Musique féminine dans un endroit particulier

Cet article m’a demandé beaucoup de travail et de recherches. De plus, il est assez long, alors je lui consacre un post à lui seul.

La musique peut servir de fond sonore a bien des occasions, si funestes soient-elles. Durant la seconde guerre mondiale, les Allemands, par ailleurs plutôt mélomanes, choisirent la musque pour de macabres mises en scènes. Après un long voyage dans des wagons à bestiaux, les déportés étaient accueillis en musique au camp d’extermination de Sobibor en Pologne. Artifice destiné a obtenir un certain calme parmi les arrivants, afin de pouvoir les amener sans bousculades dans les chambres à gaz, après un discours d’introduction qui se voulait rassurant. Fait extraordinaire, ce fut un des seuls camps qui connut une révolte, le 14 octobre 1943, qui permit à une cinquantaine de détenus de s’évader, tandis que des dizaines d’autres étaient tués. Il fut fermé ensuite fermé et tout les bâtiments rasés.
Le tristement célèbre Auschwitz avait, comme bien d’autres camps tenté avec plus ou moins de réussite, d’avoir un orchestre maison. Les musiciens étaient recrutés parmi les déportés. La particularité d’Auschwitz-Birkenau fut d’avoir un orchestre entièrement féminin, cas unique dans la déportation. Il prit forme en juin de 1943, avec la blokowa SS (chef de bloc) polonaise, Zofia Czajkowska, qui se faisait passer pour une descendante de Tscaïkowski. Elle fit office de chef d’orchestre avant d’être remplacée par Alma Rosé, une nièce du célèbre Gustav Maler, qui fonctionnait comme Kapo. Dans un camp où les gens mourraient par milliers et vivaient dans des conditions atroces, appartenir à cet orchestre constituait un billet de survie, qui pouvait toutefois être poinçonné sans préavis par les SS qui avaient droit de vie et de mort sur les déportés. A travers le livre témoignage de Fania Fénélon « Sursis pour l’orchestre », on pénètre dans l’intimité de cet orchestre qui est lui-même en contact direct avec la direction centrale du camp, dont les membres entrèrent dans l’histoire pas tellement pour avoir joué du violon, mais plutôt du revolver et massacré des milliers de personnes

Organisation et personnages du camp dans l’environ immédiat de l’orchestre :

Josef Kramer, allemand, commandant SS. Il commanda plusieurs camps et une partie d’Auschwitz, Birkenau, justement celle où était situé le block de l’orchestre. Il fut arrêté au camp de Bergen-Belsen, condamné à mort et pendu en décembre 1945.

Maria Mandel ou Mandl, autrichienne, lagerführerin SS (chef de camp), surnommée la bête féroce. Passionnée de musique, c’est elle qui initia l’orchestre du camp. Personne particulièrement perverse et sadique, elle eut toutefois une sorte de bienveillance envers l’orchestre, leur fournissant des conditions matérielles bien plus favorables que celles de l’ordinaire du camp. On lui attribue la responsabilité de la mort de centaines de milliers de personnes, dont elle signait l’ordre d’exécution.  Elle fut pendue en 1948.

J’ai fait exprès de sélectionner cette photo de Maria Mandel, elle montre les erreurs et les trucages que l’on peut faire sur la Toile. La photo de gauche montre la vraie Mandel. Le seconde est souvent montrée comme une photo de Mandel, même parfois comme celle d’Irma Grese dans d’autres circonstances, mais dans les deux cas c’est faux. Avec un peu du jugeote, on remarque que celle de droite apparaît comme posée professionnellement et trop bien réalisée. Et puis, une SS posant devant les barbelés d’Auschwitch avec en toile de fond les fumées qui sortent des cheminées du crématoire, c’est d’un romantique que ne renieraient pas les Nazis, mais pas un historien un peu averti. Elle m’a longtemps intriguée et je voulais savoir d’où elle venait. Après de longues recherches, parcourant de nombreux articles, j’ai fini par trouver. Elle est extraite d’un film polonais de 1963 d’Andrzej Munk intitulé « La Passagère ». C’est une fiction que se déroule dans le camp, dans le film apparaît d’ailleurs Mandel, mais  l’actrice sur la photo est Aleksandra Slaska, qui joue le rôle de Liza. En résumé, beaucoup de photos qui montrent Mandel ou Grese sont sujettes à caution. 

Irma Grese, allemande, aufseherin SS (surveillante), surnommée l’ange blond. N’ayant rien à envier à sa supérieure question sadisme, elle semait la terreur dans le camp. Elle fut pendue en 1945, elle avait seulement 22 ans.

Margot Dreschler ou Dreyler, allemande, aufseherin SS (surveillante). Collègue de Grese, elle avait la réputation d’être une personne très laide et adorait participer aux sélections vers la chambre à gaz. Il ne semble pas exister de photo. Elle fut pendue en 1945.

Josef Mengele, allemand, médecin SS. Il n’avait pas à proprement parler une fonction de commandement direct sur l’orchestre. Mais il venait en voisin l’écouter, étant un grand mélomane, Alma Rosé séjourna dans son laboratoire, c’est sans doute lui qui la recommanda. Personne ne pouvait le lui refuser, car il était une des personnalités très influentes du camp. SS fanatique, tristement célèbre pour ses expériences sur les déportés où il recherchait tout ce qui pouvait avoir trait et améliorer la pureté raciale aryenne si chère à Hitler, comme le phénomène des jumeaux, les tares, les malformations corporelles. Après la guerre, il réussit à éviter de se faire capturer et se réfugia dans divers pays d’Amérique du Sud. Sa tête fut mise à prix et les services israéliens du Mossad se lancèrent à ses trousses, mais sans succès. Selon toute probabilité, il mourut noyé en se baignant dans la mer au Brésil en 1979.

