Bas nylon et quelques monstres plutôt sympathiques

 

Il y a des films qui sont juste des films. D’autres veulent aller plus loin. De nos jours, c’est assez facile, on peut parler d’à peu près tout et n’importe quoi. Pour ma part, j’ai toujours adoré les films qui se démarquent de la production courante, ceux qui ne sont pas juste une histoire que l’on raconte. Un style qui n’a jamais eu beaucoup d’adeptes est le documentaire fiction, c’est à dire qu’il présente des faits ou personnage réels dans une histoire fictive. A ne pas confondre toutefois avec le film biographique qui retrace la vie d’un personnage, célèbre ou non. incarné par un acteur. Le film que nous allons aborder est juste l’inverse, ce sont des personnages réels qui jouent leur propre rôle dans une histoire fictive.

Tod Browning (1880-1962) a connu une popularité assez soudaine en tournant le premier Dracula parlant sorti en 1931 avec Bela Lugosi dans le rôle titre. La cinéma d’épouvante envahit alors les écrans, on trouve parallèlement Frankenstein et King Kong, films qui ont la prétention de faire frissonner. En toile de fond, un observateur attentif remarquera que ces personnages sont en fin de compte des maudits qui doivent assumer un rôle qu’ils n’ont pas vraiment choisi. Si c’est encore discutable pour Dracula, Frankenstein est une victime, une créature qui n’a pas demandé à vivre. Dans le livre de Mary Shelley, au départ il est bon, il veut se faire des amis, mais tous le rejettent pour son physique de monstre, alors il devient méchant et le restera. King Kong, lui, tombe amoureux de la Belle, il a aussi des sentiments, mais c’est un amour impossible. Il est devenu, un peu 100 ans plus tard, le Quasimodo de Victor Hugo. Dans un style différent, on découvrira plus tard l’histoire véridique mais romancée de Joseph Merrick, Elephant Man pour le cinéma. C’est le film qui approche le plus le film de Browning que nous allons examiner, le célèbre Freaks. Ces monstres vont faire sa gloire dans un film unique dans l’histoire du cinéma.

Après le succès de Dracula et une incursion dans le monde sportif, le cinéaste entend bien revenir dans le domaine de l’épouvante. Il se fera en quelque sorte piéger par son choix, car comme nous l’avons vu, l’épouvante est surtout incarnée symboliquement par les monstres. Alors il veut des monstres et il en trouve, des vrais, parmi ceux du cirque Barnum.

Un siècle en arrière il y avait encore passablement de préjugés sur l’apparence physique. Une personne mal formée physiquement, difforme, devait être reléguée dans les oubliettes, ne pas apparaître, elles ne méritaient que l’opprobre. Ce n’était pas une règle générale, mais le fait de l’immense majorité. Quelques personnes aux idées plus humanitaires faisaient leur possible pour leur venir en aide ou les tolérer dans leur environnement. On sait que les personnes atteintes par la peste quand elle sévissait, devaient se promener avec des clochettes qu’elles agitaient afin que tout le monde se tienne à l’écart. Les « monstres » qui auront un rôle dans Freaks ne sont pas contagieux. Ils sont à des degrés divers différents d’une personne normale. Les montrer à l’écran devait apporter cette envie de répulsion alors assez courante dans l’imagerie populaire. Certes, on pouvait les voir dans la réalité, dans une galerie de monstres comme c’était suggéré dans les publicités de fête foraine, un des rares moyens qu’ils avaient de gagner un peu d’argent. Le tri était fait à l’entrée, celui qui payait pouvait entrer, une sorte de choix volontaire sans obligation.

Tod Browning avec ses lilliputiens 

Il fallait une histoire à raconter pour que le film prenne forme, Browning s’inspira d’un récit publié dans un magazine en 1923, Spurs écrite par Tod Robbins. dont il ne garda que la trame centrale  et surtout le fait qu’elle se passe dans les coulisses d’un cirque.

