Bas nylons et encore la bande des six nez

Je continue ma présentation dans ce que je considère comme des chef-d’oeuvres de la BD.

60 aventures de Modeste et Pompom – Collection du Lombard 1958. Valeur d’une édition originale 100-150 euros.

Franquin, qui dessine aussi Spirou, se fâche avec les éditions Dupuis qui publient son héros. Il est naturellement accueilli les bars ouverts par Tintin et signe un contrat de 5 ans. Entre-temps, il se réconcilie avec son éditeur et retourne chez Dupuis. Le voilà obligé de dessiner deux séries pour deux journaux différents. Pour Tintin il créé Modeste et Pompon, une histoire par page, série humoristique qui ne manque pas de pep. Pour mener de front ces deux séries, il s’adjoindra les services de Gosciny et Greg. Avec ce dernier, on trouvera quelques situations qu’il reprendra pour son héros Achille Talon qui’il créera un peu plus tard, notamment les conflits de voisinage. Un des charmes de Modeste et Pompon réside dans le fait que c’est un cliché de la vie à la fin des années 50. On y est déjà un peu matérialiste, on veut du superflu et on aime bien un certain confort. Dans les histoires, rien n’est vraiment clairement identifié au niveau du rôle joué par les personnages. Modeste est un peu mégalo, on ne sait pas trop comment il gagne sa vie, bien qu’il semble parfois chercher du travail. Sa compagne Pompon est encore plus ambiguë, elle semble être sa petite amie, mais elle est habillé comme une jeune fille, ou alors c’est une femme en minijupe bien avant son avènement. Le troisième personnage très présent est le fameux Félix, qui vend de tout et teste modeste comme premier client, en rusant parfois pour faire une affaire. On trouve aussi les trois petites pestes qui sont les neveux de Félix et qui ne manquent jamais l’occasion de faire des dégâts. On ne peut passer sous silence les voisins, Monsieur Ducrin, tantôt charmant mais les plus souvent irascible, Monsieur Dubruit, le voisin sans gêne. Les dessins de Franquin sont magnifiques, les décors imaginés dans un style très moderne, c’est Ikea avant l’heure. Et avant tout c’est drôle et savoureux. Libéré par Tintin après avoir dessiné plus de 180 pages de gags, la série sera reprise avec un certain charme par Dino Attanasio.

Les enquêtes du colonel Clifton – Collection Jeune Europe 1961.  Valeur d’une édition originale 50-75 euros.

Macherot a toujours été réputé pour son dessin animalier, mais il est aussi indécis sur la longévité de ses héros, il aime bien en changer. Abandonnant pour un temps Chlorophylle, il créé le colonel Clifton, par ailleurs aussi chef scout sous le nom de Héron Mélomane. Il dessinera trois aventures avant que la série soit reprise par d’autres. C’est un personnage bien humain dont les aventures se situent en Angleterre avec une ambiance très British, pluie, thé, héros qui fume la pipe. On peut aussi constater que l’humour à la Macherot est sans doute plus évident ici que dans les séries précédentes. Il est vrai que l’on aime assez bien rire des Anglais, surtout s’ils se comportent tout à fait comme ils ont l’habitude de la faire. Le dessin, quant à lui, est du pur Macherot, ambiance, détail, situations. Cette ouevre n’est est pas moins aussi importante que le reste de ses contributions à la BD. C’est différent, mais réussi et ça se lit avec une réel plaisir.

La Patrouille des Castors – Le hameau englouti – Dupuis 1961. Valeur d’une édition originale 50-75 euros.

