Léo coeur de nylon (7)

Léo, un ancien chanteur de charme devenu tenancier de bistrot, est un amoureux et inconditionnel du bas nylon. Il se rappelle avec nostalgie d’une époque où toutes les femmes portaient des bas et de toutes les coquineries que son status de vedette lui permettait pour assouvir sa passion, notamment les nombreuses photos qu’il prenait de ses conquêtes. Un soir, une dame en bas coutures pénètre dans son établissement. En observant ses chaussures, il remarque un détail qu’il avait jadis imaginé pour une de ses conquêtes. Les souvenirs envahissent les pensées de Léo. Il se souvient de sa rencontre avec un ministre et de la belle Léa, sa secrétaire. Mais les pièces d’un étrange puzzle s’assemblent peu à peu dans son esprit. A la fermeture du bistro, Léo consulte son album de photos.

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Une fois le dernier client parti, Léo ferma son bistrot. Il rangea sommairement les lieux, la ménagère passerait tôt demain matin pour faire la vaisselle et donner un coup de balai. Il n’en avait pas fini pour autant, une petite idée lui trottait dans la tête.

Il monta à l’étage, son appartement se trouvait au dessus du bistrot. Sa femme était déjà couchée, elle assurait l’ouverture du matin. Il n’y avait que le dimanche, jour de fermeture, qu’ils pouvaient passer la journée ensemble, en tête à tête. Ils prenaient quand même leurs repas ensemble. Cela ne les gênaient pas trop. Ils avaient déjà la routine du vieux couple avec tout ce que cela peut entraîner, des rapports intimes plus espacés, des horaires de chef de gare, mais ils n’étaient pas avares de geste tendres, de sourires, de complicités. Léo se rappelait trop bien que c’est la seule femme qui l’avait soutenu dans ses heures noires. Et puis, il y avait un détail qu’il appréciait énormément, elle portait de bas, toujours, même  pendant les chaleurs de l’été. C’était principalement par goût personnel, elle haïssait les collants encore plus que lui. Elle n’avait jamais réussi à s’y faire, ce n’est pas faute d’avoir essayé, simplement elle se sentait prisonnière de ce carcan  de nylon qui lui entourait le ventre de manière indiscrète. C’est ce qu’elle disait et ce n’est pas Léo qui l’aurait contredite, trop heureux de voir ses essais se solder par un échec. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Léo alla dans la bibliothèque et sortit ses albums de photos, le témoignage de ses aventures au temps de sa gloire. Il n’y avait que des filles à moitié nues, elles portaient toutes des bas, la seule raison pour laquelle il sortait son appareil de photo. Pour rester discret, il avait assimilé toute la technique du développement, il avait son propre laboratoire et au fil de temps, il était presque devenu un expert dans le tirage des images sur papier glacé. Il s’était même mis à la couleur, mais il aimait moins. Il lui semblait que les photos se fanaient plus vite. Il en avait le témoignage sous les yeux, celles en couleurs semblaient délavées, ternes.

Ce n’était pas pour cela qu’il fouillait ses albums, il recherchait une personne bien précise, une certaine Lucienne. Elle était perdue dans les innombrables pages des albums, un modèle pouvait figurer sur plusieurs pages, au gré de sa fantaisie d’alors. Il finit par la trouver. Elle avait été avec Léa, l’une de ses conquêtes qui avaient franchi le cap de la simple aventure d’un soir, une de ses femmes avec lesquelles il avait fait un bout de chemin, trois ou quatre mois, il ne se souvenait plus très bien. Elle avait disparu un beau jour sans donner de nouvelles. Il n’avait pas trop cherché à savoir ce qu’elle était devenue, il ne lui avait pas juré fidélité, il l’avait déjà trompée avant sa disparition. Pourtant c’est bien pour elle, qu’il avait imaginé ce cadeau particulier, ces talons avec un cœur en or dessus. En vérité, l’idée venait plutôt d’elle, elle avait lancé cela comme une plaisanterie qui n’était pas tombée dans l’oreille d’un sourd. Il savait qu’elle fêterait son anniversaire trois semaines plus tard, alors pour une fois qu’il n’avait pas à gratter la tête pour trouver un cadeau…