Zofia Czajkowska, polonaise, chef d’orchestre puis blokowa (chef de bloc, responsable de la discipline).  Elle était professeur de musique et fut la première chef d’orchestre. Quant elle fut remplacée par Alma Rosé, elle prit alors la fonction de blokowa. Ce rôle était toujours confié à un déporté, en principe de race aryenne, mais pas toujours. Il avait une fonction dominante absolue sur les autres détenus et bénéficiait d’avantages, très souvent une chambre personnelle. Tout pouvait être supprimé et changé selon l’humeur des SS. Elle fut remplacée à la mort d’Alma Rosé par une protégée de la nouvelle chef d’orchestre,

Alma Rosé, autrichienne juive, chef d’orchestre et kapo. Issue d’une famille de musiciens et nièce de Gustav Mahler. Violoniste, elle devient connue dans les années 1930 en fondant un orchestre féminin Die Wiener Walzermädeln, qui se produit dans toute l’Europe. Mariée avec un ténor du violon en 1930, ils divorcent en 1935. Lors de l’Anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne en 1938), elle fuit avec son père en Angleterre comme réfugiés juifs. Elle commet l’imprudence de revenir sur le continent pour des concerts et est arrêtée en France à la fin de 1942. Transférée à Nancy, elle est déportée à Auschwitz en juillet 1943. Repérée par l’administration du camp et chapeautée par Mandel, elle est nommée à la tête de l’orchestre féminin avec le grade de kapo. Elle meurt le 4 avril 1944, probablement victime d’un empoisonnement, sans doute à la suite d’une jalousie ou d’une rivalité restée obscure. Ce qui est certain, c’est que cela s’est passé en dehors du cercle de l’orchestre. C’est sous sa baguette qu’il connut sa plus belle époque du point de vue musical.

Sonia Vinogradova, russe aryenne, Elle prit la succession de Rosé, nommée par les SS. Selon les témoignages, elle était incompétente pour ce travail et ce n’est que grâce au professionnalisme des musiciennes que l’orchestre put continuer de donner un semblant de virtuosité. On ne sait pas ce qu’elle est devenue et si elle a survécu à la guerre.

Fania Fenelon, française, née à Paris, d’origine juive ayant épousé un Aryen. Premier prix de conservatoire de piano, elle devient aussi chanteuse légère et se produit dans les cabarets. Arrêtée pour faits de résistance, elle est déportée et réussit à se faire engager comme chanteuse et arrangeuse de l’orchestre. Elle survécut, devint assez connue comme chanteuse et meurt en 1983, âgée de 75 ans. C’est son livre « Sursis pour l’orchestre », un des seuls témoignages écrits existants et vu de l’intérieur, qui donne une éclairage intéressant sur cette période. A la sortie du livre publié en 1976, il y eut une petite polémique, car quelques unes de ses camarades de déportation considéraient que sa description du rôle joué par Alma Rosé ne la présentait pas sous son meilleur jour.

Venons-en à ce fameux orchestre.

Comme je l’ai dit, il est parti de la volonté de Maria Mandel d’avoir un orchestre bien à elle, une sorte de jukebox au temps où ils étaient rares. A part rendre des comptes à Kramer, elle avait le champ entièrement libre. C’était une personne à deux facettes. Elle avait un fin plaisir sadique à sélectionner les déportés et envoyer ceux qui ne lui plaisaient pas directement à la mort. Une des seules choses qui trouvait grâce à ses yeux, c’est la musique et elle possédait une oreille fine. Elle avait le choix pour recruter des musiciennes. Toutes celles qui firent partie de son orchestre étaient pour le moins des musiciennes d’un bon niveau, mais amateurs pour la plupart. Toute personne qui avait des prétentions dans le domaine et pouvait le faire savoir avait des chances. Mais gare à celles qui essayaient de la doubler, leur vie ne valait alors pas cher. En face de la musique, Mandel devenait une sorte de Miss Hyde qui avait à coeur de lui donner les meilleurs atouts pour qu’elle soit la plus belle possible. Pour cela elle ne reculait devant rien. Les musiciennes étaient correctement et chaudement habillées, elles avaient l’obligation, et surtout la possibilité, de prendre une douche tous les jours et pouvaient posséder un minimum d’accessoires, considérés comme inutiles pour les déportés, comme une brosse à dents, un bout de savon, un mouchoir. Elles vivaient en commun dans un local qui possédait le luxe d’avoir un poêle et qui servait de salle de répétition. Vers la sortie se trouvaient deux chambres séparées, celle de la kapo et celle de la blokova. Les musiciennes dormaient dans une annexe au fond du baraquement où chacune avait un lit personnel muni de draps et de couvertures. Seule la nourriture pouvait laisser à désirer, bien que l’ordinaire était sans doute plus abondant qu’ailleurs. Même si le bloc possédait une cuisinière attitrée, elle ne pouvait que cuisiner ce que l’on voulait bien lui donner, pas de miracles de ce côté là. En tout, dans le bloc vivaient un peu moins d’une cinquantaine de personnes, dans le confort relatif d’un endroit propre et isolé des vicissitudes de l’endroit.

Reconstitution du bloc de l’orchestre

Fania Fenelon, l’auteur, du livre raconte son premier contact avec Mandel : « Ses cheveux sont d’un admirable blond doré, coiffés en grosses tresses qui lui entourent la tête. L’image de cette femme impressionne ma rétine, elle restera indélébile. De la Führerin, rien ne m’échappe : son visage sans un atome de maquillage est lumineux, ses dents très blanches sont grandes mais belles. Elle est parfaite. Trop. C’est un splendide échantillon de la race des seigneurs. Une matrice de choix, alors, qu’est-ce qu’elle fait ici au lieu d’enfanter ? »
Un peu plus loin alors que la narratrice passe une audition devant Mandel avec une amie musicienne aussi candidate : « j’ai conscience de jouer ma vie. Que mon interprétation lui déplaise, qu’elle ne rejoigne pas sa conception du morceau, et je retourne d’où je viens. Assise sur une chaise, ses longues jambes gainées de soie joliment croisées, le menton haut, la SS Mandel sourit imperceptiblement. Venez, vous êtes admise. »

