Bas nylons et la suite d’un vampire

Suite de l’histoire du vampire…

Dans cette campagne ou bien des superstitions sont encore vivaces, on commence à parler d’un vampire qui rôde la nuit.  On se barricade la nuit, nombre de maisons sont isolées, on a peur. Bien sûr, le vampire que l’on ne connaît pas a été vu ici ou là. La canton de Vaud, qui a adopté la réforme depuis 400 ans est farouchement protestant. Mais on va faire des concessions, la croix symbole catholique par excellence, mais qui a le supposé pouvoir d’éloigner vampires réapparaît dans les maisons est adopté, l’ail aussi. Si Mélies était passé par là, il avait le décor en place pour tourner un film de vampires.

A partir d’ici l’histoire réelle diffère sensiblement de celle que Jacques Chessex raconte dans son livre. La chronologie qu’il a adoptée dans son livre cite comme première profanation, celle de de la tombe de Rosa Gilliéron, c’est en fait probablement la troisième. On peut parcourir la presse de l’année 1903, on n’y trouve pas mention des cas qui sont cités dans le livre comme étant les deuxièmes et troisièmes profanations, du moins pas tout de suite et pas dans cet ordre, nous verrons cela plus loin.  Chessex a sans doute voulu faire monter le suspense en les mettant à la suite de celle de Rosa. Comme on l’a vu, celle-ci eut un retentissement international, et tout ce qu’il a été dit à son propos est bien réel, elle causa une forte émotion et probablement un moment d’hystérie collective. Mais le silence, comme sur beaucoup d’autres événements tragiques, retombe assez vite. D’autre part, certains faits sont tus par les enquêteurs, on peut les comprendre, car ils ne veulent pas de troubles sociaux. On peut imaginer que cela n’aurait pas manqué, si l’on avait eu un présumé coupable entre les mains. Et de plus, comment l’éviter, il n’y a même pas un simple gendarme par village ?

Reprenons le déroulement exacts des faits, car l’histoire n’est pas finie…

La police cherche toujours, elle arrête quelques suspects qui sont rapidement relâchés. L’histoire connaît un rebondissement, probablement vers la mi-mai de l’année. Un nommé Constant Favez est surpris dans une étable en train de commettre un acte de bestialité, il est remis à la police. A part quelques témoins locaux qui sont forcément au courant de ce qui a été constaté, la presse ne fait pas mention de cette arrestation sur le moment, ce qui n’empêche pas les rumeurs de circuler. Il présente en effet un coupable idéal pour les profanations, chez le villageois et sans doute dans l’esprit des enquêteurs. Le personnage a tout pour faire un coupable, il est un peu simple d’esprit, mais il surtout connu une triste enfance et a été victime de sévices sexuels. C’est un mec costaud, plutôt colérique une sorte de force de la nature, employé surtout comme garçon de ferme. Il n’hésite pas à se saouler la gueule et semble vivre un peu en marge, étant peu causeur. Fait intriguant, il a été un camarade de classe de Rosa à l’école villageoise.

S’il ne peut guère nier ce qu’il faisait quand il a été surpris, par contre il nie absolument les profanations. Pendant qu’on cherche à y voir clair, il est maintenu en prison La psychiatrie est encore une science assez neuve en 1903, mais il va se faire un allié avec un spécialiste du genre, le docteur Albert Mahaim. Il est un des pionniers dans l’étude de la psychiatrie moderne depuis 30 ans et son but est de soigner les malades mentaux et de les réinsérer dans la vie normale selon leurs possibilités. Le cas Favez l’intéresse et il l’étudie. Il découvre en lui un personnage qui n’est certes pas un enfant de choeur, mais le croit innocent des profanations, des tests effectués prouvent qu’il est incapable de découper des morceaux de viandes sans en faire de la bouillie. Il fait quand même une étrange constatation, Favez a les yeux rouges et est sensible à la lumière, de plus sa dentition est anormalement longue, particulièrement les canines. Pas au point d’en faire un vampire, le docteur est rationnel, les vampires à la Dracula n’existent pas, d’ailleurs ils ne s’intéressent qu’au sang frais. Il plaide en sa faveur et obtient qu’il soit relâché au bout de deux mois. Il est quand même condamné à une amende pour bestialité.