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Lucienne était là, sur ces photos qui venaient d’un autre temps. Il se rappelait de certaines qu’il avaient prises le soir de son anniversaire, pour marquer l’événement. Elle étalait sa beauté et son sourire radieux, avec des allures de starlette dont la qualité de sa pose serait déterminante pour la signature de son premier contrat. Il arriva à celle qu’il cherchait, sa mémoire ne l’avait pas trahie, elle existait bel et bien. Elle arborait un sourire éclatant, en tenant dans ses mains un talon sur lequel figurait un cœur bien mis en évidence. On aurait pu croire que la scène était destinée à attirer un client potentiel en lui présentant un article révolutionnaire dans sa nouveauté. Il n’en était rien, mais on pouvait mesurer à son sourire que le cadeau ne l’avait pas laissée indifférente.

Léo posa sa main repliée sous son menton et examina longtemps l’image. Une gymnastique cérébrale s’enclencha dans son esprit. Il ne put vraiment en tirer une certitude quelconque. Ce qu’il avait vu ce soir aux pieds de l’amie à Marly et ce qu’il avait sous les yeux,  pouvait être semblable. Apparemment,  la silhouette de la chaussure correspondait, le cœur aussi. C’était difficile, il aurait fallu avoir l’objet sous les yeux pour comparer, il voyait difficilement comment la chose serait possible. La seule chose envisageable serait de questionner Marly discrètement, peut-être connaissait-il la provenance de ces chaussures ?

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Il supposait qu’il pourrait le faire très prochainement, Marly était un client presque quotidien. Le soir vers six heures, il venait boire un verre, en compagnie de son éternel livre qu’il ouvrait presque séance tenante. Il ne se mélangeait pas avec le reste de la clientèle, sans pour autant dédaigner se mêler à une conversation quand elle était intéressante, ce qui était rarement le cas. Une aura de mystère entourait le personnage, on racontait qu’il était revenu des camps de la mort, qu’il fut un héros de la résistance, qu’il était devenu conseiller dans un ministère après la guerre. Léo ne l’avait jamais questionné sur le sujet, ce n’était pas son genre. Il acceptait ses clients sous le jour duquel ils voulaient bien se monter. Vrai ou faux tout ce que l’on disait de lui, venait encore épaissir le brouillard qui enveloppait Léo. Il se souvenait que la rencontre avec Lucienne était un des hasards de celle avec Léa. Ils s’étaient croisés lors d’un dîner, et bien évidemment Léo déjà conquis, l’avait invitée à venir à un de ses concerts, elle s’empressa d’accepter. Pour une fois, il ne joua pas le jeu de la drague après le spectacle, il avait déjà ce qui lui convenait avant que le rideau ne se lève. Comme les autres, elle ne se fit pas trop prier pour faire plus ample connaissance, d’autant plus que Léa était en voyage avec son ministre. D’ailleurs, Léa le laissait libre de ses choix et de ses aventures, elle ne réclamait aucune exclusivité. Elle avait juste dit à Lucienne en riant, que le port du bas était obligatoire pour que les concerts finissent en apothéose. Fine mouche, Lucienne avait compris qu’elle lui laissait le champ libre et que sa tenue vestimentaire devrait obligatoirement  se compléter d’une paire de bas.

Léa, Lucienne, Marly, il savait que le sommeil serait long à venir.

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A suivre

Le Boss 1963, déjà nylon

 C’était il y a tout juste 50 ans jour pour jour, mes premières vacances loin de papa et maman. J’allais enfin voir la mer, presque un privilège à l’époque quand on habitait la montage à des centaines de kilomètres. Le contexte de l’époque était assez souriant, mais on vivait sans doute plus modestement que maintenant. Le travail, on en trouvait facilement mais ce n’était pas pour autant la fortune assurée, les salaires étaient modestes. Par chance, ma famille était plutôt du coté des gens qui vivaient avec une certaine aisance. Mas parents travaillent les deux, mon père à la maison et ma mère dans un bureau. Ils avaient trouvé que m’envoyer en colonies de vacances était une bonne idée, le fameux changement d’air, remède souverain pour les gens qui n’étaient pas malades, gain assuré de faire augmenter son capital santé. Je dirais aussi plus ironiquement que l’air était certainement beaucoup moins pollué que maintenant. Des bagnoles, il y en avait, mais ce n’est en rien comparable au nombre qui circule aujourd’hui. Malgré tout, l’envoi du fiston en vacances par le moyen choisi représentait quand même un certain sacrifice financier. Pour autant que je me rappelle, le somme à payer représentait à peu près la moitié d’un mois de salaire à ma mère. Le séjour durait trois semaines, certes pendant ce laps de temps, ils n’avaient pas à me nourrir, ni à s’occuper de moi, des vacances pour eux aussi d’une certaine manière. Dans un exercice de mémoire, je vais vous narrer un peu ces vacances, rassurez-vous il y a un souvenir de nylon, l’un des plus anciens et précis qui sont encore ancrés dans mes souvenirs.