Au vu de ce qui précède, pour autant que l’on connaisse un peu les conditions réelles de la survie dans les camps de la mort, on imaginerait bien vite que tout est presque parfait. C’est aller un peu vite en besogne, car rien n’est acquis d’avance et surtout les bourreaux peuvent tout anéantir d’un claquement de doigt. Imaginez-vous comme bâtisseur d’une belle maison, l’un est spécialiste en coffrage, l’autre est architecte, l’autre maçon, l’un conduit un engin de chantier, un autre sait manier une grue, le spécialiste en installations sanitaires est aussi présent, et avec tout cela vous devez construire votre édifice. Mais il y a une dizaine de nationalités différentes, de cultures diverses, qui ne comprennent pas forcément ce que l’autre veut ou dit. De plus, il y a dans l’équipe des Noirs et des Blancs, qui ont une légère tendance à pratiquer la supériorité de la race, la religion peut aussi être un antagonisme. Si la construction s’effondre, c’est la mort probable. L’orchestre c’est un peu tout cela, même si le but est de faire de la musique avec l’idée de la hisser à un haut niveau, il faut créer une harmonie, non seulement musicale, mais humaine. Seul bémol encourageant, la musique est universelle et les notes de la gamme se lisent de la même manière dans toutes les langues du monde.

C’est ce q’Alma Rosé tentera de faire, en remplacement de Zofia Czajkowska dont l’incapacité à diriger est notoire. Elle est capable de conduire, sait exactement comment fonctionne un orchestre, mais comme tous les chefs d’orchestre, elle a un conception très mécanique de la musique, tout doit arriver à point, ni avant, ni après. Elle juge ses interprètes par rapport à sa stricte conception de son art, n’hésitant pas à rabrouer les fausses notes et tout manquement à la discipline musicale. Elle est sans doute la plus consciente de ce qui pourrait arriver si les Allemands jugeaient que c’était digne d’un orchestre de bal avec les musiciens à moitié ivres. Vis-à-vis de Mandel, elle adoptera toujours une attitude soumise et respectueuse, mais la redoutable SS ne semble pas lui avoir causé des ennuis, l’aidant plutôt à accomplir sa tâche. Même si elle est kapo, ce qui lui donne des pouvoirs très étendus pouvant aller jusqu’à frapper ou tuer les prisonniers, elle n’alla jamais trop loin et n’exigea jamais une obéissance au doigt et à l’oeil de leur part, excepté en matière musicale. De plus, elle était juive et devait commander à des aryennes, ce qui ne lui facilitait pas la tâche. Elle s’efforça tout au long de sa brève carrière de protéger son équipe, reléguant au travail de copistes (personnes qui copient les partitions), celles qui étaient les moins douées. Aujourd’hui, on a plutôt tendance à la considérer comme une héroïne, elle fit ce qu’elle pouvait avec ce qu’elle avait. Le fait qu’elle mourut probablement empoisonnée parle en sa faveur, on peut supposer que quelqu’un la trouvait trop accomodante avec ce que les Nazis considéraient comme des rebuts.

Encore une photo que certains présentent comme étant celle du fameux orchestre, qui est également fausse. C’est lui, mais dans un scène du téléfilm qui est consacré à cette histoire « Playing For Time » de 1978 avec Vanessa Redgrave dans le rôle de Fania Fenelon sur une adaptation de son livre par Arthur Miller, celui qui fut le mari de Marilyn Monroe. Il est assez fidèle à la narration du livre et a obtenu plusieurs oscars.

La vie journalière dans le camp était d’au moins 18 heures. La tâche de l’orchestre était d’aller le matin et le soir jouer de la musique quand les déportés allaient ou rentraient du travail. A côté, il devait parfois faire de même pour des occasions spéciales, comme une exécution que l’administration du camps ne pouvait concevoir sans musique. Un concert eut lieu pour la visite de Himmler en 1944. Les concerts du dimanche étaient aussi très prisés par les SS, évidemment c’est eux qui les commandaient, ce n’était pas la tradition. Le reste du temps, les répétitions et l’apprentissage de nouveaux morceau était la règle. Il arrivait aussi que pendant les répétitions, un SS pénètre dans le bloc et demande à entendre de la musique, Mengele et Kramer étaient des habitués. Le répertoire était très vaste, mais tournait souvent autour de la musique un peu militaire, Suppé et sa cavalerie légère était souvent demandés. Toutefois, les grands compositeurs étaient aussi joués, pour autant qu’ils fussent autorisés, ce qui n’était pas le cas de tous, les Juifs étaient évidemment bannis. Mais il arriva que l’orchestre en joue quelques uns, ce qu’aucun ne remarqua, ou ne fit part de l’avoir remarqué.

Une photo de 1944 prise d’avion avec l’emplacement du bloc.

Arrivée de déportés, la baraque des musiciennes se trouve sous la flèche rouge. Elles les voyaient passer en direction des chambres à gaz, dont une est la maison avec la haute cheminée à droite.

Dans ce qui reste aujourd’hui du camp, l’emplacement de la baraque qui n’existe plus aujourd’hui

Vue de l’emplacement depuis le quai où descendaient les déportée au terme de leur voyage

Emplacement tel qu’il parait maintenant

La mort d’Alma Rosé marque le pas de l’orchestre. Quand il passa dans les mains de Sonia Vinogradova, ce ne fut plus du tout la même chose. Cette dernière n’était pas très douée et eut une attitude assez déplorable envers les détenues. Lors d’une histoire de vol de légumes, les détenues durent menacer de la tuer pour qu’elle n’ébruite pas l’histoire. Le 1er novembre 1944, les Juives sont séparées et mise dans un train qui part pour Bergen-Belsen, autre camp de concentration. Dans des conditions effroyables, elles devront attendre le 15 avril 1945, où l’armée britannique libère le camp.
C’est là que Kramer sera arrêté avec Irma Grese. Quant à Mendel, elle fut attribuée au camp de Muhldorf, une annexe de celui de Dachau. Elle s’enfuit à l’avance des alliés, et regagne son village natal où son père, pas spécialement fanatique nazi, refuse qu’elle revienne à la maison. Elle l’avait menacé de l’envoyer à Dachau, car il estimait que la guerre était perdue. Elle sera finalement arrêté par les Américains le 10 août 1945, reconnue par des déportés d’Auschwitz qui l’ont vue à l’oeuvre. Elle est transférée à Cracovie, lieu où se tient son procès. Elle sera pendue le 24 janvier 1948.
La plupart des membres de l’orchestre se sont fondus dans l’oubli volontairement ou non, où ne sont pas parvenus à la libération. Il reste au moins deux survivantes nonagénaires de l’orchestre en 2018. Les deux sont encore en activité. Anita Lasker devenue une violoncelliste de renommée mondiale, l’esprit vif, elle donne encore des conférences sur son passé de déportée. Elle vit à Londres. Esther Bejanaro, fondatrice du Comité international d’Auschwith, joue encore de la musique et donne des concerts accompagnée de rappeurs. En 2004, elle fut mêlée à un scandale dont elle fut la victime. Elle fut atteinte par un canon à eau déployé par la police allemande, alors qu’elle participait à une manifestation contre un défilé nazi.

