Bas nylon et une chanson contagieuse

Il y a des chansons qui deviennent immédiatement contagieuses. Chaque style musical possède l’un ou l’autre de ces airs qui circulent comme une épidémie de grippe et qui font des victimes. Le rock and roll n’y échappe pas et une des plus emblématiques reste le fameux « Be Bop A Lula » enregistré en 1956 par Gene Vincent. C’est l’une de ses rares chansons qui peut se targuer d’avoir été classé dans un hit parade à l’époque (7 US – 17 UK). Elle lui servira de support à toute sa carrière, mais jamais il ne retrouvera un succès qui se vendra à quelques millions d’exemplaires. Ceci dit, il ne faut pas jeter le reste de sa discographie, car il fut l’un des meilleurs rockers de la grande époque, ses nombreux albums sont là pour en témoigner, c’est de la grande classe. Il fut aussi un des seuls qui réussit a évoluer dans son style pour finalement suivre une certaine actualité musicale, comme son fameux « Bird Doggin' » en 1966 ou les albums sur Buddah vers la fin de sa carrière, qui tiennent plus de la musique pop que du rock and roll. En plus c’était un parfait vocaliste autant pour les titres rapides et chauffants que les chansons douces où il excelle avec sa voie sensuelle. J’ai même eu le bonheur de la voir sur scène en 1967, et ce n’est pas des chose que l’on oublie facilement. Sa carrière s’interrompit prématurément en 1971 à l’âge de 36 ans, mais il laisse un bel héritage.

Les origines de la chanson sont incertaines, bien que le crédit des auteurs soit Gene Vincent et son manager « Sheriff Tex » Davis. Selon certaines sources elle aurait été rachetée par Davis à un musicien de rue avec les droits pour 50 dollars. Passons, nous savons qu’elle existe. Le titre en lui-même ne veut rien dire, c’est une onomatopée plus qu’autre chose. On peut supposer qu’elle s’inspire du « Hey! Ba-Ba-Re-Bop » de Lionel Hampton. Davis étant devenu le manager de Vincent, il le fait passer à un show radio où  il la chante en même temps qu’une démo est enregistrée. Le phénomène Presley venant d’exploser, les disques Capitol sont à la recherche d’un chanteur dans le style et Vincent semble leur convenir. Il est convoqué pour enregistrer la chanson avec des musiciens de studio qui deviendront ses futurs Blue Caps avec le fameux Cliff Gallup qui sera une icône de la guitare rock and roll. Jeff Beck reconnaît en lui un de ses modèles. La chanson est enregistrée avec l’autre face « Woman Love ». Dans un premier temps, c’est ce titre qui est retenu pour la face principale et les premiers exemplaires pressés sont ainsi, recueillant peu de passages radio. Il est alors suggéré que l’autre ferait mieux l’affaire et un disque promotionnel est envoyé aux radios avec seulement ce titre. C’est alors que le succès démarre et devient le phénomène que l’on connaît.

Le style de la chanson a ses particularités. Ce n’est pas encore du rock and roll très sauvage et le son des guitares est partagé entre acoustique et électrique. La basse n’est pas électrique, c’est encore une bonne vieille contrebasse. En fin de compte, on est assez proche d’un disque de jazz auquel s’ajoutent quelques hurlements en arrière plan. Ils sont le fait du batteur, Dickie Harrell qui veut faire savoir à sa famille qu’il est présent dans l’enregistrement. Les légendes se construisent ainsi.

Le succès de la chanson vaudra à Gene Vincent est ses Blue Caps de figurer dans un des premiers films rock and roll « La Blonde Et Moi » (The Girl Can’t Help It) de Frank Tashlin. On y retrouve quelques nuages de la crème du rock and roll, Little Richard, Eddie Cochan, Gene Vincent et dans un registre plus calme, les Platters, Julie London, Fats Domino, Nino Tempo, les Treniers. Le rôle principal féminin est tenu par la pulpeuse Jayne Mansfield. Ce film sans prétention a l’avantage de présenter pour la premières fois des images que l’on peut considérer comme des documents en couleurs sur le rock and roll, De plus, le fait de présenter dans le même film des artistes Noirs qui côtoient des Blancs est un pas en avant dans une Amérique qui n’a de loin pas réglé ses problèmes de racismes. Le générique du film, interprété par Little Richard, a été composé par Bobby Troup, ainsi que le fameux « Cry Me A River » interprété dans le film par Julie London, sa future femme dans la vie civile. Il est aussi le compositeur du très célèbre « Route 66 » et un des pionniers de l’antiracisme, mélangeant allègrement les races dans son orchestre.

Le potentiel énorme de la chanson fait que les reprises ne se comptent plus, on devrait presque chercher qui ne l’a pas chantée. Les Beatles, ensemble ou séparément, pas mal de rockers de l’ancienne école, nombre d’artistes de variétés. En France, elle fut lancée par les Chaussettes Noires, dans une version assez quelconque. Heureusement, Eddy Mitchell se rattrapa en la réenregistrant d’une manière bien plus originale, voire excellente en 1963. Elle fut bien entendu reprise par Johnny Hallyday sur son premier album américain. Il la chantera plus tard en compagnie de Michel Sardou et… Mireille mathieu lors d’un show télévisé. A noter que Gene Vincent en fit un autre version assez plaisante en 1962, et encore une en 1969.

Playback de l’original dans le film « La Blonde Et Moi »

La version des Chaussettes Noires à titre d’exemple, a côté de l’original c’est essayé pas pu…

Eddy Mitchell en 1963, nettement plus original et musicalement supérieur

En 1962 la seconde version de Gene Vincent, bien dépoussiéré

Les faux Frères, ces Suisses s’inspirent de la version des Everly Brothers, première bonne reprise de ce titre entré dans l’histoire en 1958

Un belle et originale reprise par Olivier Despax, guitariste de renom

Pochette du disque de Despax, aux percussions tout à droite, un certain Claude François, alors membre des Gamblers

Bonne reprise et assez inspirée par le garage punk

La plus déjanté par le groupe de psychobilly Demented Are Go

Celle des Stary Cats, délicieuse