Léo coeur de nylon (5)

Léo, un ancien chanteur de charme devenu tenancier de bistrot, est un amoureux et inconditionnel du bas nylon. Il se rappelle avec nostalgie d’une époque où toutes les femmes portaient des bas et de toutes les coquineries que son status de vedette lui permettait pour assouvir sa passion, notamment les nombreuses photos qu’il prenait de ses conquêtes. Un soir, une dame en bas coutures pénètre dans son établissement. En observant ses chaussures, il remarque un détail qu’il avait jadis imaginé pour une de ses conquêtes. Les souvenirs envahissent les pensées de Léo. Il se souvient de sa rencontre avec un ministre et de la belle Léa, sa secrétaire. Mais les pièces d’un étrange puzzle s’assemblent peu à peu dans son esprit, Léo le sent, tandis qu’il descend à la cave chercher une bouteille de champagne offerte par un client.

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La bouteille fut ouverte sous le regard attentif du client qui l’offrait et versé dans des flûtes selon la meilleure tradition. Elles faisaient en quelque sorte partie de la collection de Léo, un reste ayant survécu au passage des heures de gloire à celui d’un certain anonymat. Il en avait un souvenir précis, elles lui avaient été offertes par le directeur d’une salle de concert, alors qu’il fêtait son anniversaire. Il avait peu conservé de témoignages matériels de sa carrière. Dans le tourbillon du succès, il avait presque méprisé tous les biens qu’il s’était procurés, pensant que le lendemain lui en apporterait de nouveaux encore plus merveilleux. Il n’avait même plus un des quelques disques où sa photo s’étalait sur la pochette. De temps en temps, il en apercevait un dans les marchés aux puces pour quelques sous. Une fois, il en avait même trouvé un qui portait une dédicace et sa signature. Cela l’avait interloqué un instant sur la futilité de la vie. Il imagina le moment de joie que cela avait pu donner à l’admiratrice qui l’avait fait signer. Elle avait sans doute patienté un bon moment avant d’être en face de lui, pour un bref instant ponctué de quelques sourires de part et d’autre. Elle s’en était débarrassé pour une raison inconnue de lui, comme le public s’était débarrassé de lui. Son nom n’évoquait plus grand-chose aujourd’hui. Sa musique et son style étaient ringards, même sa maison de disques n’avait pas jugé bon de maintenir son nom dans son catalogue actuel. Son talent était estimé à quelques sous, prix que la clientèle ne semblait même plus avoir envie de débourser.

– A la tienne Léo !

– A la tienne et merci de te rappeler que j’aimais le champagne, beaucoup de gens semblent l’avoir oublié, beaucoup de gens ont oublié beaucoup de choses sur moi. Ce soir je fête mes souvenirs !

Le belle Léa revint hanter ses pensées. Il était retourné le fameux soir où il l’a rencontra, elle et son employeur de ministre. Il se souvint du subterfuge qu’elle avait employé pour le revoir. Le ministre ayant manifesté son intention de partir, elle devait bien entendu repartir comme elle était venue, en sa compagnie. Tout ministre qu’il fut, il n’en était pas moins homme et il tenait à Léa autant qu’à son poste ministériel. Elle était sa chose, bien que l’inverse fut plus exact. Mais ce soir-là, elle avait envie d’autres choses, d’un homme qui se comporterait comme tel, un vrai mâle qu’elle savait tout acquis à sa cause.

Au moment du départ, elle s’absenta un moment. Quand elle revint, elle se dirigea vers Léo pour le saluer. Elle lui glissa discrètement un papier dans la main. Léo ne manifesta aucune surprise et le mit discrètement dans sa poche. S’il n’avait été un peu comédien sur les bords, il aurait manifesté un gros soupir de soulagement. Il attendait un signal et ce signal était venu. Maintenant, il n’avait qu’une envie, celle de voir le ministre tourner les talons pour lire ce qui était écrit sur le papier.