Anecdotes

Le tragique n’exclut pas que l’humour puisse s’installer sans prévenir. Parmi les musiciennes, une était chargée de nettoyer le sol qui devait toujours être impeccable.  Juive, mais issue de la bourgeoisie, elle n’avait visiblement jamais fait cela auparavant. Arrive sans prévenir une aufseherin que personne ne connaissait, ce qui ne veut pas dire qu’il ne fallait respecter le règlement, garde-à-vous etc… La nettoyeuse continue son travail, sous le regard incrédule de la surveillante qui visiblement n’a pas l’air contente. Elle se jette sur elle, l’écarte brutalement, et lui dit : « je vais te donner une leçon! »
Tout le monde s’attend au pire, mais voila que la surveillante se met à genoux et commence à nettoyer le sol impeccablement. A la fin elle toise la nettoyeuse et lui assène : « voilà comment on nettoie un sol, tu le sauras maintenant! » Et elle se taille.
Tranquillement, devant les filles qui n’en croient pas leurs yeux, la rescapée prend tranquillement son violon, non sans dire : « dans la maison de mon père, cette femme était la bonne à tout faire… »

Une histoire drôle qui fit rire tout le bloc est racontée par une nouvelle arrivante. A Paris, un petit gradé allemand ne parlant pas un mot de français a l’habitude d’aller acheter son journal. A chaque fois le vendeur lui dit : « voilà con ! ». L’Allemand finit par demander ce que con veut dire » Le vendeur traduit con par chef. Alors il dit au vendeur : « ah moi petit con, Hitler grand con ! »

Nous avons vu plus haut que Mandel pouvait avoir des comportements tout à fait inhabituels qui n’avaient aucun rapport avec la bestialité dont elle faisait souvent preuve. Toutefois, elle aimait bien y mettre une petite pointe de sadisme, volontaire ou non on ne sait pas. Un jour, on vient les prévenir qu’ils fallait qu’elles s’habillent car Mandel voulait qu’elles aillent faire une promenade. Ce genre d’argument dans un camp d’extermination peut passer pour de l’humour nazi, c’est à dire qu’on va les emmener à la chambre à gaz, d’autant plus que les Polonaises ne semblent pas être de la partie. Pas très rassurées, on les emmène à travers le camp, mais pas en direction de l’endroit redouté. Finalement on les dirige à la porte du camp où deux soldats armés de mitraillettes accompagnés de leurs chiens les attendent. Elles sont averties qu’elles ne doivent poser aucune question aux soldats et marcher en colonne. La porte s’ouvre et les voilà parties le long d’un sentier qui s’éloigne du camp. Elles font quelques kilomètres et s’arrêtent au bord d’une mare dans laquelle elles demandent et obtiennent la permission de se baigner de la part des soldats plutôt débonnaires, Ils ne perdront pas tout car elles enlèvent la plupart de leurs habits pour entrer dans l’eau. Elles cueillent des fleurs et rient comme des folles. A la tombée du soir, elles regagnent le camp, tout en se demandant encore si elles n’ont pas rêvé.

Sous toute réserve c’est peut être la mare où elles se sont baignées

L’histoire de la promenade est déjà exceptionnelle, mais les suites de la mort d’Alma Rosé, le sont plus encore, sans doute une autre histoire unique dans dans la déportation.

Quand les musiciennes apprennent de manière officielle la mort de Rosé, elles le savent déjà, voici ce que Mandel vient leur dire :
– Votre cheffe est morte, vous pouvez aller lui rendre un dernier hommage au revier (infirmerie).
Elles partent, s’attendant à trouver Rosé allongée sur une paillasse. Quand elles arrivent sur place, stupeur. Elle est dans un cercueil posé sur un catafalque et il y a des fleurs partout, que les SS sont sans doute allés acheter, car il n’y a pas de fleurs à Azschwitz. Mandel fait ranger les musiciennes de chaque côté de la défunte, tandis que la gratin du camp vient s’incliner, du jamais vu devant la dépouille d’une Juive. Mandel à des larmes pleins les yeux, les musiciennes suivent, tout le monde semble atterré, Kramer, Mengele, ont des mines remplies de tristesse. Il semble aussi qu’elle a vraiment été enterré à Vienne et non brûlée au crématoire.

Pour terminer quelques histoires qui montrent la versatilité du caractère de Mandel.

A la venue d’un haut gradé, son arrivée était obligatoirement annoncée par une estafette et tout le monde devait être en rangs et au garde à vous. Mandel avait plus ou moins supprimé cette pratique, allant et venant dans le blog, comme bon lui semblait. Les copistes n’avaient même pas besoin de se lever, continuant leur travail.

