Léo coeur de nylon (12)

Léo, un ancien chanteur de charme devenu tenancier de bistrot, est un amoureux et inconditionnel du bas nylon. Il se rappelle avec nostalgie d’une époque où toutes les femmes portaient des bas et de toutes les coquineries que son status de vedette lui permettait pour assouvir sa passion, notamment les nombreuses photos qu’il prenait de ses conquêtes. Un soir, une dame en bas coutures pénètre dans son établissement. En observant ses chaussures, il remarque un détail qu’il avait jadis imaginé pour une de ses conquêtes. Les souvenirs envahissent les pensées de Léo. Il se souvient de sa rencontre avec un ministre et de la belle Léa, sa secrétaire. Mais les pièces d’un étrange puzzle s’assemblent peu à peu dans son esprit. A la fermeture du bistro, Léo consulte son album de photos, se couche et pense à son ancienne conquête, Léa. Après une nuit d’insomnie, il regarde sa femme qui s’habille. A son départ, il replonge vers son passé.

Il revint vers la boutique et les scènes qui étaient gravées dans ses souvenirs. Le défilé des clientes recommença à tournoyer dans ce décor fait de bas nylons de lingerie. Pendant ses séances de dégustations de café, tout en entretenant la conversation avec la patronne, les clientes entraient et sortaient. Elles ne semblaient pas du tout gênées de la présence de Léo, pour certaines il faisait partie du décor, on s’étonnait même qu’il ne soit pas là. Comme elles savaient toutes plus ou moins qu’il était une ancienne vedette, elles ne s’en trouvaient que plus à l’aise. Cette intimité relative plaisait surtout aux clientes les plus âgées, les plus jeunes ignorant presque tout de lui, n’éprouvaient rien de spécial. C’était même les habituées de l’achat de collants, ce qui ne manquait pas de hérisser les poils de Léo intérieurement. La seule chose qu’il pouvait leur concéder,  c’est la présence d’une certaine féminité, les jupes étaient encore une manière de l’assumer. Il devait bien se l’avouer, le résultat ne manquait pas d’attrait dans certains cas. Et puis, il n’ignorait pas que ces jeunes demoiselles ne poseraient pas avec lui, il ne choisirait pas l’une ou l’autre pour prolonger la soirée.29 090613-1

Une des clientes régulières était une institutrice au bord de la retraite, madame Dumet. Il connaissait bien ses habitudes, elle n’achetait que des bas, jamais de collants. Il n’en fallait pas plus pour que Léo la considère comme une personne très bien, tout en s’imaginant qu’elle n’achetait pas des bas pour sa vieille mère. Il en avait eu la confirmation au cours d’une phrase lâchée innocemment au cours d’une conversation, qu’il avait entendue quand elle se plaignit à la patronne d’une marque de bas qui semblait ne plus avoir la qualité d’autrefois. Il avait fini par lier connaissance plus étroitement avec elle, pour une raison à laquelle il n’avait pas imaginé un instant pouvoir l’intéresser.

Madame Dumet avait une classe d’adolescents, qui comme tous les jeunes de cette époque, n’avait d’oreilles que pour les derniers succès à la mode. C’était le plein boum des carrières qui durent quelques mois. Elle n’était pas du tout conservatrice, elle-même se prenait parfois à fredonner un air chanté par une de ces vedettes nouvelle version. Sa jeunesse, elle l’avait passée à écouter « Les Roses Blanches » ou « Parlez-Moi D’Amour », mais c’était déjà loin. De son passé, on pourrait presque dire qu’elle n’avait gardé que l’habitude de porter des bas, ça c’était sa seule vraie concession à son passé. Pour le reste, même si elle ne s’était jamais mariée, elle n’avait jamais manqué de prétendants, préférant les saisir au vol. Elle s’était toujours basée sur l’intellect de la personne, plutôt que son physique.

Elle avait pensé qu’il serait intéressant que Léo vienne un après-midi dans sa classe, raconter ce qu’il avait vécu dans sa carrière de chanteur, mais surtout comment il était retombé dans l’anonymat, ce qu’il avait ressenti et comment il s’en était sorti. Elle y voyait une évidence, entre sa carrière et celles  des vedettes d’aujourd’hui, dont très peu allaient au-delà de quelques disques et concerts. En quelque sorte, elle voulait montrer à ses élèves la futilité de vedettariat.