Avoir dessiné une série d’albums avec des scouts peut semble aujourd’hui bizarre, mais dans les années 50, ce n’était pas plus étrange que de dessiner des aventures d’anticipation.. C’est encore un Belge qui en a eu l’idée, Michel Tack dit MiTack (1927-1992). Quand il décide de créer ses Castors, il a déjà un assez long passé de dessinateur derrière lui. La Patrouille des Castors sera son oeuvre en quelque sorte la plus immortelle. Des dessins magnifiques, des histoires bien ficelées, feront toute la saveur des ces aventures. J’ai choisi Le Hameau Englouti, car c’est celle où je suis resté le plus scotché, et la première que j’ai lue. L’intrigue autour d’un barrage en construction qui va inonder une vallée et un village dont une des maisons recèle un terrible secret, a de quoi tenir en haleine. L’apparition d’une sorte de vagabond un peu fou et d’un évadé accusé à tort de meurtre, vont aiguiller les Castors sur la piste de la vérité. C’est presque un polar et c’est aussi un peu documentaire, car la construction des barrages était assez fréquente après la guerre et des vallées disparaissaient sous les eaux. C’est un must comme on dit aujourd’hui.

Chaminou et le Khrompire – Dupuis 1964 . Valeur d’une édition originale 75-100 euros.

A son passage de Tintin vers Spirou, Macherot doit abandonner Chlorophylle et trouver un autre héros. Il se lance dans la création de Chaminou, un chat agent secret. Avec ce personnage, il parodie un peu ses créations précédentes et l’île de Coquefredouille dans laquelle son héros, Chlorophylle, a connu de nombreuses aventures. Ici on n’est plus dans une île ignorée des hommes, mais carrément sur une autre planète, la Zoolande. Bien évidemment, les animaux vivent comme les hommes, à la différence près qu’ici les carnassiers côtoient les herbivores, ce qui pose quelque problèmes. L’île est gouvernée par un roi, un lion bien évidemment, qui mange des pâtes et boit des bouillons de légumes, comme tous ses administrés. Manger ses semblables est un crime sévèrement puni par la loi. Justement pour cette première enquête, Chaminou aura la lourde tâche de démasquer une bande d’irréductibles mangeurs de viande, secondé de manière très inefficace par son écervelée de secrétaire, Zonzon, qui rêve de devenir une vedette. C’est sans nul doute un chef d’oeuvre de Macherot, qui reprend son dessin original très fouillé qu’il avait abandonné dans les dernières aventure de Chlorophylle. Le décor est résolument plus moderne qu’à Coquefredouille qui vivait encore un peu à l’ancienne, gratte-ciels, autoroutes, néons, apparaissent dans le décor. Chaminou conduit de superbes bagnoles qui pourraient être des Porsches, contrairement aux vieux tacots qu’empruntaient Chlorophylle. Malheureusement cet album fut assez décrié à sa publication, tout en récoltant des éloges par ses adorateurs. Il fallut un quart de siècle pour voir de nouvelle aventures de Chaminou, repris par Olivier Saive avec une collaboration partielle de Macherot pour les scénarios.


Johan et Pirlouit – La guerre des sept fontaines – Dupuis 1961. Valeur d’une édition originale 300-400 euros.

Pierre Culliford dit Peyo (1928-1992) restera comme un créateur très original dans la BD. Pas tellement par son dessin qui est assez classique parmi l’école belge dont il est issu, mais par les personnages qu’il a créés. On peut en noter deux qui sont à ranger dans un classement qui touche à l’imaginaire pur, Benoit Brisefer et bien sûr les Schtroumps. Johan et Pirlouit sont plus traditionnels bien que dans l’histoire des sept fontaines, ils rencontrent un véritable fantôme plutôt sympathique. L’aventure se passe au moyen-âge. Obligés de se réfugier dans un château en ruines, ils font la connaissance d’un ancien seigneur des lieux, condamné à sa mort à errer pour l’éternité dans son château, sauf s’il répare le mal qu’il a fait durant son règne. De son vivant, aimant trop le vin, il fait un pacte avec une sorcière pour que des sept fontaines de son royaume jaillisse du vin à la place de l’eau. Il pourra enfin se reposer lorsque l’eau jaillira à nouveau des fontaines. Avec l’aide des deux héros qui vont l’aider, aussi avec un coup de main des Schtroumps qui apparaissent dans cette aventure, il pourra enfin réparer sa faute et son âme se reposer définitivement. Je me souviens très bien de la première fois où j’ai découvert cette aventure, j’étais au bord de la mer en Italie, et j’ai adoré. Je dois dire que j’ai toujours aimé les histoire de fantômes et les lieux hantés, et celle-là est plutôt est sympa avec ce revenant qui ne manque pas d’un certain humour. C’est le genre d’albums que j’aime à relire.