Quand Fania Fénelon a été acceptée dans l’orchestre, il fallut l’habiller. Mandel l’emmène dans ce qui s’appelait, on ne sait pourquoi, le Canada, C’était là que les Allemands entassaient tout le matériel qu’ils avaient pris aux déportés, habits, bijoux, accessoires, la liste est longue. Les Galeries Lafayette, c’est presque de la rigolade à côté, on y trouvait presque n’importe quoi en milliers d’exemplaires. Fénelon qui était de très petite taille, chaussait du 34. Impossible de trouver des chaussures à sa pointure. Mandel peste et ramène la détenue au bloc avec des godasses bien trop grandes. Quelques temps après, la voici qui revient au bloc. Je cite le récit du livre :
« Mandel porte un énorme paquet de chaussures, elle semble joyeuse, vient vers moi et laisse tomber son assortiment du chaussures sur le parquet.
– Assieds-toi !
J’obéis. Elle se met à genoux, à terre comme une vendeuse, me dit : donne-moi ton pied ! et elle m’essaie mes chaussures.
Les filles nous contemplent, les yeux écarquillés. A leur table, les copistes ont l’oeil rond et la bouche ouverte. Sur la porte, Alma, statufiée par cette vision inconcevable, regarde le chef du camp, notre Lagerfüherin, agenouillée aux pieds d’une déportée.
Une paire de bottillons fourrés me chausse parfaitement. Mandel se redresse, je me lève, elle exprime sa satisfaction :
– Ma petite Butterfly (Fénelon chantait souvent pour Mandel un air de l’opéra de Puccini Madame Butterfly qu’elle adorait)  aura les pieds au chaud. C’est indispensable pour la gorge.

Un soir, alors que Mandel est venue encore une fois écouter Madame Butterfly, elle s’en va l’air apparemment satisfaite. Le lendemain, on vient leur annoncer qu’il y a un paquet pour chacune d’entre elles à prendre au Canada, de la part de Frau Mandel. En effet, chacune à droit à un petit cadeau, qui contient des choses aussi banales que des morceaux de sucre  ou de petites mottes de beurre, un bout de saucisson, mais qui sont presque des lingots d’or dans un camp d’extermination. Mandel semblerait avoir apprécié le petit concert précédent.

Pendant une semaine, elle s’est promenée avec un enfant dont la mère avait été gazée. Elle l’embrassait, lui passait tous ses caprices, s’amusait avec lui. Et par la suite, l’on apprit qu’elle l’avait elle-même amené à la chambre à gaz. Selon les témoignages des déportés, elle eut l’air triste pendant bien longtemps.

Je ne sais pas, je fais de hypothèses, mais cette femme devait avoir connu un événement qu’elle n’a jamais pu résoudre. La rumeur faisait état qu’elle avait eu un amant juif à l’âge où elle pouvait en avoir un, après 1930, rapport à sa date de naissance en 1912. Si c’est vrai, que s’est-il passé? A moins d’être  complètement fou, je ne crois pas que l’on devienne un monstre par hasard. Et je ne crois pas qu’elle était complètement folle. Depuis le temps que j’étudie l’histoire à propos du nazisme, je crois avoir compris une chose : c’était une machine conçue autant pour écraser les victimes que les bourreaux. Avant d’être exécutée, on dit aussi qu’elle avait demandé pardon. Et ça aussi chez les SS, c’est rarissime. Tout ce que je vous ai raconté dans cet article est en fait une suite de rarissime, si l’on excepte la connerie humaine.

Annexes

Il existe quelques enregistrements où Alma Rosé joue du violon, ici en 1928 avec son père.

Il existe en hommage une très jolie chanson en français interprétée et composée par Delpaut.

Un extrait d’un documentaire brésilien où l’on voit deux survivantes de l’orchestre, dont Fania Fenélon, s’exprimant en français et ensuite en anglais, Anita Lasker.

Images musicales en V.O.

Faisons encore une fois le coup des ces artistes français qui puisaient dans les répertoires étrangers pour combler une discographie ou essayer d’en faire un succès. Les titres que je vous propose ont été parfois un succès ou ils figuraient à côté d’un succès que vous avez peut être acheté. Et puis si vous ne les connaissez pas, eh bien il n’est pas trop tard pour perfectionner votre savoir musical ou vous en constituer un. Si vous parlez avez un spécialiste et que vous citiez les versions originales et françaises  de ce listing, il vous prendra certainement pour un érudit en musique. Vous ne me croyez pas? Eh bien essayez!

Claude François – En rêvant à Noël

Billy Fury – UK 1963

Claude François . J’y pense et puis j’oublie

Burl Ives – USA 1962

Nicoletta – La musique

Gene Pitney – USA 1966

Sheila – Toujours des beaux jours

Cliff Richard & Shadows – UK 1964

Frank Alamo – Jolie Frimousse

Nino Tempo & Aoril Stevens – USA 1963

Frank Alamo – Rine ne peut plus m’empêcher

Adam Faith – UK 1964

Françoise Hardy – On dit de lui

Connie Francis – USA 1962

Noël Deschamps – Ca va bien pour moi

The Soulmates UK 1966

Ronnie Bird – Ce maudit journal

The Turtles – USA 1965

Michèle Torr – Dans ma rue (sur son premier disques)

Jackie & The Raindrops – UK 1963

Michèle Torr – Maintenant c’est trop tart

Swinging Blue Jeans – UK 1963

Dick Rivers – Ca ne s’oublie pas

Joe Brown . UK 1963

Sylvie Vartan – Dum Di La

Theresa Brewer – USA 1963

Johnny Hallyday – Si tout change

Johnny Tillotson USA 1965

Bas nylons et une sacrée bagnole

En chanson, comme en cuisine, on peut faire un excellent plat en inventant une nouvelle recette pour des mets qui existent déjà. Il n’y a pas si longtemps, les Pussycat Dolls on fait un tabac en reprenant et modifiant quelque peu, un titre des Yardbirds pas très connu, « He’s Always There » devenu « When I Grow Up ». Dans l’histoire de la musique, le fait a déjà été mis en chantier ici et là. Aujourd’hui, c’est assez courant, un tas de vieux trucs sont remis à la sauce actuelle. Pour les anciens comme moi, c’est souvent très indigeste, même si les plus jeunes peuvent y trouver leur pied. Le seul avantage, il est pour les compositeurs qui peuvent trouver un nouvelle source de revenus pour un travail parfois très ancien. Nous allons aborder un cas précis avec un de ces tours de magie, a la différence qu’il a plus de 50 ans et les synthétiseurs n’y sont pour rein, c’était encore un peu de la science fiction à cette époque. Mais remontons  le temps, en 1959.

