Eclats de nylon et vieux papiers (19)

Eclats de nylon et histoire par les nuls

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Les vieux papiers ou comment les journaux et autres nous donnent une vision de ce que furent la vie et l’actualité en d’autres temps.

La lecture de Un Juif pour l’exemple de Jacques Chessex, un écrivain suisse couronné de multiples prix dont le Goncourt en 1973, m’a amené à m’intéresser à un fait divers qui s’est produit en Suisse en 1942, fait que l’écrivain lui-même a connu dans son enfance étant natif du lieu où cela s’est produit.

En 1942, la Suisse est un pays relativement épargné par la guerre, on y vit même dans une certaine insouciance, toute relative, mais comparé à ce qui se passe dans les pays voisins c’est un havre de paix. A la montée du nazisme dans les années 30, il y a bien sûr eu des mouvements qui prônaient un rattachement aux idées d’Hitler. Mais aucun de ces partis n’a eu une réponse électorale assez puissante pour s’imposer. Il a existé à partir de 1933 une Fédération fasciste suisse fondée par Arthur Fonjallaz, un officier supéroieur de l’armée suisse durant la guerre 14-18 devenu colonel par la suite, qui est un admirateur de Mussolini. Il n’aura politiquement que peu d’influence et sera même condamné en 1941, pour espionnage au profit de l’Allemagne. Il meurt en 1944.

Néanmoins il y a une fraction des citoyens suisses, pas forcément appartenant aux hautes sphères, qui se reconnaissent dans l’idéologie nazie. Certains sont même persuadés que l’invasion de la Suisse par l’armée allemande n’est qu’une question de jours, au pire de mois, quand éclate l’affaire qui nous intéresse, en avril de 1942. Dans la petite ville de Payerne, située sur le plateau suisse dans la partie francophone, une cellule pro-nazie a fait siennes ce genre d’idées. Ils vont même au devant des événements. En Suisse, nul n’ignore les lois raciales mises en place dans les pays occupés, la bande veut donner un signal fort aux futurs occupants quand ils viendront, ce qui ne serait tarder. Quoi de mieux que de leur offrir la vie d’un Juif?

Ils se voient déjà promis aux plus hautes fonctions, l’occupant, c’est sûr, saura reconnaître les siens. Pour mériter cela, ils choisissent comme victime Arthur Bloch, un commerçant en bétail venu de Berne, qui se trouve à Payerne lors d’une foire, le 16 avril 1942.  Il est assassiné dans une écurie, son corps déshabillé et dépecé est mis dans de grands bidons à lait en ferraille qui sont immergés dans le lac de Neuchâtel afin de faire disparaître les traces. Là, on peut se poser la question de savoir pourquoi ils tenaient tant à cacher le corps et pourquoi le découper, eux qui voulaient montrer par un coup d’éclat leur appartenance à une idéologie scabreuse. On sait par ailleurs que la victime portait sur elle une somme d’argent assez conséquente qui ne fut pas donnée au nécessiteux. Sous un prétexte politique, il pourrait aussi s’agir d’une plus banale envie d’argent.      

L’affaire sera pourtant rapidement éclaircie. Une enquête est ouverte le jour même, car le bétail déjà acheté par la victime n’est pas réclamé, on constate alors sa disparition. Les habits du marchand sont brûlés et enterrés dans un bois voisin de la ville, mais découverts par des enfants qui jouaient dans les bois. La police détermine rapidement que les habits trouvés sont ceux de la victime. Même pas dix jours après le meurtre, la police procède à l’arrestation des auteurs. Les origines de la victime et les opinions politiques des coupables, de notoriété publique, vont faciliter l’enquête. Il apparaîtra au cours de interrogatoires, que l’instigateur du crime est un ancien pasteur nommé Lugrin, un antisémite notoire, en fuite quand les auteurs du meurtre furent découverts. Il se réfugia en Allemagne, mais fut arrêté après la guerre et condamné à 20 ans de prison. 

Les aveux obtenus, le meurtre souleva une vague d’indignation dans la presse qui en fit un large écho. C’est bien un des rares pays d’Europe qui à ce moment là s’indigna de la mort d’un Juif, via le presse et l’opinion publique et ce même Juif être considéré comme citoyen à part entière. Pour être tout à fait honnête, on peut imaginer que tout le monde ne désapprouva pas le crime. Et pourtant, tous les témoignages concordent pour dire que l’homme était sympathique, respecté, connu de tous les paysans. Il n’hésitait à aller boire un coup de vin blanc à chaque affaire conclue, comportement éminemment citoyen dans la Suisse de toujours, c’est comme se déchausser pour entrer dans une mosquée.  Pour ma part, j’estime que dans le cas présent, ce crime est de la pure connerie, il n’y a pas de crimes « intelligents », mais celui-là est plus con que les autres. 

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Un des nombreux articles publiés à l’époque, un crime crapuleux comme dit le titre

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Le jugement en février 1943. A noter que la Suisse a aboli la peine de mort sur le plan du droit commun par votation populaire en 1938. La réclusion à perpétuité est la condamnation la plus sévère. Elle reste en vigueur sur le plan militaire, notamment pour les cas d’espionnage et de trahison, mais sera définitivement abolie en 1992.

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Comme je vous le disais en introduction, la Suisse est un pays où il y a encore une certaine qualité de vie. Le plus visible de la guerre reste que l’armée est mobilisée, mais il n’y a pas de combats, sauf quelques incidents maladroits et rares. Il y a bien des restrictions alimentaires, mais personne ne crève de faim. Pour le reste on se débrouille. Les loisirs ne sont pas réservés à une élite d’officiers occupants accompagnés de leurs lèche-bottes, un citoyen peut écouter librement la radio sans restrictions, les programmes des radios étrangères sont même publiés, aller au cinéma ou assister à un concert, du jazz si l’on en a envie. Preuve que tout ne va pas si mal, les journaux continuent de paraître et reflètent l’actualité internationale de manière assez objective, en prenant toutefois garde de ne pas polémiquer inutilement. De plus, ils sont bourrés de publicités pour des purs produits de consommation qui peuvent faire défaut ailleurs. On n’hésite pas à promouvoir une lessive qui lave enfin le linge parfaitement, des cigarettes pour les tumeurs, ou de quoi venir à bout de ces sales mites. Pour illustration, je vous ai fait un petit montage de quelques unes, parues dans le même numéro, au moment du crime de Payerne.  

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Et si vous écoutiez la radio, voilà ce qui pouvait pénétrer votre oreille, c’est léger et pas vraiment une radio de propagande nationale. 

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