Plot du film

Un lilliputien, Hans, héritier d’une fortune assez conséquente se produit dans un cirque avec son amoureuse, Frieda (sa soeur dans la réalité). Il tombe amoureux de la belle Cléoâtre, une personne tout à fait séduisante et normale, qui fricote avec un bel athlète, Hercules. Le duo au courant de la fortune de Hans, montent une machination pour s’accaparer de son argent. Cléopâtre le séduit sans difficulté en lui faisant miroiter qu’elle veut le marier. La communauté du crique, avec parmi elle ces fameux « monstres », voit clair dans le jeu de la belle et veut ramener Hans à la raisons. Complètement aveuglé, Hans finit par la marier. Une fois marié, Cléopâtre tente d’empoisonner Hans à petit feu et lui imposant une prise de médicaments douteux pour soigner sa santé fragile. Espionné par la communauté qui découvre son manège, la vengeance sera terrible….

Quelques scènes du film 

Les acteurs principaux du film peuvent se diviser en deux parties, physiquement parlant, les normaux et les anormaux. Mais ce n’est pas tellement les normaux qui sont intéressants. Au fil de l’histoire, on peut assister à quelques uns de leurs comportements dans la vie de tous les jours, comme l’homme tronc qui allume sa cigarette sans l’aide de personne. Ce que Browning n’avait sans doute pas prévu, c’est que l’on s’attache plus à ces relégués de la société, qui nous prouvent que l’on peut mener une vie presque normale en étant affligé d’un gros handicap. A la fin, les monstres ne sont pas tellement ceux que qui étaient censés l’être.

La casting

  • Wallace Ford : Phroso
  • Leila Hyams : Venus
  • Olga Baclanova : Cléopâtre
  • Roscoe Ates : Roscoe
  • Henry Victor : Hercules
  • Harry Earles : Hans
  • Daisy Earles (en) : Frieda
  • Rose Dione : madame Tetralini
  • Daisy et Violet Hilton : les Sœurs siamoises
  • Schlitze (en) : lui-même (de son vrai nom, Simon Metz)
  • Johnny Eck : Demi-Boy
  • Frances O’Connor : la jeune fille sans bras
  • Olga Roderick (en) : la femme à barbe
  • Pete Robinson (en) : le compagnon de la femme à barbe
  • Koo Koo (en) : elle-même (de son vrai nom, Minnie Woosley)
  • Prince Randian (en) : l’homme tronc
  • Angelo Rossitto : Angeleno
  • Edward Brophy et Matt McHugh (en) : les frères Rollo
  • Josephine Joseph (en) : mi-homme mi-femme
  • Elvira Snow et Jenny Lee Snow : les sœurs Zip et Pip

Et, parmi les acteurs non crédités :

  • Demetrius Alexis : monsieur Rogers
  • Sidney Bracey : le majordome de Hans
  • Mathilde Comont : madame Bartet
  • Albert Conti : le propriétaire
  • Michael Visaroff : Jean

Harry Earles avec Olga Baclanova

Par son contenu le film créa un scandale à l’époque de sa sortie, et fut descendu en flèche par la critique et inderdit de projection à plusieurs endroits aux USA. Cette interdiction n’a jamais été officiellement levée dans certains états, mais personne ne songe à faire respecter cette loi idiote. Il a été banni pendant 30 ans en Angleterre. Porté par sa propre force, le film devint culte dans les années 60, culte avec un grand C. C’est là qu’on voit que le jugement du public, s’il n’est pas toujours avisé, finit par remettre bien des pendules à l’heure. Aujourd’hui les références au films sont nombreuses, le mouvement gothique l’adule. J’ai cherché dans la presse française de l’époque, s’il avait fait l’objet de quelques lignes. J’ai trouvé quelque chose, tout en rappelant que c’est un film à voir absolument.

31-7

Je pense que ce film a fait un bien énorme à la cause des gens damnés par la nature. Comme je le disais en introduction, c’est un genre de documentaire avec une approche sensible leur condition, chacun a ses qualités intérieures et elles ne demandent qu’à s’exprimer. Personnellement, cela m’a aidé à aller vers eux et j’ai même partagé quelques repas avec l’un d’entre eux, quand il venait se restaurer dans un bistrot où j’avais quelques habitudes. Il avait plus d’humour que bien des gens normaux et observait le monde d’un oeil malicieux. Je crois qu’il appréciait spécialement que je me comporte avec lui comme s’il était une personne normale, hormis un corps diminué, c’était une personne tout à fait normale.

