Bas nylons et une sacrée bagnole

En chanson, comme en cuisine, on peut faire un excellent plat en inventant une nouvelle recette pour des mets qui existent déjà. Il n’y a pas si longtemps, les Pussycat Dolls on fait un tabac en reprenant et modifiant quelque peu, un titre des Yardbirds pas très connu, « He’s Always There » devenu « When I Grow Up ». Dans l’histoire de la musique, le fait a déjà été mis en chantier ici et là. Aujourd’hui, c’est assez courant, un tas de vieux trucs sont remis à la sauce actuelle. Pour les anciens comme moi, c’est souvent très indigeste, même si les plus jeunes peuvent y trouver leur pied. Le seul avantage, il est pour les compositeurs qui peuvent trouver un nouvelle source de revenus pour un travail parfois très ancien. Nous allons aborder un cas précis avec un de ces tours de magie, a la différence qu’il a plus de 50 ans et les synthétiseurs n’y sont pour rein, c’était encore un peu de la science fiction à cette époque. Mais remontons  le temps, en 1959.

Cette année-là sort dans la plus totale indifférence, un 45 tours avec une reprise « Pledding My Love » de Johnny Ace, une ballade dans la veine du r’n’b. La fait est coutumier des Anglais, ils tentent de canaliser les standards américains en espérant en faire un succès local. Des chanteurs relativement couronnés de succès à la fin des années 50, comme Marty Wilde, ont presque toujours fonctionné ainsi. Le disque qui nous intéresse est interprété par un certain Vince Taylor, dont c’est la deuxième tentative de percer comme vedette. Ici, il est desservi par une grosse erreur de production, car la face B contient un des plus beaux rock and roll jamais enregistré au pays dse Beatles, « Brand New Cadillac ». Ce titre est une composition attribuée à Taylor, mais avec lui rien n’est moins sûr, sinon qu’il fut l’une des plus grandes bête de scène de tous les temps et un interprète remarquable, mais bon l’histoire l’a retenu ainsi. L’échec de cette tentative fut en fin de compte favorable à Taylor, car les aléas de la vie l’amenèrent en France où il devint une star le temps de quelques disques vers 1961, lancé par Barclay comme rival de Johnny Hallyday. Toutefois ce fameux rock entra dans dans les coups de coeur de certains afficionados.

Quelques années plus tard, en 1964, une pléiade d’orchestres tentent de marcher sur les traces de Beatles. Chaque ville a les siens, la Mecque c’est Londres où tout peut devenir possible. Birmingham va nous envoyer les Moody Blues, qui réussiront plutôt bien. Il y en bien d’autres, pour qui on inventera afin de les distinguer de ceux de Liverpool, l’étiquette de Brumbeat. Parmi ceux qui tentent leur chance, il y a un quartet du nom de Renegades. Tout ce qu’ils réussissent à obtenir, c’est un contrat d’enregistrement pour un album de reprises, principalement des Beatles, diffusé en 1964 par un label à petit prix intitulé « The Mersey Sound », ils ne sont même pas mentionnés sur la pochette, et un titre sur une compilation, une version rock instrumental de la « Rhapsodie Hongroise de Liszt ». Le résultat est maigre.

Les Renegades, de gauche à droite : Ian Mallet, basse (1945-2007) ; Graham Johnson, batterie (1946-    ) ; Kim Brown, chant, guitare rythmique (1945-2011) ; Denys Gibson, guitare solo (1946-2017).

Le monde entier règle sa montre sur l’heure anglaise, et comme les Beatles ne peuvent être partout, les groupes anglais sont très demandés. L’Allemagne est la principale piste d’atterrissage, mais elle n’est pas la seule. Le reste de l’Europe, y compris les pays nordiques, est aussi en demande. On verra ainsi quelques groupes anglais passer d’audiences de quelques dizaines de personnes dans les pubs locaux, à celle de milliers de fans en terres étrangères. En jouant ce jeu là, toujours en 1964, les Renegades se retrouvent en Finlande pour une tournée de 4 semaines. Ma foi, ils rencontrent un succès assez conséquent, succès qui intéresse un label local, Scandia, qui leur signe un contrat. Il ne reste plus qu’à enregistrer quelque chose. Malgré le fait que leur discographie se résume à ce moment là à un album de reprises, ils sont hautement capables de composer des originaux de qualité et ne s’en priveront pas. Mais le groupe repense alors à la composition de Taylor « Brand New Cadillac ». Comme la mode n’est plus tellement au rock and roll, ils décident de transformer complètement la chanson en quelque chose de plus beat. Le rythme est ralenti, les paroles aménagées, le titre raccourci en « Cadillac ». Cela devient quelque chose de très personnel, qui n’a plus grand chose à voir avec l’original. En plus, les Renegades créent un son, une marque de fabrique, que l’on retrouvera dans d’autres enregistrements. Le chanteur, Kim Brown a une voix assez particulière et le jeu du guitariste soliste, Denys Gibson, est assez personnel et intéressant. Le groupe est crédité de la composition, personne ne s’en offusque tant il est vrai que c’est presque une réécriture totale. La France fera un peu cavalier à part en ajoutant le nom du compositeur original Vince Taylor, qui est justement sous contrat avec Barclay, bien que la disques des Renegades soit publié par le sous-label Riviera. Marrant retour des choses, Vince Taylor pour la label Motors, en réenregistrera une version qui n’est pas étrangère à l’arrangement des Renegades.