Le ministre s’en alla en remerciant Léo pour son accueil et bien sûr il lui glissa que s’il avait besoin de quoi que ce soit, il était à son service. Un ministre cela peut toujours servir, c’est bien ce que se dit Léo et il ajouta pour lui, surtout quand on a une secrétaire pareille.

A peine les invités partis, Léo sortit le billet de Léa. Il y avait un numéro de téléphone et une heure pour appeler le lendemain. Il le fit et la belle lui donnait rendez-vous chez elle, le même soir à son adresse personnelle. Léo était aux anges, tout semblait lui être favorable. Son prochain concert aurait lieu trois jours plus tard, il n’avait pas d’autres engagements d’ici là.

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Le quartier était cossu, il en avait d’ailleurs la réputation. La maison où il devait retrouver Léa n’était pas la plus misérable. Elle devait bien avoir son siècle d’existence au vu de son style, ses trois étages semblables, mais elle semblait avoir été construite l’année passée. Léo entra et n’eut même pas besoin de chercher, Léa l’attendait devant une porte ouverte qui devait être celle de son appartement.

– Je te guettais, furent ses paroles de bienvenue.

Un fois la porte close, elle se précipita dans ses bras et l’embrassa goulûment. Léo la sera contre lui, mais il ne put s’empêcher d’avoir la main baladeuse, comme lors de ses poses photographiques avec ses admiratrices. Il n’eut pas à chercher longtemps, ses doigts rencontrèrent le relief des jarretelles, ce qui le rassura. Maintenant il pouvait attendre la suite avec sérénité. D’habitude, il ne s’intéressait pas trop au passé de ses conquêtes. Mais cette fois, les rôles étaient un peu inversés, il n’invitait pas, il était l’invité. Il avait un brin de curiosité, qui valait bien un moment de sagesse avant la tempête de sentiments qui allait bientôt parachever la  rencontre.

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– C’est joli chez toi.

– C’est un héritage de mes parents. Quand je dis un héritage, j’anticipe un peu, car ils sont toujours en vie, mais ils ont préféré le soleil de sud à la grisaille de Paris.

Mais, dis-moi, ils ne sont pas employés chez Renault, ou je me trompe ?

– Non, non, mon père possède avec son frère une fabrique de lingerie en Italie. Ils habillent la moitié des femmes de la péninsule. C’est son frère qui gère l’usine, mais c’est mon père qui a mis au point une technique révolutionnaire pour la fabrication des bas. En quelque sorte, il touche des royalties sur chaque paire produite. Bien que nous soyons issus d’une famille bien française, les opportunités furent meilleures en Italie. C’est là que furent trouvés les capitaux pour construire l’usine, juste après la guerre. Mon père préfère surveiller de loin et rester en France. L’usine est d’ailleurs à un jet de pierre de la frontière italienne. C’est aussi pour cela qu’il est retourné dans le sud.

– Je suppose que les bas que tu portes, tu les as pas achetés chez Dior ?

Léa leva un coin de sa robe et se retourna. Léo put admirer la couture fine qui barrait la jambe d’un trait sombre sur un ton gris-fumé.

– Ils sont jolies n’est-ce pas ? Eh bien, c’est de fabrication italienne, je les reçois directement de là-bas…

– Léo tu verses la suite ? Encore à rêver ?

– Tu sais, je faisais un rêve en gris fumé !

– Drôle de couleur pour un rêve, non ?

– Tu sais ton champagne me fait rêver, faut pas m’en vouloir.

– Oh s’il te fait rêver, je ne regrette pas de te l’avoir offert. D’habitude, le rêve artificiel se paye bien plus cher.

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2 réflexions sur “Léo coeur de nylon (5)

  1. Émouvants souvenirs qui resurgissent dans la tête de ce brave Léo.
    Un passionné qui rencontre la fille du roi du bas…Hum!
    Il fallait le trouver… Bravo Boss.

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