Bas nylons et une histoire de fric

Le titre d’un disque ne suffit pas pour en faire un succès, mais il peut avoir un petit air prémonitoire et qu’en fin de compte les paroles deviennent réalité. Quand la chanson est lancée, c’est bien qu’elle devienne un succès pour l’artiste. Avec encore un peu plus de chance, elle peut devenir un standard incontournable, et par exemple, être l’une des quelques rares chansons que les Beatles et les Rolling Stones ont en commun dans leur discographie, ou encore être le point de départ d’une formidable machine à produire des tubes inoubliables. Quand je disais que le titre peut être prémonitoire, et que les désirs de l’auteur et du compositeur vont être combles bien au-delà de ce qu’ils espérait quand ils l’ont crée, vous pouvez supposer qu’il s’agit de « Money ».

En 1959, un certain Berry Gordy a fondé un label du nom de Tamla où viendra s’ajouter Motown par la suite (condensé de motor town puisque le label est centralisé à Detroit, ville de l’industrie des voitures). C’est avant tout une histoire de famille dont Berry Gordy est la surface visible de l’iceberg. L’idée est d’atteindre le public blanc avec des artistes noirs, à cette époque ce n’est pas une évidence, avec des chansons à tendance R&B. Le label ne signera pratiquement que des artistes noirs et sera une énorme influence sur la musique à venir, le disco, le funk, en sont deux exemples. Le premier essai concluant en terme de succès sera justement « Money » que Gordy compose en partenariat avec Janie Bradford. Sorti en août 1959, interprété par Barrett Strong, le simple rencontre quelque mois plus tard un succès encourageant. Il se hisse à la 23ème place du Cashbox national, mais à la seconde place des classements R&B, les Américains ont différents classements propres à chaque style de musique. La graine est plantée et germera tout au long des années à venir. C’est le type même de chanson qui rebondit d’un répertoire à un autre, il n’est jamais ridicule de l’inclure dans un discographie ou dans un set de scène. Si l’intention de Gordy était de cibler un public blanc, c’est réussi avec ce titre, ce sera une des chansons du label la plus reprise par des artistes blancs, rockers, beat generation, pop. Même si elle n’a pas été un succès pour eux, le fait de la retrouver sur le second album des Beatles et dans les premiers enregistrements des Rolling Stones, fera passablement pour la mettre dans les oreilles du public. C’est une chanson que pratiquement tout le monde connaît pour autant que l’on écoute de la musique moderne ou de la variété.

Assez paradoxalement, la version du créateur reste assez peu connue, et peu de gens sont capables de l’identifier, spécialement sous nos latitudes. Les premiers à donner une impulsion de succès au titre furent les Kingsmen. Leur maison de disques Wand, choisit ce titre pour succéder à leur fameux « Louis Louie » en le publiant en 45 tours. Ce n’est pas vraiment un enregistrement prévu spécialement pour l’occasion, mais un extrait de leur premier album en live. Selon les éditions, l’ambiance du live en public est supprimé, ce sera le cas notamment sur le EP français. Sans connaître l’impact du précédent, il se classa honnêtement dans les 20 première places des charts américains. La version des Beatles doit être considérée comme un heureux remplissage de leur second album. Le groupe la connaissait et l’interpréta lors de la fameuse audition chez Decca avec Pete Best à la batterie. Pour la version « officielle » le producteur George Martin ajouta personnellement du piano. Le groupe la conservera longtemps dans son répertoire, il existe plusieurs prises enregistrées pour la BBC. John Lennon l’introduisit également dans le répertoire de Plastic Ono Band. L’enregistrement par les Rolling Stones fut conçu pour la publication du premier EP anglais qui offrait des chansons qui ne figuraient pas ailleurs. Cette version est très éloignée de celle de leurs illustres concurrents, elle a le charme de ces sons brouillons qui font le charme de leurs premiers disques, c’est plus proche du R&B noir que du rock blanc. Au début de la new wave, une version plutôt décadente valut un succès énorme aux Flying Lizards.

Chanson un peu intemporelle, une sorte d’hymne capitaliste pour gens fauchés, un investissement à faire rêver les vrais capitalistes, mais avant tout une très grande chanson de la musique moderne.

L’original, 1959, Il ne fut pas publié en France avant 1973 en 45 tours

Les Miracles, 1961

Les Beatles, audition Decca, 1962

Les Beatles, 1963

Les Kingsmen, 1964

Les Searchers, ils firent aussi une version en allemand, sur la palyback de la version anglaise, 1964

Adaptation française Eddy Mitchell, 1964

Les Rolling Stones, ma préférée,  1964

Jerry Lee Lewis, live Star-Club Hambourg, 1964

Les Sonics, ancêtres du punk, belle version 1965

John Lee Hooker, 1966

Les Supremes, 1966

John Lennon Plastic Ono Band avec Eric Clapton, 1969

Flying Lizards, version wave, 1979

The Babys, version hard, 1981

Version dance,  pas un truc impérissable, 1993

Version hip hop, Boyz II Men

Cheryl K, assez original, 2018

4 réflexions sur “Bas nylons et une histoire de fric

  1. Bonjour M. Boss,
    Les Beatles ne s’y était pas trompé en incluant ce titre dans leur fameuse « DECCA TAPES » pour accrocher cette maison de disques et les produire !
    DECCA s’est troué, et s’est rattrapé avec les ROLLING STONES !
    Et même si j’ai un faible pour Les BEATLES par rapport aux ROLLING STONES, leur version de « MONEY » dépasse de loin celle des BEATLES ! et c’est également ma version préférée. A noter qu’Eddy MITCHELL s’en sort fort bien avec la version Française
    Bonne semaine
    cooldan

    • Hello Cooldan,
      Oui Decca n’a pas eu le nez trop fin. Mais c’est toujours l’éternelle question que je me pose, les Beatles seraient-ils devenus ce qu’ils sont devenus en restant chez chez Decca ?
      La version des Beatles ne démérite pas, mais elle est plus classique, une peu comme toutes les autres qui n’ont pas ce petit plus que l’on trouve chez les Stones, mais c’est un titre que l’on a toujours du plaisir à découvrir dans une nouvelle interprétation. La version de Schmoll n’est pas mal non plus, c’était un des bons adaptateurs, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Et puis il est vite vite parti enregistrer en Angleterre ce qui n’est pas négligeable avec le beau monde qu’il a rencontré.
      Bonne semaine

  2. Hello le Boss,
    Vous avez totalement raison, et moi-même j’en suis convaincu, quand DECCA a refusé les Beatles, ça a été un mal pour un bien , car chez Parlophone , ils ont eu la chance de tomber sur George MARTIN, qui à lui seul,rajouté à leur génie, a su les sublimer !
    La version de Money des Beatles est plus classique, c’est vrai, mais pour un enregistrement fait pour se faire connaître , il se devait de pas trop s’ éloigner de la V.O , et sur le second album, c’est du remplissage . La version des Stones est un peu plus tardive, ils ont pu un peu plus se lâcher ……
    Bonne semaine

    • Hello Cooldan,
      Il est indéniable que George Martin a joué un très grand rôle. Ce qui m’étonne le plus chez Decca c’est qu’ils n’ont pas su détecter le potentiel des Beatles à travers « Like Dreamers Do » qui était un avant goût de leur habilité à composer des chansons. Même leur version un peu brute lors de leur édition est bien supérieure à celle des Applejacks publiée après.
      Bonne semaine

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