Eclats de nylon et vieux papiers (30)

Eclats de nylon et une histoire de fou

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Les vieux papiers ou coment les journaux et autres nous donnent une vision de ce que furent la vie et l’actualité en d’autres temps.

Rien de plus fascinant qu’un tueur, la meilleure preuve de cette affirmation est de simplement regarder la curiosité qu’ils peuvent susciter. Depuis l’apparition de la presse, c’est devenu un phénomène récurrent. Si Landru avait commis ses meurtres un ou deux siècles avant, il serait sans doute perdu dans les oubliettes de l’histoire. La grande médiatisation de son procès, et aussi le fait qu’il avait tout pour devenir une sorte d’icône du meurtre, a fini par le rendre célèbre pour longtemps. Les élections qui se déroulèrent au plus fort de sa célébrité, virent quand même 4000 mille citoyens voter pour lui, bien qu’il ne fut absolument pas candidat. Gageons qu’à part ses « petites manies », Landru eut fait un politicien pas plus tordu que les autres. Fascination quand tu nous tiens!

Une vingtaine d’années plus tôt, une autre affaire défia la chronique, le procès d’un des premiers serial killers des temps que l’on pourrait qualifier de modernes, Joseph Vacher dit le « tueur de bergers ».

Son parcours, de sa naissance à celui d’assassin est aussi le reflet de l’ambiguïté que l’on peut trouver dans certaines familles nombreuses, il a une quinzaine de frères et soeurs, entre une mère très dévote et un père qui est plutôt rangé du côté des tyrans alcoolisés. La famille vit à Beaufort dans l’Isère et lui est né en 1869. Elle semble plutôt respectée, sûrement très honnête, mais le terme de respectable est une appréciation très élastique selon qui considère quoi. On s’accorde à dire que le petit Joseph a tous les attributs de garnement, violent, brutal, une vraie petite peste. Une série d’événements feront que peut-être il deviendra ce qu’il est devenu. Jeune, il a pu être en contact avec un chien enragé, maladie qui alors est irréversible selon la gravité de l’atteinte. Ce n’est qu’une probabilité pas une certitude. A quatorze ans, à la mort de sa mère, il commence à travailler. A-t-il déjà le diable en lui? On le suppose encore, en se référant à une série de meurtres pas vraiment élucidés qui a lieu dans le département à partir de 1884. A seize ans, il entre chez les Frère maristes près de Lyon. Il y reste deux ans, soupçonné d’avoir eu des comportements douteux avec des élèves, il est viré. Rentré dans son village, il est accusé d’avoir voulu abuser d’un garçon de douze ans. Il va à Grenoble chez une de ses soeurs qui est devenue tenancière de bordel. Il a sûrement quelques faveurs dans l’endroit, mais contracte une maladie vénérienne. Il doit subir l’ablation d’une partie d’un testicule, ce qui semble l’avoir profondément marqué et lui donne l’impression d’être diminué.

En 1890, il est rattrapé par l’armée qui l’envoie en garnison à Besançon dans l’infanterie. Après quelques aléas sur son comportement, il finit par devenir sergent. Il est tombé amoureux d’une cantinière qu’il demande en mariage en 1893. Devant son refus, il n’est pas impensable que sa personnalité soit à l’origine de ce refus, il tente de la tuer et se tire deux balles dans la tête. Les deux survivront, mais Vacher est salement atteint, une paralysie faciale et une atteinte à l’ouïe, laisseront des séquelles sur son visage qu’il cachera en se laissant pousser la barbe. Réformé de l’armée, il est reconnu comme fou et on l’envoie dans un asile à Dôle. Il s’évade, est rattrapé et envoyé dans un autre asile dont il sort définitivement en 1894, moins d’une année après sa tentative de meurtre. Assez bizarrement il est considéré comme complètement guéri.

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A partir de ce moment, commence ou se poursuit son hallucinant parcours meurtrier, jalonné de cadavres. On ne sait pas exactement combien de fois il a tué, il reconnaîtra 11 meurtres au cours de l’enquête, mais il sera finalement condamné que pour un seul. C’est une manière pour la justice de ne pas trop s’emmêler les pinceaux, de cacher les responsabilités de son manque d’efficacité, devant la cinquantaine de cas auxquels il pourrait être mêlé. D’autant plus que ces crimes sont du genre abominables, cadavres mutilés, violés, de quoi ne pas trop étaler les faits au public. Et ce sont dans la plupart des cas, de jeunes garçons et filles à l’age de la puberté ou juste avant, proches des milieux campagnards, raison de plus de ne pas en dire trop. A côté, les crimes de Landru font presque partie de la Bibliothèque Rose. Landru est un personnage, élégant, courtois en société, froid, peu démonstratif, il agit par intérêt. Vacher apparaît comme une bête sanguinaire, un détraqué sexuel, un vampire, un fou. Folie dont il essayera de faire admettre la réalité lors de son procès, seule petite lueur d’espoir pour sauver sa peau.