Le voyage durait une douzaine d’heures, en train bien évidemment. Le but était Cesenatico au bord de la mer Adriatique. Comme le train direct ne passait pas par là, nous avons débarqué à Cesena. Ne vous étonnez pas  de me voir citer des localités par-ci par-là, mais j’ai toujours eu une excellente mémoire pour les noms géographiques, pour autant que j’y ai mis les pieds au moins une fois. Cette ville est revenue dans mes souvenirs bien plus tard, c’est là qu’est né le fameux coureur cycliste Marco Pantani, roi de la montée en vélo sur les paradis artificiels. Evidemment, il n’était pas là pour me regarder passer, encore en train de se balancer dans les bijoux familiaux de papa. Le reste du voyage se faisait en car. Je découvrais l’Italie pour la première fois, ma moitié italienne semblait s’en accommoder très bien. Le voyage en train fut merveilleux, j’adorais ça. Un souvenir marquant pour moi, je crevais de soif, il n’y avait pas de wagon restaurant et nous avions très peu d’argent, on avait conseillé aux parents de nous donner 3000 lires, de quoi se payer quelques glaces, mais c’est tout.  Il y avait une chanson que je fredonnais presque obstinément, c’était aussi un tube en Italie, chanté par la même, mais en italien, c’est celle-ci:

Nous avons débarqué dans ce qui serait notre « caserne ». Un repas modeste nous attendait, une sorte de jus de chaussettes qui avait le prétention de ressembler à du thé avec du citron et quelques biscuits. J’ai trouvé cela infect. Heureusement par la suite, la cantine s’améliora bien, une délicieuse cuisine italienne mise en musique par une grosse mama qui devait bien faire dans les cent kilos à poil et dix de plus avec les habits. C’est assez bizarre, mais le cuisine italienne était encore relativement peu connue hors des frontières. Maintenant on peut manger une pizza sur la Lune, mais la première que j’ai mangée, c’est bien là-bas. Une chose que j’ai aussi découvert, c’est les aubergines. Ca j’ai adoré, j’ai bouffé les portions de toute la tablée, mes copains n’avaient pas l’air d’aimer ça. Par ailleurs, je me suis assez vite fait une réputation de goinfre. Ce n’était pas vraiment de ma faute, mais j’avais toujours faim et j’attendais l’heure des repas avec impatience.

Par la magie de Google, je suis parti à la recherche des ces lieux et à ma grande surprise, ils existent encore.

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La colonie, à peu près 200 garçons et filles logeaient là-dedans

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A l’époque ce n’était qu’une petite baraque, mais c’est là que j’ai mangé ma première pizza

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Dans la cour devant cette maison, un soir, nous avons eu droit à une séance de cinéma, un film avec des pirates

19 072713-4pgLa même sur une photo datant de 1957

19 072713-5pgA l’époque cela ressemblait plutôt à ceci. Cette photo aérienne date d’après 1958, date de la construction du gratte-ciel que l’on voit au fond

Les baignades faisaient partie de notre quotidien, mais pendant quelques jours nous n’avons pas pu faire trempette, la mer était agitée par de très grosses vagues. Il y avait une bonne raison à cela, on nous avait informés, la raison était tragique, mais nous on s’en foutait, égoïstement.  Sans doute un moment d’inquiétude pour nos parents, c’était presque en face. Il était question de ceci.

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Mais bon, je vous avais promis une histoire de nylon, la voici. Je l’ai déjà racontée à quelque part. Mais comme je sais que vous avez la mémoire courte, je vais vous la servir à nouveau, vous n’y verrez que du feu. Mais avant quelques souvenirs musicaux pour situer les événements pour les plus anciens. Si les dates ne sont pas ancrées précisément dans les mémoires, la musique aide. A la radio on entendait ceci…

Alors prêts pour cette promenade en nylon?

