah, il en avait tâté des jarretelles qui se cachaient sous ces robes et jupes qui s’offraient à lui. Des fines, des moins fines, des grosses, il aurait presque pu dire à quel genre de sous-vêtement elles appartenaient, gaines, porte-jarretelles, corsets. Etaient-elles toutes dupes? Tellement sous son charme pour ne pas  sentir ces explorations un peu dirigées? Il n’aurait su le dire, un chose était sûre, aucune n’avait manifesté un mouvement d’humeur. Certaines, un peu plus imaginatives, avaient ressenti cela comme une invitation. Il n’était pas rare que la nuit s’achève pour elles d’une manière dont elles avaient peut être rêvé, sans doubler le rêve pour qu’il devienne réalité. La chambre d’hôtel, réservée par sa secrétaire, les attendait. Il se souvenait avec plaisir de ces déshabillages, tantôt comme meneur, tantôt comme contemplateur. En la matière, il avait ses préférences, il jouait parfois un futur strip poker. Il misait sur le genre qu’il aimait, tout en espérant le découvrir quand tout deviendrait visible. En réalité, il se trompait rarement, mais ne criait jamais victoire quand il gagnait. Sa réussite était une victoire qui offrait un podium à sa libido. C’est alors qu’il se mettait derrière l’objectif, immortalisant pour son éternité, la belle en petite tenue. Il avait toujours son album, qu’il gardait précieusement, bien plus que celui où il posait avec des vedettes. De temps en temps, comme on consulte les photos de famille, il se rappelait les circonstances qui l’avaient transformé en photographe pour capturer l’ambiance d’une chambre d’hôtel dont il ne payait jamais la note. Sa femme, car il était marié, n’ignorait rien de son passé discrètement rangé sur les rayons d’une bibliothèque. Elle figurait dans l’album parmi les autres conquêtes, et c’était la photo qu’il préférait. Elle était devenue sa femme, car c’est bien la seule alors qu’il était en morceaux sur un lit d’hôpital, qui ne lui avait pas tourné le dos. Bien au contraire, elle s’était occupé de lui comme une lionne protège ses petits, rugissant comme le lion de la Metro Goldwyn Mayer quand on s’approchait de lui avec des intentions peu claires. Un soir à la lumière de la lampe de chevet, dans le silence de sa chambre de convalescence, il lui avait demandé sa main de sa voix abîmée qui ne chanterait plus jamais de sérénades Clara avait dit oui, simplement, les larmes aux yeux. Ils s’étaient mariés, ils avaient choisi ensemble le bistrot dont la soif des clients servirait à étancher celle de leurs amours. Les pages du calendrier avaient tourné avec les aiguilles de la montre. Ils étaient devenus une sorte de couple modèle, se partageant les tâches du commerce à parts égales. Le charme de la patronne, n’égalant que l’humour et la bonne humeur du patron. Certes, il lui arrivait parfois de boire un peu trop, mais il restait toujours dans les limites de l’acceptable, d’une correction parfaite avec chacun. Clara lui pardonnait bien volontiers, car elle n’avait jamais à s’en plaindre. Elle savait aussi que son corps rafistolé, lui rappelait à sa manière, les souvenirs d’une bagnole en mille morceaux par l’idiotie d’un chauffard qui voulait jouer aux autos tamponneuses. Douleurs plus physiques que morales, l’alcool les enveloppait de son petit nuage qui traverse un ciel plus paisible.

Le visage de Marly, levant les yeux de son livre, s’éclaira d’un sourire illuminé que la dame lui rendit au centuple. Visiblement, il savait qu’elle allait venir.

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4 réflexions sur “Léo coeur de nylon

  1. le genre d’histoire qui commence en fredonnant, qui, cela ne me surprendrait pas, continue sforzando, pour atteindre le fortissimo et finir moderato cantabile, titre d’un film pathétique de la grande époque avec Jeanne Moreau, la belle qui portait encore des bas à couture dans « la mariée était en noir » de l’inoubliable François Truffaut. Je me trompe ? Peut-être, mais j’attendrai (avec impatience) la fin pour vous le dire…

    Bravo pour ce début très prometteur.

    Sajon

    • Merci Sajon,

      La suite de l’histoire, qui n’est pas encore écrite, mais qui déjà trotte dans ma tête. Il y aura bien sûr des rebondissements. Remarquez, elle est complètement imaginaire, mais c’est un fait réel et personnel qui me l’a inspiré.
      Merci d’évoquer Truffaut, c’est toujours une référence pour moi dans le bas nylon, qu’il mettait souvent en scène.
      A bientôt pour la suite…

      Amicalement

  2. Le décor est planté. Les personnages sont là et on s’y attache déjà.
    L’ambiance des vieux troquets nous ramènent à des ambiances qui fredonnent dans nos mémoires.
    Vivement la suite des aventures de Léo….qui aurait pu, effectivement être un personnage du regretté Truffaut.
    ne lâchez pas le stylo Boss! Ne le lâchez pas…

    • Merci Daniel,

      Comme les écrivains modernes, j’ai remplacé le stylo par le traitement de texte. Mais rien n’empêche de faire surgir de vieilles histoires, même si elle sont imaginaires. ON retrouvera ce cher Léo…
      Amitiés

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