Blake et Mortimer – SOS Météores – Collection du Lombard. Valeur d’une édition originale plus de 1000 euros. Edition Dargaud 50-75 euros.

Blake et Mortimer – Le piège diabolique – Collection du Lombard 1961. Valeur d’une édition originale 400-500 euros.

Il faut revenir à E.P. Jacobs, car il est certainement le dessinateur qui compte parmi les plus adulés. J’ai choisi de coupler deux albums, car le second est plus ou moins la suite du premier, bien qu’ils puissent se lire indépendamment. On peut considérer EP Jacobs comme un auteur et dessinateur de science fiction, mais avec lui, ce qu’il y a d’intéressant c’est que c’est souvent assez plausible et qui sait un jour cela deviendra en partie une réalité. Prenons les albums séparément.

SOS Météores est encore aujourd’hui pas mal d’actualité. On parle de changement climatique, avec cet album on est en plein dedans. Ici, ce n’est pas la nature qui se fâche par vengeance, mais sous l’impulsion d’un savant qui a trouvé le moyen de maîtriser la météorologie avec une machine qu’il a mise au point. Sans être dans les secrets gouvernementaux, je croirais bien volontiers que ce problème est ou a déjà été étudié. Quoi de mieux en effet que de mener une guerre invisible en envoyant sur un pays ou un continent toutes les catastrophes climatiques possibles. D’ailleurs Jacobs s’inspire d’événements météo inhabituels qui causèrent des dégâts sur l’Europe dans les années 50. Les discussions de comptoir n’hésitaient pas à avancer qu’une possible volonté humaine était derrière cela, on est justement en pleine guerre froide. Cet album est particulier, car il n’est fait que de déchaînements atmosphériques tout au long de l’histoire, pas le moindre rayon de soleil. Inondations, tornades, grêles, orages s’alternent sans arrêt. Bien sûr, les héros, surtout Mortimer, se doutent bien de quelque chose, et un série d’indices va les amener à découvrir qui est derrière cela et détruire ce laboratoire infernal capable de détraquer le temps. C’est absolument passionnant de bout en bout, les décors sont splendides et reproduisent certains lieux réels, sauf évidemment pour les faits qui s’y déroulent.

Comme je le disais en introduction, le second album est plus ou moins la suite du premier. Le savant qui avait imaginé la machine à dérégler le climat a survécu à la destruction de son labortoire. <complètement irradié psr des rayons mortels, il a encore le temps de mettre au point une autre invention avant de mourir, un machine à voyager dans le temps. Il la lègue par testament à Mortimer et celui-ci se rend sur les lieux où se trouve la machine. Par un enregistrement sonore, il explique le fonctionnement de cette machine et Mortimer la met en marche. Ce qu’il ne sait pas, c’est que c’est un vengeance du savant, et que si la machine peut réellement voyager dans le temps, il l’a piégée de manière à ce que Mortimer ne puisse jamais revenir au temps présent, condamné à errer dans les dédales du temps. Il va alors se promener dans le passé, quelques millions d’années avant l’apparition de l’homme et se trouve confronté à quelques sales bestioles qui veulent sa peau, des espèces de libellules à peine plus petites que des hélicoptères, des tyrano machins grands comme des immeubles de cinq étages et toutes sortes de créatures aussi paisibles qu’un crocodile auquel on aurait marché sur la queue. Bref ce n’est pas l’endroit pour faire du camping. Reparti dans sa machine, il séjourne brièvement au moyen-âge où il rencontre une charmante demoiselle à laquelle il donne un coup de main. Le voyage continue, mais cette fois dans le futur, et il finit par arriver en l’an 5060. Le monde que Jacobs imagine dans ce lointain futur n’est pas inintéressant et il n’est pas impossible qu’il aie vu juste pour certaines idées sortie de son imagination. D’autant plus que 60 ans après la création de son histoires, certains gadgets font déjà partie de notre vie quotidienne. Une montre sur laquelle apparaît un visage et qui donne des ordres, ça ne vous dit rien? Et ces espèces d’appareils qui sont capables d’envoyer des rayons mortels et de vous surveiller dans vos déplacements, ben oui des drones. Pour l’instant ils n’envoient pas encore de rayons mortels, mais on peut supposer qu’il ne faudra pas attendre 5060 pour que cela devienne une réalité. Il y a aussi une allusion au cinéma en trois dimensions. Au point de vue des dessins, c’est encore une fois une merveille. Quant Mortimer arrive dans le futur  et se trouve dans un endroit où tout est dévasté, un fouillis inextricable, avec des rames de métro dans le vide, des écritures bizarres sur les panneaux indicateurs et qui ressemblent à du français déformé, on vit vraiment un moment d’anthologie. Un superbe et passionnant voyage.

