Bas nylon et la rivière du non retour

Un train qui gronde

Un visiteur m’a mis la puce à l’oreille suite à un post précédent sur un fait d’histoire et j’ai profité de ses lumières pour étudier un autre cas.  Je l’en remercie.

Il y a quelques temps je vous avais parlé d’un accident ferroviaire dans la vallée de la Maurienne pendant la guerre 14-18 qui fit plus de 400 morts, ou celui de Lagny en 1933 qui en fit plus de 200. Hélas, la France n’a pas le privilège de ce genre de catastrophe. Dans la paisible Suisse de la fin du 19ème siècle, une tragédie eut lieu dans la région de Bâle près du gros village de Moenchenstein, aujourd’hui la petite ville de Münchenstein, endroit où a grandi le tennisman Roger Federer. Elle concerne indirectement la France, car c’est un ouvrage d’art conçu par le très célèbre Gustave Eiffel, qui céda lors du passage d’un train.

C’est à ce jour l’accident de train qui fit le plus grand nombre de victimes sur le sol helvétique. Même si parmi les grands accidents impliquant le rail on est assez loin des records en nombre de morts, il y en eut quand même 71, avec plus ou moins gravement atteints, 170 blessés.

On est aussi loin d’un train fou qui dévale de nuit une pente à une vitesse folle, de l’inobservation d’un point du règlement de service, de conditions météo extrêmes. Non il n’y a rien de particulier, il fait beau, il fait jour, les mécaniciens de locomotives n’ont pas bu un coup de trop, ni n’ont sauté à pieds joints sur le règlement. Il y a cependant un point  qui aurait dû alerter les responsables de la ligne, les rivières quelque peu en crues, suite à des précipitations plutôt abondantes et un pont qui avait déjà eu quelques problèmes auparavant dans des conditions semblables, celui conçu par Eiffel.

Les faits

Nous sommes le dimanche 14 juin 1891. Les Bâlois en profitent pour s’échapper de la ville, d’autant plus qu’un festival de chant choral se déroule à Moenchenstein, à quelques kilomètres de la ville de Bâle. A une époque où il n’y a pas tellement de distractions, ce genre d’événement rassemble volontiers les gens en mal de petits plaisirs. C’est aussi un lieu prisé par les promeneurs, c’est si calme. Il est facile de s’y rendre, le train y passe. La ville est traversée par un rivière, la Birse. C’est une rivière plutôt qu’un fleuve, mais elle peut avoir parfois ses colères, elle finit par aller se jeter dans le Rhin.

Le train Bâle – Delémont quitte la gare de Bâle à 14h15 en direction de Moenchenstein, emportant un peu plus de 500 voyageurs. Un peu avant la gare, la voie emprunte un pont qui traverse la Birse. C’est un pont métallique, spécialité d’Eiffel et conçu par lui. Il mesure 42 mètres et ne surplombe la rivière que d’une petite dizaine de mètres en basses eaux. Sous le poids des locomotives, le train est tracté par deux machines, le pont cède. Emmenés par leur élan, six wagons sont entraînés dans le vide et viennent se chevaucher les uns sur les autres, le reste du train est stoppé avant de tomber.

Le pont a été inauguré en 1875. En 1881, la partie support du pont est endommagée une première fois, suite à des crues de la rivière. Après quelques réparations et renforcements, il est à nouveau déclaré opérationnel. En 1890, en vue d’un trafic plus conséquent, il est encore solidifié. Un peu avant l’accident, certaines sources affirment que le pont avait subi une nouvelle inspection de sécurité.

Même si les informations se répandaient immensément moins vite que maintenant, la nouvelle fit sensation dans la presse dès le lendemain dans la presse locale et fut relayée quasiment par toute la presse mondiale dès le surlendemain. Mais voyons à travers les journaux d’époque la relation de cet accident plutôt bien documenté.

Le 15 juin 1891

Le 16 juin 1891

Le 17 juin

Le 18 juin 

Article publié dans le Petit Parisien fin juin 1891

Gustave Eiffel fut quelque peu égratigné dans les suites de l’effondrement du pont, mais comme il est probable que c’est surtout un manque de précautions et d’entretien postérieurs à la mise en service et surtout de négligence, il s’en tira sans mal. Il sera beaucoup plus exposé dans l’histoire du scandale de Panama, quelques mois plus tard. De plus, ce n’est pas le seul pont conçu par Eiffel, il y en a d’autres qui ne poseront jamais le moindre problème et qui sont encore en service aujourd’hui.

La catastrophe connut des suites juridiques, diable on est en Suisse, le pays est volontiers juridiquement procédurier. Dans un premier temps, la compagnie d’exploitation le Jura – Simplon fut condamné par les tribunaux de Bâle à verser aux victimes des indemnités supplémentaires, supérieures au minima prévu par la loi. mais le jugement fut cassé par l’instance juridique supérieure, le Tribunal Fédéral. Finalement, on arriva à la conclusion qui arrangea tout le monde sauf les victimes, l’effondrement du pont était imprévisible, donc aucun responsable n’alla croupir sur la paille humide des cachots. Les victimes durent intenter des procédures civiles qui semblent avoir abouties dans la plupart des cas. Certains touchèrent plus de 25000 francs d’alors. A titre de comparaison la location d’un 2 pièces coûtait en 15 et 20 francs par mois, un journal 5 centimes.

La compagnie fut rachetée en 1902 pour l’inclure dans le réseau national des chemins de fer suisses.

Encore une fois et en guise de conclusion, force est de constater que la justice est toujours assez arrangeante quand de gros intérêts sont en jeu. Nul doute qu’un simple citoyen tuant quelqu’un par accident aurait subi les foudres de la loi. Ici pour 70 morts, c’est la faute à personne. 

Souces, Gallica, BNF, DP.

2 réflexions sur “Bas nylon et la rivière du non retour

  1. Bonsoir,
    Je lis toujours avec grand intérêt ces récits du temps passé et surtout de la façon où ces événements étaient racontés dans la presse
    Merci de nous avoir déniché ça.
    Bonne semaine

    • Merci Cooldan,

      Eh bien je vous avoue que j’ai bien du plaisir à les écrire. Tout en cherchant les documents, je tombe sur d’autres trucs intéressants. Je crois que se cultiver, c’est un peu cela, même si à première vue cela n’est pas utile immédiatement. Par la suite, cela peut le devenir.
      Bonne semaine

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