Cette année-là sort dans la plus totale indifférence, un 45 tours avec une reprise « Pledding My Love » de Johnny Ace, une ballade dans la veine du r’n’b. La fait est coutumier des Anglais, ils tentent de canaliser les standards américains en espérant en faire un succès local. Des chanteurs relativement couronnés de succès à la fin des années 50, comme Marty Wilde, ont presque toujours fonctionné ainsi. Le disque qui nous intéresse est interprété par un certain Vince Taylor, dont c’est la deuxième tentative de percer comme vedette. Ici, il est desservi par une grosse erreur de production, car la face B contient un des plus beaux rock and roll jamais enregistré au pays dse Beatles, « Brand New Cadillac ». Ce titre est une composition attribuée à Taylor, mais avec lui rien n’est moins sûr, sinon qu’il fut l’une des plus grandes bête de scène de tous les temps et un interprète remarquable, mais bon l’histoire l’a retenu ainsi. L’échec de cette tentative fut en fin de compte favorable à Taylor, car les aléas de la vie l’amenèrent en France où il devint une star le temps de quelques disques vers 1961, lancé par Barclay comme rival de Johnny Hallyday. Toutefois ce fameux rock entra dans dans les coups de coeur de certains afficionados.

Quelques années plus tard, en 1964, une pléiade d’orchestres tentent de marcher sur les traces de Beatles. Chaque ville a les siens, la Mecque c’est Londres où tout peut devenir possible. Birmingham va nous envoyer les Moody Blues, qui réussiront plutôt bien. Il y en bien d’autres, pour qui on inventera afin de les distinguer de ceux de Liverpool, l’étiquette de Brumbeat. Parmi ceux qui tentent leur chance, il y a un quartet du nom de Renegades. Tout ce qu’ils réussissent à obtenir, c’est un contrat d’enregistrement pour un album de reprises, principalement des Beatles, diffusé en 1964 par un label à petit prix intitulé « The Mersey Sound », ils ne sont même pas mentionnés sur la pochette, et un titre sur une compilation, une version rock instrumental de la « Rhapsodie Hongroise de Liszt ». Le résultat est maigre.

Les Renegades, de gauche à droite : Ian Mallet, basse (1945-2007) ; Graham Johnson, batterie (1946-    ) ; Kim Brown, chant, guitare rythmique (1945-2011) ; Denys Gibson, guitare solo (1946-2017).

Le monde entier règle sa montre sur l’heure anglaise, et comme les Beatles ne peuvent être partout, les groupes anglais sont très demandés. L’Allemagne est la principale piste d’atterrissage, mais elle n’est pas la seule. Le reste de l’Europe, y compris les pays nordiques, est aussi en demande. On verra ainsi quelques groupes anglais passer d’audiences de quelques dizaines de personnes dans les pubs locaux, à celle de milliers de fans en terres étrangères. En jouant ce jeu là, toujours en 1964, les Renegades se retrouvent en Finlande pour une tournée de 4 semaines. Ma foi, ils rencontrent un succès assez conséquent, succès qui intéresse un label local, Scandia, qui leur signe un contrat. Il ne reste plus qu’à enregistrer quelque chose. Malgré le fait que leur discographie se résume à ce moment là à un album de reprises, ils sont hautement capables de composer des originaux de qualité et ne s’en priveront pas. Mais le groupe repense alors à la composition de Taylor « Brand New Cadillac ». Comme la mode n’est plus tellement au rock and roll, ils décident de transformer complètement la chanson en quelque chose de plus beat. Le rythme est ralenti, les paroles aménagées, le titre raccourci en « Cadillac ». Cela devient quelque chose de très personnel, qui n’a plus grand chose à voir avec l’original. En plus, les Renegades créent un son, une marque de fabrique, que l’on retrouvera dans d’autres enregistrements. Le chanteur, Kim Brown a une voix assez particulière et le jeu du guitariste soliste, Denys Gibson, est assez personnel et intéressant. Le groupe est crédité de la composition, personne ne s’en offusque tant il est vrai que c’est presque une réécriture totale. La France fera un peu cavalier à part en ajoutant le nom du compositeur original Vince Taylor, qui est justement sous contrat avec Barclay, bien que la disques des Renegades soit publié par le sous-label Riviera. Marrant retour des choses, Vince Taylor pour la label Motors, en réenregistrera une version qui n’est pas étrangère à l’arrangement des Renegades.

Le disque démarre immédiatement en Finlande où il se classe en deuxième position du hit parade local. Par rebond, il contamine tous les pays nordiques qui succombent au charme du disque. Il fera aussi une très belle carrière en Allemagne et en Italie où les Renegades recentreront leur carrière un peu plus tard, pour devenir un groupe local au succès qui se prolongera jusqu’au tournant des années 1970. Il existe aussi une version en italien. La Suède fera un peu autrement, le titre sera repris par les Hep Stars (dans lequels figure Benny Anderson futur Abba) avec un très gros succès à la clé, qui verra la publication d’un album dédié « We And Our Cadillac ». Le disque sera aussi repris par un autre groupe local, les Shamrocks. S’il ne connaissent qu’un succès moindre en Suède avec leur version, celle-ci sera très populaire en France au détriment de celle des Renegades. Dans la foulée, il enregistreront une deuxième version, dite « Paris version » que l’on retrouvera seulement sur l’album français « Les Shamrocks A Paris ».

La publication française de 1965, peut-être la plus belle publication question présentation.

Vu son succès, c’est une chanson qui sera reprise à bien des places, y compris en France. Pour les orchestres de l’époque qui se produisent en concert, c’est un titre à inclure dans le répertoire, il plaît toujours et c’est le cas encore aujourd’hui. En 1976, le groupe français Boogaloo Band le réenregistre en version un peu « popisée » et obtient un succès moindre, La même année, un membre tardif des Renegades période italienne, remonte un groupe du nom de Joe Dunnett And The New Renegades pour un single chez Philips en Allemagne.