En 1963, pour les filles de mon âge, il n’était pas encore question de porter des bas nylons. Je n’en ai pas vu sur les jambes de mes petites camarades. Par contre chez les monitrices, c’était possible, j’en avais justement une de monitrice. Alors voici l’anecdote.

 Elle devait avoir dix-huit ans à tout casser, cheveux courts et  lunettes, elle était plutôt jolie. Un soir, alors que nous avions organisé un jeu de nuit, j’ai remarqué qu’elle avait mis des bas sous son pantalon. Mais oui, je m’intéressais déjà à la chose, si cela vous interloque. J’en fus un peu surpris, car il était très loin de tomber des flocons de neige en ce mois de juillet. Je me souviens très bien que j’ai failli lui en faire la remarque, ce qui n’aurait sans doute pas manqué de l’étonner, mais je n’en fis rien. Je me suis régalé autant que possible du spectacle de la bosse des jarretelles, bien visibles. Marie-Thérèse, si d’aventure c’est le nom de la personne qui lit ces lignes et qui était monitrice en colonies de vacances du côté de Cesenatico, il y a bien longtemps, il pourrait bien s’agir de la même personne. Alors, étonnée de voir quel souvenir j’ai gardé de toi? Si tu habites toujours dans le même coin qu’à l’époque, moi aussi, alors on pourrait prendre un verre ensemble, non?

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Ce n’était pas tout à fait mes débuts, car quand je n’étais pas en vacances au bord de la mer, le reste du temps, j’étais à l’école. Cette même année, que je situe par rapport à la classe dans laquelle j’étais, je jouissais parfois d’un joli spectacle. Quand c’était l’heure de la récréation, deux fois par matin, nous allions dans la cour autour  de l’école. Quand la cloche annonçant le fin de la récré, il fallait retourner en classe, ces dernières se trouvant au premier étage. Il y avait dans les classes supérieures une fille qui devait avoir 3 ou 4 ans de plus que moi, le genre belle plante qui ne pousse pas dans un pot. Bien sûr, j’avais remarqué que quelques fois, elle portait des bas. Aucun doute n’était permis, nous étions en 1963. Pour monter au premier, il y avait des escaliers qui faisaient demi-tour à mi-hauteur. Alors je m’arrangeais pour être en dessous avec le meilleur point de vue possible. Avec un peu de chance, j’apercevais une lisière de bas et une amorce de jarretelle, j’étais aux anges. Quel coquin ce Boss, si jeune et déjà passionné.

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De ces fameuses vacances, il me reste quelques souvenirs, ceux que j’ai bien voulu garder. Je serais bien incapable de citer le nom d’un copain d’alors. Il me reste celui de la monitrice et celui d’une fille qui me souhaitait toujours bonne nuit quand c’était l’heure d’aller coucher, nous passions dans le dortoir des filles pour aller dans le nôtre. Elle s’appelait Laure. Je garde un beau souvenir d’elle, un souvenir du plus beau romantique. Une nuit, alors que j’étais allé au petit coin, toujours en traversant le dortoir des filles, je la vis en train de dormir avec le clair de lune qui inondait son visage. C’est con parfois comme les choses vous restent, mais c’est une scène que je n’oublierai jamais. Je l’ai revue une fois, cinq mois après, à la messe de Noël. Le Boss à la messe? Eh oui, mais j’ai des excuses, j’étais jeune et encore plein d’illusions. Je vais être honnête, papa avait promis que nous irions dîner après dans un des meilleurs restaurants de la ville, ma piété ressemblait plutôt à des quenelles de brochet sauce nantua.

Je vais un peu philosopher sur la vie, ces souvenirs remontent à plus de 18 250 jours, un paille quoi. Si ma vie a été souriante dans les grandes lignes, je fais tout pour, je me demande bien que sont devenus tous ces visages que j’ai pour la plupart oubliés, des ombres qui ont croisé la mienne. Je peux toujours essayer de lancer un appel pour en retrouver quelques uns. Critères sélectifs: si vous étiez en vacances à Cesenatico en 1963, que vous avez environ 60 ans. Si tu t’appelles Laure, ou si votre femme s’appelle Laure ou Marie-Thérèse et qu’elle réponde aux critères précédents. Nous étions 200, il doit bien y en avoir un qui passera peut-être par ici, alors on échange nos souvenirs?

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