Tod Browning et quelques acteurs

Autour du film

A l’origine le film durait 90 minutes, mais suite au scandale lors de sa sortie, il fut ramené à environ 60 minutes. Le minutes manquantes semblent avoir été égarées. Par contre, il existe au moins deux fins, l’une optimiste, l’autre nom.

Harry Earles, Hans dans le film, était un lilliputien qui eut quelques rôles au cinéma, notamment des enfants. Avec sa soeur Daisy également lilliputienne et sa fiancée dans Freaks. ils apparaissent dans le Magicien d’Oz. L’espérance de vie des gens de cette taille n’est pas moindre, il mourut à 83 ans.

D’après la légende, les acteurs normaux ne semblent pas avoir eu de scrupules à tourner avec des acteurs un peu spéciaux. Olga Baclanova, la belle qui fait le malheur de Hans dira plus tard : « j’étais tellement désolée que je ne pouvais pas les regarder, j’étais désolée comme un être humain peut l’être ».

Après le film, la plupart des acteurs « monstres » retournèrent se produire dans les cirques et fêtes foraines et connurent des fortunes diverses. Parmi eux le nain Angelo Rositto, connut une carrière très en vue. Il apparaît dans 80 films et séries tv et tournera même aux côtés de Mel Gibson et Tina Turner. Il mourut en 1991, âgé de 83 ans.

2 réflexions sur “Bas nylon et quelques monstres plutôt sympathiques

  1. Bonjour Mr Boss,

    J’ai vu ce film de Lynch (?) « Elephant Man » au début des années 1980.
    Cet homme fit, dit-on, partie des patients du médecin personnel de Sa Majesté vers fin du 19è. siècle. J’avais vu la version TV en NetB. Le Net B donne une impression de souvenirs, de retour sur le passé.
    D’une certaine manière, les réalisateurs leur redonnent une certaine dignité à l’écran en les dépeignant comme des humains avec des sentiments semblables à leurs contemporains.
    L’origine du mot « monstre » signifie « ce qui est montré » et bien sûr, on montre du doigt ce qui fascine et effraye à la fois. C’est le terrible cynisme de l’Homme. Il détruit ou asservit ce qu’il ne peut comprendre.
    Dans les contes de Perrault, le thème est traité au travers de l’histoire de « la Belle et la Bête ». Thème que l’on pourrait transposer avec le film « King-Kong ». Moralité : sous une apparence disgracieuse ou laide, fruit d’une maladresse de Dame Nature, se cacherait un cœur esseulé et pur.
    Evidemment, il y avait aussi un aspect mercantile qui n’échappait pas aux managers . La curiosité humaine remplissait leurs caisses . J’oserais presque avancer que « le malheur des uns fait le bonheur/la fortune des autres » . « Mais il faut bien vivre  » me direz-vous. C’est juste.
    Terrible question existentielle. Insolvable.
    Bonne journée. Peter Pan.

  2. Merci Peter,

    En effet c’est assez insolvable, quoique certaines personnes sembles attirées sexuellement par ce genre de particularités. Prince Randian, l’homme tronc dans « Freaks » était marié avec une femme normale et a eu 4 enfants en apparence normaux. Pour les simples rapports humains, la monstruosité n’est que l’idée que l’on peut s’en faire. Je l’ai dit dans mon texte, j’en ai approché un et ce fut une expérience positive sur le plan humain. Il m’est aussi arrivé à Paris de donner une petite pièce et même plus, à un de ces écorchés de la vie. J’en profitais aussi pour blaguer un moment avec eux, de banalités, mais je crois que cela leur faisait autant plaisir que l’argent que je leur donnais. En quelque sorte je payais mon droit de discuter avec eux. J’aurais plus de peine avec la handicapés mentaux, car eux on ne sait pas comment les aborder, du moins ceux qui sont très atteints. Les légers, je crois qu’il faut juste être d’accord avec eux, même s’ils sortent des absurdités. Ils ont une logique qui n’est pas toujours la nôtre.
    Enfin « Elephant Man » est un bon film, mais quand même en retrait par rapport à « Freaks », car c’est un acteur et pas un personnage anormal physiquement qui joue son propre rôle. C’est toute la force du film à Browning.
    Bonne semaine

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