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Léo avait trouvé l’idée un peu farfelue, mais d’un autre côté cela ne lui déplaisait pas, il accepta sans trop se faire prier. Selon son idée, il envisageait cette rencontre comme une sorte de petite guerre entre le style de musique qui l’avait rendu populaire et ce que les jeunes écoutaient, à grands renforts de guitares et d’amplificateurs. A son grand étonnement, ils s’étaient montrés intéressés, plus que polis, même un peu admiratifs. Léo en avait profité pour glisser un mot sur l’évolution de la mode. Sans en avoir l’air, il avait fait sa petite allusion sur le manque de féminité de la jeunesse actuelle, en insistant juste un peu sur le collant, qu’il avoua détestable, au gré de ses propos. Nul doute que les garçons de la classe l’avaient secrètement approuvé, les filles n’en dirent pas plus, mais Léo le pensa fortement, que si parmi elles il y en avait une qui reconsidérerait sa position, ce serait déjà une victoire.

Madame Dumet se montra très satisfaite de la visite de Léo, elle lui exprima toute sa gratitude. Elle avait remarqué le passage sur les collants, elle en profita pour glisser son avis sur le sujet.

– Vous savez monsieur Léo, elle l’appelait comme ça, vous savez que je porte toujours des bas. Je trouve cela bien plus seyant qu’une paire de collants. J’ai l’impression d’avoir une prison autour du ventre. Je ne vous parle pas des effets que cela peut avoir sur les hommes, je les connais bien, vous en êtes un témoin.

– Madame Dumet, je suis entièrement d’accord avec vous, je puis même vous avouer que si vous ne portiez pas de bas, je n’aurais sans doute pas accepté de venir dans votre classe. Rien que le fait de savoir qu’une femme porte des bas dans mon voisinage, me remplit d’une intense satisfaction, que je suis seul à pouvoir ressentir.

– Vous savez, quand je donne des cours, il m’arrive parfois d’attraper le regard d’un de mes élèves au vol. Croyez-bien, ils ne demanderaient pas mieux que d’en voir plus. C’est spécialement le cas quand je porte des bas à coutures, je crois qu’ils savent faire la différence et savent que ce sont des vrais bas. J’imagine quand ils guignent sous la jupe d’une copine, ils sont déçus de ne rien trouver d’autre qu’une continuation de ce qu’ils voient d’habitude.

Sans aller plus loin dans la discussion, Léo s’éclipsa. Il pensait fortement que l’institutrice avait une petite idée derrière la tête. Mais, il s’était une fois pour toutes résigné à son serment de fidélité envers sa femme. Il ne l’oublierait jamais, c’était le seule et unique qui était venue à son secours dans ses moments noirs.  Il avait, plus facilement qu’il n’aurait pu l’imaginer, renoncé à ses caprices de vedettes. La force de l’amour n’y était pas étrangère.

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Malgré tout, sa visite au collège eut une suite inattendue. Madame Dumet en fit la confidence à Léo. Deux élèves, parmi les demoiselles de la classe, lui demandèrent où on pouvait encore acheter des bas.  Elle leur avait donné l’adresse de la boutique. Léo s’imagina que ce serait une passade, un essai pour la rigolade. Il dut convenir du contraire, quand il constata qu’une des élèves dont il se souvenait très bien, devint une cliente régulière de la boutique. Son vœu pieux avait été exaucé, elle semblait être devenue une adepte du port des bas.

Léo se décida à mettre un terme à sa longue nuit de souvenirs. Il se leva, alluma sa première cigarette. Il rangea ses albums de photos qui traînaient encore  sur la table du salon. Il eut la vague impression que cette journée serait peut-être une journée banale. Mais depuis moins d’un jour, il savait qu’elle pourrait avoir un tout autre visage. Tout dépendrait d’un certain Marly et de ses confidences. Les dés tournaient sur la table de jeu, allaient-il s’arrêter sur un nombre bénéfique ou maléfique ?

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4 réflexions sur “Léo coeur de nylon (12)

  1. Vous nous emportez dans un tourbillon de nostalgie, de sourires, de petits bonheurs, de vécu. Bravo.

    Tout cela formerait-il un livre, un voyage pour ceux et celles qui l’on vécu, ou voudrait se souvenir ?

  2. Léo à bien de la chance finalement d’avoir ses entrées dans le petit magasin.
    Comme le dit Gentleman W, la nostalgie et les petits bonheurs..moi je rajoute le charme et même l’émotion quand à la lecture des aventures de Léo, certains souvenirs me remontent à la surface…
    Continuez Boss ,ne lâchez rien…!

    • Merci Daniel,

      Pour moi ce n’est pas des souvenirs, mais de l’imagination,. Au départ, j’avais seulement en fin de compte, il me semble l’avoir vécu. Au départ, j’avais seulement quelques vagues idées, même pas le talon avec le coeur…
      Amitiés

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