Le disque démarre immédiatement en Finlande où il se classe en deuxième position du hit parade local. Par rebond, il contamine tous les pays nordiques qui succombent au charme du disque. Il fera aussi une très belle carrière en Allemagne et en Italie où les Renegades recentreront leur carrière un peu plus tard, pour devenir un groupe local au succès qui se prolongera jusqu’au tournant des années 1970. Il existe aussi une version en italien. La Suède fera un peu autrement, le titre sera repris par les Hep Stars (dans lequels figure Benny Anderson futur Abba) avec un très gros succès à la clé, qui verra la publication d’un album dédié « We And Our Cadillac ». Le disque sera aussi repris par un autre groupe local, les Shamrocks. S’il ne connaissent qu’un succès moindre en Suède avec leur version, celle-ci sera très populaire en France au détriment de celle des Renegades. Dans la foulée, il enregistreront une deuxième version, dite « Paris version » que l’on retrouvera seulement sur l’album français « Les Shamrocks A Paris ».

La publication française de 1965, peut-être la plus belle publication question présentation.

Vu son succès, c’est une chanson qui sera reprise à bien des places, y compris en France. Pour les orchestres de l’époque qui se produisent en concert, c’est un titre à inclure dans le répertoire, il plaît toujours et c’est le cas encore aujourd’hui. En 1976, le groupe français Boogaloo Band le réenregistre en version un peu « popisée » et obtient un succès moindre, La même année, un membre tardif des Renegades période italienne, remonte un groupe du nom de Joe Dunnett And The New Renegades pour un single chez Philips en Allemagne.

Etrange destinée de ce groupe et de sa voiture. Je pense que cette chanson avait un potentiel énorme et que produite et lancée avec des bons moyens, elle devait être un succès international. On aime où on aime pas, mais elle avait un pouvoir de séduction presque irrésistible. J’en ai fait deux fois l’expérience en le mettant dans les jukeboxes, une fois en Italie où j’étais en vacances et une fois dans un bistrot de mon bled où j’avais des habitudes. Je peux vous jurer que pendant un bon moment, il tournait à plein tubes. A l’heure actuelle, même s’il ne reste plus qu’un membre du groupe original en vie, les Renegades ne sont pas oubliés dans les pays nordiques, spécialement en Finlande. Plusieurs de leur titres, pas seulement la belle bagnole, sont encore joués et prisés par de nombreux amateurs.

La version toute originale

La transformation des Renegades

Un document exceptionnel à voir absolument, les Renegades en concert en Filande 1965, hystérie totale! Monter un peu le son, c’est faiblard, manque un petit bout à la fin

Version italienne

La version des Hep Stars (Benny Anderson aux claviers)

Les Shamrocks (Paris version)

Groupe français les Fraises des Bois (1966)

Autre groupe français les Lionets 1966

La version 1973 de Vince Taylor proche de celle des Renegades

Le reprise de la réincarnation des Renegades, 1976, aucun membre original

Boogaloo Band 1976, France

Version 2017 avec le seul membre original encore en vie, Graham Johnson, le batteur

 

6 réflexions sur “Bas nylons et une sacrée bagnole

  1. Bonjour Mr Boss,

    J’enrichis ma culture musicale grâce à toutes vos (re)découvertes.
    Au final, la décennie 1960 voit l’éclosion de toute une pléiade de groupes musicaux qui se posent un peu en rivaux des Beatles. C’est vrai que « les Quatre de Liverpool » sont un groupe phare du pop-rock anglophone et mondial de cette époque. Ca fait curieux de revoir 50 ans plus tard les vedettes sur scène, j’imagine.
    Un peu comme s’ils retournaient à l’école. Si j’ose dire.
    J’avais entendu dire dans une émission il y a plus d’une dizaine d’années (Fréquence Star ou : 80 à l’heure sur M6) que l’Italie, réputée pour ses « Latin lovers » était très branchée « rock » , beaucoup plus que la France. Vrai ou faux, je ne pourrais le dire…
    Je suis époustouflé par l’étendue de vos connaissances en matière de musique. Mais quant on est passionné…
    Bonne journée. Peter’.