On peut s’étonner qu’il aie pu commettre autant de meurtres avant de se faire arrêter. Même s’il est fou, il est malin. Il sait très bien que la police n’est pas partout. Les villages vivent en autarcie, s’il faut les gendarmes, il faut aller les chercher au loin. Les routes sont parfois mauvaises, presque inexistantes. On règle les petits cas en famille, le maire est encore un personnage important qui arbitre les cas bénins. Vacher se déplace constamment, des dizaines de kilomètres par jour, en faisant des petits boulots ici et là. Il sévit principalement dans la région Rhône-Alpes et c’est grand. Quand un meurtre est découvert, il est déjà à des lieues de là. Et qui a vu quelque chose? On peut aussi imaginer que quelques personnages en ont profité pour régler quelques comptes personnels, un tueur en série c’est parfois bien pratique. Il faudra un concours de circonstances et le flair d’un juge pour mettre Vacher hors d’état de nuire. Il est arrêté en 1897.

Son procès ne sera pas tout à fait inutile, il prendra en considération pour l’avenir les cas de criminels dont la folie est le fil conducteur, les cas de crimes relevant juste d’un moment de folie. Le nuance existe depuis le Code pénal mis en place par Napoléon en 1810. Tout ceci n’excusera en rien l’atrocité de certains d’entre eux. Mais essayons de nous mettre à la place de Vacher, qu’a-t-il vraiment pu contrôler de ses impulsions criminelles? Pouvait-il faire quelque chose? Est-il une victime de la folie? En tirait-il joie ou souffrance après avoir tué? Des questions sans réponses. La seule certitude, c’est que ce genre de personnage ne peut pas circuler librement dans la société. Il a été exécuté le 31 décembre 1898, malgré une demande de grâce qui fut rejetée par Félix Faure. Je crois qu’il était difficile pour lui de faire autrement.

Passons aux documents (cliquer pour agrandir). Trois chroniques sur le procès qui dura trois jours. A noter que celui de la première journée est signée par Gaston Leroux, le célèbre écrivain, mais aussi journaliste. Bien que d’un grand retentissement à l’époque, le procès fut un peu occulté par des rebondissements dans l’affaire Dreyfus, Emile Zola ayant passé par là.

On saisit mieux le personnage de Vacher. On sent la démonstration de la folie dans son attitude. Simulation ou réalité, c’est là toute la question.

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Vacher fut un des premiers à prendre la presse à témoin. Voici une lettre qui fut écrite par lui et publiée dans Le Petit Journal, le 16 octobre 1897. L’orthographe et le français est respecté. Ce n’est pas un chef d’oeuvre littéraire, mais pour un homme qui a peu fréquenté l’école, ce n’est pas si mal

Belley le 7 octobre 1897,

A la France,

« Tampis pour vous si vous me croyez responsable…. Votre seule manière d’agir me fait prendre pitié pour vous… Si j’ai conservé le secret de mes malheurs, c’est que je le croyais dans l’intérêt général mais vu que peut-être je me trompe je viens vous faire savoir toute la vérité : Oui c’est moi qui est comis tous les crimes que vous m’avez reprochés… et cela dans des moments de rage. Comme je l’ai déjà dit à Mr le Docteur chargé du service médical de la prison de Belfort, j’ai été mordu par un chien enragé vers l’âge de 7 ou 8 ans mais dont je ne suis pas sûr moi-même bien que cependant je me souviens très bien d’avoir pris des remèdes pour cet effet. Mes parents seuls peuvent vous assurer des morsures, pour moi j’ai toujours cru depuis que j’ai du réfléchir à cet événement que ce sont les remèdes qui m’ont vicié le sang a moins que réellement ce chien m’est mordu. »

« Voilà, messieurs, ce qui est pour moi à cette heure mon impérieux devoir de vous faire savoir bien que me condamnerier vous encore innocent… Si je me suis cru coupable par moments ; c’est que je n’avais pas encore refléchi sur ces évènements, et si dans mon instruction j’ai dit plusieurs fois ce mot : C’est malheur, c’est au sujet du souvenir de ces évènements.

« Il faut que je vous dise aussi que les abominalités que j’ai vu se dérouler sous mes yeux à l’asile d’aliénés de Dôle ont certainement accentués ma maladie ou plus tôt ma rage. Je craignais aussi que le méchant monde ne fassent retomber ces fautes sur mes pauvres parents qui ont du tant souffrir d’un pareille silence depuis que je traverse la France comme un enragé me guidant sur le soleil seul…
Que ceux qui croient pleurer sur moi, pleurent donc sur eux. Il vaudrait mieux peut-être pour eux être à ma place…
Aidez-vous, Dieu qui permet tout et dont nul humain en connaient ses vues vous aideroi.

Signé Vacher Jh »

Le film Le juge et l’assassin de Bertrand Tavernier est inspiré directement de l’histoire de Vacher.

Sources. BNF, Gallica; DP

5 réflexions sur “Eclats de nylon et vieux papiers (30)

    • Merci Cooldan,

      Les revues dont vous parlez n’étaient pas disponibles au fond de ma campagne. Je me suis rattrapé depuis, j’en avais acheté tout un lot aux puces pour une somme ridicule. C’est vrai que cela a le charme d’antan.

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