Etrange destinée de ce groupe et de sa voiture. Je pense que cette chanson avait un potentiel énorme et que produite et lancée avec des bons moyens, elle devait être un succès international. On aime où on aime pas, mais elle avait un pouvoir de séduction presque irrésistible. J’en ai fait deux fois l’expérience en le mettant dans les jukeboxes, une fois en Italie où j’étais en vacances et une fois dans un bistrot de mon bled où j’avais des habitudes. Je peux vous jurer que pendant un bon moment, il tournait à plein tubes. A l’heure actuelle, même s’il ne reste plus qu’un membre du groupe original en vie, les Renegades ne sont pas oubliés dans les pays nordiques, spécialement en Finlande. Plusieurs de leur titres, pas seulement la belle bagnole, sont encore joués et prisés par de nombreux amateurs.

La version toute originale

La transformation des Renegades

Un document exceptionnel à voir absolument, les Renegades en concert en Filande 1965, hystérie totale! Monter un peu le son, c’est faiblard, manque un petit bout à la fin

Version italienne

La version des Hep Stars (Benny Anderson aux claviers)

Les Shamrocks (Paris version)

Groupe français les Fraises des Bois (1966)

Autre groupe français les Lionets 1966

La version 1973 de Vince Taylor proche de celle des Renegades

Le reprise de la réincarnation des Renegades, 1976, aucun membre original

Boogaloo Band 1976, France

Version 2017 avec le seul membre original encore en vie, Graham Johnson, le batteur

 

Bas Nylons et jolies choses

Ceux qui me lisent dans mes chroniques musicales savent que j’ai une forte admiration pour tout ce qui est musique anglo-saxonne. Dans mes premiers contacts avec les magasins de disques comme client, j’achetais très peu de trucs français, sinon des disques pressés en France d’artistes étrangers. Il y avait quand même, à part les Beatles ou les Stones, quelques groupes qui étaient assez populaires ici, surtout via des magazines comme Disco Revue. On trouvait leurs disques dans les bacs encore fallait-il s’y intéresser. Parmi la dizaine de groupes qui m’ont vraiment marqués durant cette époque, il y avait les Yardbirds, les Kinks, les Troggs, le Spencer Davis Group, Them, les Moody Blues, les Zombies, les Sorrows, les Vip’s et dans le peloton de tête les Pretty Things (Jolies Choses, inspiré d’un titre de Bo Diddley).  Le premier disque que j’ai possédé d’eux fut in simple qui regroupait « Honey I Need » et « I Can Never Say ». J’adorais l’énergie qui se dégageait du premier, la guitare affûtée de Dick Taylor, le vocal rageur de Phil May, la frappe satanique de Viv Prince. Il est vrai que c’est un groupe qui ne faisait pas trop dans la dentelle. Les titres des débuts sont souvent de beaux exemples d’agressivité musicale, même si elle n’est pas toujours bruyante. Je décidai en quelque sorte de me marier musicalement avec eux. Je n’ai jamais cessé de les suivre depuis. Cela tomba d’autant mieux que le groupe évolua musicalement, tout comme moi. Une fois les feux du début consumés, ils recherchèrent une musique plus intimiste, plus élaborée, on peut tirer un parallèle avec les premiers Pink Ployd. Si leurs tentatives ne furent pas toujours récompensées du succès qu’elles méritaient, David Bowie mit quand même deux titres d’eux sur son album « Pinup’s, ils sont les responsables du premier rock-opéra (1968) jamais publié en disque « SF Sorrow », que l’on peut considérer comme le sommet de leur création. Ce fut à cette époque que je les vis en concert, mon deuxième concert. Leur histoire est longue, avec ses hauts et ses bas, mais jamais je n’ai décroché, en fan fidèle.

50 ans plus tard, il me fallait juger sur pièces ce qu’ils étaient devenus. Récemment comme ils passaient en concert, j’ai décidé de remettre ça. Bien sûr, ils ont quelques cheveux en moins et quelques rides en plus. Du groupe original, ils ne reste que Dick Taylor et Phil May, guitariste soliste et chanteur. Comme ils ont toujours été l’épine dorsale du groupe, je ne me faisais pas trop de soucis. La question qui m’accaparait le plus, c’était de savoir qui ce qui restait chez eux, de 50 ans de musique et d’enregistrements. Je fus plus qu’agréablement surpris car ils n’ont rien renié, puisant dans toutes leurs époques, le temps ne semble pas avoir passé. Une première partie avec les titres du début enchaînée ensuite avec la période psychédélique. Après l’entracte, retour à leurs  sources, un blues très traditionnel  à la guitare acoustique où ils revisitent Robert Johnson, qui se poursuit en revisitant l’époque 65-66 avec une superbe version de L.S.D. dans laquelle Dick Taylor  s’envole dans une démonstration à la Jimi Hendrix. Il n’a pas perdu la main, toujours très concentré sur sa guitare, il peut encore en remontrer aux jeunes question dextérité. Phil May toujours lui-même, ne manque pas d’humour et en plus il introduit  chaque titre provoquant quelques signes de satisfaction dans la salle. Parmi les autres membres, les nouveaux en quelque sorte, je retiendrai spécialement Frank Holland, seconde guitare compétente et accessoirement jouer d’harmonica dans les blues. Et en plus il est très poli, car je l’ai croisé dans la salle avant le concert, sans savoir que c’était lui, il m’a gratifié d’un « salut ». Phil May n’est pas en reste car passant près de ma table, il nous a également salués. Vraiment des gentlemen ces Jolies Choses.

Après le concert, j’ai attrapé les deux anciens. Le courant n’a pas eu de peine à passer, car nous avons des amis communs. Je me flatte d’avoir été le seul à qui Phil May a fait une dédicace personnelle sur une affiche, les références ça peut aider. Je n’ai pas eu de peine à leur demander de poser avec moi pour une photo souvenir, enfin je crois qu’elle le sera plus pour moi que pour eux, mais je vais la transmettre à qui de droit, on avait pas mal parlé Pretty Things entre nous.