    • Hello Peter,
      Merci pour votre aimable commentaire.
      Mes connaissances? J’en ai presque fait mon métier, mais cela ne payait pas trop, alors. Je l’ai quand même un peu fait à côté pendant longtemps. D’un autre côté c’est une passion qui ne m’a jamais quitté.
      Concernant l’Italie, je vais un peu essayer d’éclairer votre lanterne. Le rock and roll a non seulement eu plus d’impact en Italie, mais le pays a pris le train en marche avant la France. En 1959, Little Tony enregistrait déjà en anglais et avait ses disques publiés en Angleterre, suivi de prés par Adriano Celentano. Dans le film « La Dolce Vita » de 1960, on peut entendre Celentano interpréter en anglais des classiques du rock and roll, chose presque impensable en France.
      En France, il fallut attendre Hallyday en 1960 pour que cela commence à démarrer. Il y eut quelques tentatives avant, en 1956 avec Henri Salvador (Henry Cording), mais c’était de la parodie. Ensuite il y eut en 58-59 Gabriel Dalar (un Suisse), Danyel Gérard, Claude Piron (Danny Boy), mais c’était assez gentil pas très remuant, j^hésite d’ailleurs à classer cela dans le rock and roll. En plus très peu de disques américains ou anglais de rock ont été édités en France jusqu’à cette période, Après Hallyday, cela a été beaucoup plus fréquent. L’Allemagne avait aussi une sacrée avance dans le domaine. Je possède de nombreux disques de rock and roll édités dans ce pays à partir de 1956.
      Voilà sans trop entrer dans les détails.
      Bonne semaine

  2. Bonjour Messieurs,
    Eh oui comme souvent et surtout en matière musicale, la France à quasiment toujours eu un train de retard !
    Bonne semaine
    Cooldan

  3. Salut Boss,

    De retour de voyage, je m’aperçois que j’ai un retard considérable sur les articles à lire et à écouter.
    Boss, tu es une véritable encyclopédie musicale, chapeau bas (nylon).
    Cadillac est un morceau mythique du milieu des années 60. C’est vrai que ce morceau déclenchait une espèce d’hystérie sur les gens qui l’écoutaient (moi le premier)
    Je l’ai découvert en écoutant un groupe régional (les Vikings, si je me rappelle bien) et bien sûr les shamrocks, mais pas dans la version que tu proposes ici, dans une version quasi copiée/collée de celle des renegades.
    Comme guitariste, je me souviens que le nec plus ultra était de savoir jouer le solo de « Cadillac » le mieux possible. La version des new renegades que tu présentes ci-dessus prouve que c’est toujours d’actualité : quel chorus !
    Je ne peux que souhaiter que tu continues de nous émerveiller par ton immense culture musicale (mais soyons clair à partir du disco on arrête.. LOL.)
    Merci Boss !

    • Hello Paul,

      Merci pour ce tas de compliments! En effet, « Cadillac » a toujours eu une certaine fascination sur les auditeurs, j’en sais quelque chose. A vrai dire c’est un de ces quelques trucs que j’écoute depuis plus de 50 ans sans me lasser. J’ai aussi eu le plaisir de blaguer deux minutes avec le chanteur en 1998 à Milan. Il était pressé et nous avons juste échangé quelques mots en vitesse, mais ce fut pour moi un réel plaisir, Concernant le solo, je trouve que Gibson avait un jeu assez personnel, quand il est parti cela n’a plus été la même chose, j’imagine que tu avais du plaisir à marcher sur ses traces en jouant le morceau.
      Tout juste, la version des Shamrocks que je propose ici est celle qui figure sur le 33 tours français et qui est différente de celle du single, par ailleurs assez ressemblante à l’original.
      Oh je vais continuer et je n’ai pas pas de disco en vue, sinon pour comme purgatif.
      Excellent week-end

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