A sa sortie Favez va faire une grosse connerie quelques jours après. Dans le village de Ferlens (Mézières d’après Chessex) habite une dame âgée que Favez, complètement ivre, attaque et malmène avec probablement l’intention de la violer. L’agression tourne court, car des voisins alertés par les cris viennent à son secours. Il est à nouveau arrêté et retourne en prison. Cette fois-ci le délit est grave, de plus il reconnaît les faits. Il y aura procès, au mois de décembre, et par la même occasion on pourra reparler des profanations, car le mystère n’est pas éclairci.

Revenons sur les deux autres profanations.

Deux autres tombes ont subi le même sort, postérieurement à celle qui fit scandale selon le livre de Chessex. Dans la chronologie des faits elles sont certainement antérieures, comme l’enquête le supposa. Un fait a l’air clairement établi, le vampire ne s’intéresse qu’à des défuntes enterrées depuis peu de temps. Or, les tombes des victimes présumées sont décédées avant l’affaire de Ropraz. Les deux cas furent un peu découverts par hasard, certains indices découverts le laissait supposer. La grande différence réside dans le fait, que les tombes furent ouvertes et refermées, ce qui rendait moins visible la profanation. En effet, une tombe met quelques temps à ne plus paraître creusée récemment, elle s’uniformise avec la autres. Bien malin qui s’apercevrait que quelqu’un la ouverte et refermée peu après une inhumation.

Le premier cas est celui d’Elise Buttet habitant à Ferlens (Justine Beaupierre pour Chessex), morte d’une variante de la tuberculose, le 31 décembre 1902 et enterrée deux jours plus tard. Un poche à glace que la défunte utilisait pour soulager son mal et qui avait souhaité être enterrée avec, est retrouvée sur sa tombe vers la fin mai. Elle a probablement été sommairement remise dans la terre, qui ravinée par la pluie, la fait apparaître en surface vers la fin de mai. La tombe fut réouverte et on constata que le cadavre avait été exhumé, mais pas mutilé, c’est ainsi que l’on présenta les faits lors du procès. L’affaire passa plus ou moins sous silence, probablement que Favez était en prison à ce moment là, inculpé de bestialité.

Cet article parut quelques six mois après la date à laquelle on suppose la profanation, début 1903. Larticle est quand même un peu plus objectif, le vampire est un dégénéré, rarement dangeurx, on s’éloigne un peu de Dracula.

Le second cas, Rosa Goël (Nadine Jordan pour Chessex) de Carrouge âgée de 22 ans, meurt le 3 février (un jour après l’enterrement de la précédente dans un village voisin) d’une tuberculose osseuse. Les soupçons de profanation de sa tombe sont un peu différents. Au début du printemps, des enfants du village trouvent des cheveux près du cimetière, situé non loin de l’école et les rapportent à l’instituteur. Les enfants, du moins certains, sont affirmatifs, ils reconnaissent les cheveux de Rosa. L’instituteur signale la chose et remets les cheveux au juge de paix. Lors du procès, il apparaîtra que ce dernier ne semble avoir réagi que tardivement, mais pour finir le cercueil de Rosa est déterré et encore une fois, on constate qu’il y a profanation. Apparemment seuls les cheveux ont été coupés. Une fois de plus, un certain silence est observé, le procès permettra de connaître plus de détails. S’il s’était avéré qu’il y a vraiment eu des mutilations comme celles de Ropraz, les juges en auraient certainement fait mention, il n’y avait aucune raison de les passer sous silence et de diminuer la gravité des accusations portées contre Favez.

Le procès a lieu en décembre de la même année, autant dire qu’il attire du monde. Il en décevra certains, il n’y a pas de lynchage, ni de condamnation à mort, par ailleurs impossible selon la loi. Dans le considérations juridiques suisses, il apparaît comme un des premiers jugements où la psychiatrie sert de fil conducteur, le docteur Mahaim est présent. Il est à l’évidence celui qui connaît le mieux la personnalité de l’accusé.  Favez est certainement un personnage un peu dérangé, il a eu une enfance qui est loin d’être placée sous de bons auspices, mais pas complètement fou. Il peut s’avérer dangereux, il l’a prouvé lors de l’agression, il a des fantômes qui le hantent. Le verdict est empreint d’une certaine humanité, la poire est coupée en deux. Il est déclaré irresponsable, acquitté des accusations de profanations par manque de preuves évidentes, mais condamné pour l’agression. Un internement dans un asile d’aliénés est prononcé, dans lequel Mahaim intervient pour qu’il s’effectue dans les murs de l’institution qu’il dirige, ce qui lui sera accordé. Il se voit peu à peuse voyant peu à feu confier des tâches de travaux lui laissant une certaine liberté, en s’occupant du bétail par exemple.