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En 1965

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Dick Taylor et Phil May

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Lors du concert

Pour le fun, les Pretty Things en 1966

Concerts récents

Des chansons qui se vendent par millions (2)

Suite du post

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Dans la liste que je vous présente, je m’en tiens à une liste qui va jusqu’à la fin des années 60, tout en ne tenant compte que des chansons que l’on peut classer rock and roll, variétés, ou pop dans l’ordre décroissant de leurs ventes. J’indique l’année de leur enregistrement.

Scott McKenzie – 7 millions (1967)

Roy Orbison – 7 millions (1964)

Georgie Fame – 7 millions  (1967)

Ricky Valence – 7 millions (1960)

The Archies – 6 millions (1969)

The Beatles – 6 millions (1964)

The Champs – 6 millions (1958)

Jerry Lee Lewis – 6 millions (1957)

Elvis Presley – 6 millions (1956)

Millie- 6 millions (1964)

1910 Fruitgum Company – 5 millions (1967)

The Beatles – 5 millions (1963)

The Bee Gees – 5 millions (1967)

Engelbert Humperdinck – 5 millions (1967)

Bas nylons et une infirmerie

Je ne sais pas ce qu’il adviendra dans cent ans des chansons récentes qui se regardent à coup de millions sur Youtube. Par contre on peut très bien se faire une idée sur celles qui figurent sur des enregistrements qui furent faits dans les années 1920 et qui traversent le temps en étant arrangées de mille manières et qui résistent très bien à l’usure du temps. Il est parfois très difficile de situer les origines de certaines chansons, car si elles ne sont pas le fait d’un compositeur connu avec un copyright déposé, elles peuvent avoir diverses origines et remonter très loin dans le temps. C’est assez facile pour de vieilles chansons ou musiques qui furent créées en Europe, car il a toujours plus ou moins existé un archivage ou une page d’histoire qui a retenu le nom des compositeurs. C’est assez évident pour les artistes qui se firent un nom dans les cours royales sous la protection d’un roi mélomane. Même si elles datent du 17ème siècle, les oeuvres de Rameau ou Couperin sont encore clairement identifiées aujourd’hui. Les problème est un peu différent aux USA, nombres d’immigrants dès le début de la colonisation amenèrent avec eux une partie de leur folklore. C’est très évident dans le folk US, nombre de chansons ont des origines européennes et furent transformées au fil du temps. Par exemple, on retrouve les tyroliennes dans certains titres, ce qui n’est pas à proprement une couleur très locale.

La chanson dont nous allons nous occuper dans ce post est l’une d’entre elles. Comme pour « Le Pénitencier », on en retrouve des traces bien avant sa mise en lumière, probablement un ou deux siècles auparavant. Les paroles, ainsi que la musique, furent soumises à la bonne volonté de celui qui la chantait et qui la tenait d’un autre qui l’avait déjà entendue ailleurs. Elle gagnera une première forme définitive quand elle sera enregistrée avec un procédé sonore, ce qui ne l’empêchera pas d’évoluer vers d’autres styles et jouée avec d’autres instruments. Le fameux « Pénitencier » prendra sa forme définitive avec la version des Animals. Elle existe bien avant sur d’autres enregistrements, mais cela sonne assez différemment, et en plus le fameux jeu de la guitare est absent et il est pour beaucoup dans son succès.

Il ne me reste plus qu’à vous donner le nom de la chanson, « St James Infirmary », que Louis Armstrong grava sur disque en 1928. C’est la version qui est à l’origine de tout ce qui suivra. Mais il ne fut pas le premier à l’enregistrer, une version assez différente, mais à peu près identique au niveau des paroles, vit le jour l’année d’avant par Fess Williams and his Royal Flush sous le titre « Gambler’s Blues ». Pour les historiens, la base de la chanson remonte à un folk irlandais « The Unfortunate Lad » datant du 18ème siècle. Mais les Noirs avaient l’habitude de s’approprier des chansons blanches pour les arranger à leur manière, ici un jazz New Orleans teinté de blues. La question du copyright a toujours été en discussion, mais elle est habituellement attribuée à Joe Primrose, bien qu’elle fasse partie du domaine public. Le thème de la chanson est triste, un joueur qui vient voir sa femme en train de mourir dans l’infirmerie d’un hôpital.

Pendant longtemps, elle fut jouée à la manière d’Armstrong et ne cessa d’être reprise par une multitude d’artiste très connus, comme Cab Calloway qui eut pas mal de succès en 1933, avec sa version comme sonorisation d’un dessin animé de Betty Boop où il est caricaturé. Dans les arrangements tendant vers l’abandon de la version jazz, le folk, le beat  et la pop sont à l’honneur, bien que pas mal de musiciens gardent une interprétation proche de ses origines.

Encore une fois, c’est une chanson dont il est presque impossible de ne pas l’avoir entendue une fois ou l’autre. Les versions se comptent pas milliers, certaines sont appréciées, d’autres moins. Même si parmi ces versions aucune ne fut un succès de hit parade international, globalement les ventes doivent se chiffrer en millions. Mais voyons quelque versions…

La première version historique,  Gambler’s Blues,1927

La version de Louis Armstrong, 1928

Harlem Hot Chocolates avec Duke Ellington, 1930

La version dessin animé Betty Boop de Cab Calloway, 1933

La merveilleuse version folk par un des plus grands chanteurs du genre, Cisco Houston, 1958

Version rockabilly, Don Sargent, 1958

La version beat du groupe hollandais, Johnny Kendall & The Heralds, un gros succès en Hollande, 1964

Adaptation française par Eddy Mitchell « J’avais Deux Amis », 1965

La version qui a sans doute inspiré celle d’Eddy Mitchell, les Cop’s N’ Robbers, 1964. Le monsieur tout à gauche sur la photo me ressemble beaucoup quand j’étais plus jeune

Version blues, Alex Harvey, 1964, son pas top

La magnifique version de Colette Magny, 1965

Fameuse version pop, Eric Burdon & Animals, 1968

Très bonne version de Joe Cocker, 1972

Eric Clapton et Dr John en concert,  1996

Version récente par les White Stripes sur le clip de Betty Boop

Hugh Laurie, acteur mais aussi musicien