8 réflexions sur “Bas nylons et encore la bande des six nez

  1. Hello M. Le Boss,
    Belle rétrospective de ces chef-d’oeuvres de la BD.
    Un concentré de savoir-faire, de clarté, de design, de fraîcheur.
    Modeste et Pompon sont un couple de jeunes gens des années 50. Leur quotidien est parsemé de petites mésaventures domestiques qui forcément lorsqu’on relit ces BD, nous évoque ce que nous avons vécu dans notre jeunesse, la révolution de la télévision et bien plus encore….
    Bonne semaine
    cooldan

    • Hello Cooldan,
      C’est en effet typique des années 50, sans doute Franquin avait de quoi observer dans son entourage, même certains gags ne pourraient plus avoir lieu aujourd’hui.
      Bonne semaine

  2. Bonjour Mr Boss,

    Ah ça fait plaisir ce petit bain nostalgique. Quelle sacrée époque créative.
    J’ai lu certains épisodes de ces héros dans le « journal de Tintin » que m’avait offert mon oncle. Je me souviens surtout des BD courtes de Modeste et Pompom, en dos de couverture, avec son cousin un peu envahissant et représentant commercial.
    Merci encore. Peter’

    • Hello Peter,
      En effet, les gags de Modeste figuraient sur la page de do, mais la tradition voulait que les albums sortent après la publication dans le journal.
      Bonne semaine.

  3. Bonjour Mr Boss,

    A propos de fantômes plutôt sympa avec certains des hôtes de leur château, rappelons le personnage de Jules, le Fantôme claudiquant , dans le film intitulé « François 1er » avec Fernandel (1937), le « duc des meldeuzes »..
    C’est le vieil acteur Sinoëll qui joue ce rôle. Dans le scénario, il doit retrouver son épouse et lui donner une sépulture chrétienne pour qu’il achève sa quête et retrouve la tranquillité. Il y parvient grâce à la lampe électrique de son hôte, prise dans sa « valdingue » (dixit Fernandel).
    Ah les vieux classiques . Indémodables…
    bonne journée. Peter’.

  4. Bonsoir Mr Boss,

    La couverture d’un album des aventures du colonel Clifton, que vous présentez dans l’article ci-dessus me rappelle une vignette d’un album de Tintin.
    Cet album est intitulé  » L’Ile Noire » (1937 ?), avec pour trame de fond les faux-monnayeurs. Et notre reporter à la houppe tombe nez-à-nez avec Ranko, le gorille sensé effrayer les curieux. La pose de l’animal et celle du Colonel pétrifié sont presque identiques. Hasard de l’inspiration respective des deux auteurs ?
    Merci pour ces bons souvenirs.
    Bonne soirée. Peter.

    • Hello Peter,
      En effet, il y a une ressemblance. De toutes façons ils se connaissaient très bien, ils ont bu des verres ensemble des tas de fois et s’amusaient même à se caricaturer dans les dessins. Hergé était aussi l’idole de ces Messieurs, il était déjà célèbre depuis longtemps.
      Bonne soirée

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