Mais l’histoire n’est pas tout à fait terminée, c’est Chessex qui la raconte…

En 1915, il s’évade, entre en France et s’engage dans l’armée française et finit comme légionnaire un peu plus tard, cette légion qui efface le passé dans une certaine mesure. Il se retrouve dans la section d’un caporal compatriote, un certain Frédéric Sauser, qui va devenir très célèbre sous le nom de Blaise Cendrars. Ce dernier publiera plus tard un roman, Moravagine, qui peut s’inspirer de l’histoire de Ropraz. Le 28 septembre 1915, lors d’un combat, Favez est tué, Cendrars perd un bras. Ainsi pourrait s’arrêter l’histoire, mais elle a encore une autre suite hypothétique, dont Chessex nous fait part dans son livre. A la suite d’un pur hasard, assez difficile à expliquer quand même, ce serait les restes de Favez qui seraient fans la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe.

Jacques Chessex, je le répète, n’a pas fait une chronique criminelle, mais un roman inspiré de faits réels avec la liberté de les raconter comme il l’entendait. Il faut également préciser que Chessex a eu des informations de première main, ce qui lui permet d’apporter une éclairage nouveau sur une affaire un peu perdue dans les brumes des faits divers. D’abord, rappelons qu’il a habité le village de Ropraz pendant les 30 dernières années de sa vie. Il a interrogé des témoins oraux et pu consulter les carnets du père de Rosa Gillieron  Il l’affirme dans une interview à demi mots, il connaît le nom du réel coupable et posséderait même l’arme du crime, un couteau de boucher qui servit à découper le cadavre, récupéré dans des circonstances assez extraordinaires.

Plus de 100 ans après, force est de constater que les faits n’ont jamais été élucidés. Un présumé coupable a été innocenté, il ne l’est peut être pas. Dans le cas contraire, le vrai coupable n’a jamais été arrêté. Les moyens d’investigation d’alors, étaient assez obsolètes. Et puis ces campagnards, témoins ou non des faits, sont un peu comme les gitans, ils n’aiment pas beaucoup que l’on vienne se mêler de leurs affaires. Il y a des clans, des intérêts parfois très sordides. On hésite à parler, a accuser les autres, les consciences ne sont pas toujours blanches. Alors même si le crime est en haut de l’échelle de l’horreur, être placé deux ou trois échelons au dessous ne permet pas d’ouvrir la bouche. Tant pis pour la justice.

Peut être sans relation avec l’histoire, mais le Jorat est situé sur une anomalie géologique, le magnétisme terrestre y est plus élevé. C’est sans danger pour tout un chacun, mais certaines personnes peuvent y être plus sensibles que d’autres.

2 réflexions sur “Bas nylons et la suite d’un vampire

  1. Bonsoir,
    Avec les recherches d’ADN actuelles , ces histoires auraient du mal à exister …
    Bonne soirée

    • Merci Cooldan,

      Oui en effet, le vampire aurait sans doute été découvert, L’allusion de Chessex au soldat inconnu, relève très certainement de la fantaisie de l’écrivain. Je n’ai trouvé aucune trace de son évasion dans la presse d’époque. En admettant que cela aie été passé sous silence, selon le site des morts à la guerre 14-18, il n’y a en date du 28 septembre 1915, aucun mort d’origine suisse (difficile de savoir ou d’y trouver le nom exact, la Légion leur donnait une nouvelle identité) à l’endroit (et même ailleurs) où il est censé avoir été tué. De plus il serait vraiment pour le moins extraordinaire que l’on choisisse un corps décédé depuis cinq ans pour le mettre sous l’Arc à Paris.
      Je pense que Chessez a fait exprès un amalgame entre son récit et le roman « Moravagine »de Blaise Cendrars (Chessex cite Cendrars dans ses auteurs préférés, donc il a certainement lu ce roman), qui raconte justement une histoire que l’on peut assimiler à celle d’un vampire, d’un dégénéré, qui est un évadé d’une clinique psychiatrique en Suisse.
      Dans un interview Chessex dit qu’il connait l’identité du profanateur. D’après ce qu’il dit à demi-mots, on pourrait penser que c’est le boucher itinérant qui serait le coupable, qui fut un des suspects lors de l’enquête.
      Il y a beaucoup de choses qui sont restées mystérieuses dans cette histoire. La seule chose vraiment certaine, c’est que les profanation ont bel et bien eu lieu, dans coupable « officiel ».
      Bonne soirée

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