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Le fameux roman de Victor Hugo « Les Misérables » a été adapté des dizaines de fois à l’écran. C’est assez inégal dans les résultats, mais reste un excellent exercice pour un réalisateur qui devra en tirer toute la saveur. Le roman de Hugo est une oeuvre magistrale, longue, philosophique, elle analyse tous le recoins de la grandeur et de la bassesse humaine. Dans un imaginaire qui lui appartient, l’auteur place son histoire en corrélation avec des faits historiques, la vie pénible des forçats condamnés pour peu de choses, une justice aveugle, Waterloo (début du roman), les barricades de Paris en 1832, (fin du roman vers 1838).
Le cinéma s’empare très tôt du sujet, c’est déjà le cas en 1907. Le temps du muet ne lui donne pas vraiment de succès remarquable, la plupart des films tournés sont retombés dans l’oubli populaire. Les Américains tentèrent aussi de l’adapter, mais c’est malgré tout un roman franco-français, difficile d’en transcrire la philosophie dans une culture par trop différente. Comme le roman est avant tout composé de mots et de phrases plus que d’images, le cinéma parlant va permettre de l’approcher sous un autre angle. La première adaptation remarquable, et peut-être n’a-t-elle jamais été surpassée, est celle de Raymond Bernard en 1934. C’est aussi le premier à réunir une pléiade d’acteurs qui sont pour certains déjà des vedettes. Jean Valjean est Harry Baur, l’un des plus grands acteurs de cette époque. Javert apparaît sous les traits de Charles Vanel, il n’est pas le plus féroce des Javert. Jean Servais, acteur de premier plan en devenir, est Marius. Charles Dullin, célèbre dans les milieux du théâtre est Thénardier, avec Marguerite Moreno dans le rôle de sa femme. Florelle est Fantine et Orane Demazis, toute auréolée par la fameuse trilogie de Pagnol, Eponine. A noter aussi un comédien presque débutant qui avait travaillé avec Max Linder, Roland Armontel. Il deviendra par la suite un de ces très bon seconds rôles du cinéma français. Il y a encore Emile Genevois en Gavroche et Robert Vidalin, Enjolras.
Le mise en scène majeure suivante est celle de Jean-Paul Le Chanois en 1958, c’est celle-ci que je vais mettre en évidence un peu plus loin, mais voyons encore deux adaptations suivantes.
Robert Hossein tenta en 1982 avec une certaine réussite de se mesurer à l’oeuvre de Hugo, en la respectant assez fidèlement. Il en existe une version cinéma et une version télévision un peu plus longue. On y remarque quelques acteurs connus, mais le rôle principal est emmené par Lino Ventura. Il nous présente un Jean Valjean très crédible, un rôle à sa mesure pour cet acteur inné. Clin d’oeil à la version de 1958, Fernand Ledoux qui y interprétait Monseigneur Myriel, cède le rôle à Louis Seigner, mais devient Monsieur Gillenormand, l’oncle de Marius.
Josée Dayan tenta en 2000 de donner sa vision du roman pour la télévision. Gérard Depardieu s’y colla pour Jean Valjean. C’est une des longues adaptation pour l’écran. De toutes celles que j’ai vues, c’est celle que j’ai le moins aimée, sans toutefois la détester. Je dirais presque que par certains côtés, je ne retrouve pas toujours l’essence du roman original. Au niveau des acteurs, à l’exception de John Malkovich, je trouve qu’il ne décollent pas vraiment sur l’écran.
Mais revenons à la réalisation de Jean-Paul Le Chanois, sortie en 1958.
De toutes les versions qui existent, c’est celle qui contient le plus d’acteurs de renom. Après la guerre, Jean Gabin a changé de registre, il ne peut plus guère jouer les jeunes séducteurs, et se reconvertit en homme d’âge mûr. Sa carrière est entre hauts et bas, il n’a plus la chance de tourner avec des réalisateurs qui le firent apparaître dans une suite de films qui sont pratiquement tous reconnus aujourd’hui comme des chef-d’oeuvres. Même si sa carrière marque le pas, il n’en reste pas moins une star et son talent est toujours présent. Avant d’apparaître dans Les Miserables, au moins deux films amorcent un retour au premier plan, « Ne Touchez Pas Au Grisbi » en 1954 et « La Traversée De Paris », 1956. Sa interprétation de Jean Valjean va le propulser au sommet de ses succès personnels, il sera le film de toute carrière qui attirera le plus de spectateurs. Le choix d’accepter ce rôle n’est pas facile, le personnage est un des plus célèbres de la littérature française, il confine au sacré. Il y sera pratiquement parfait et beaucoup de gens mettront la binette de Gabin sur celle de Jean Valjean, si d’aventure ils repensent au personnage. L’habilité de réalisateur sera de confier les rôles principaux à des acteurs de premier plan, capables de se hisser à la hauteur de l’acteur principal, presque à lui voler la vedette.
L’autre omniprésent personnage du roman est bien évidemment Javert. Bernard Blier, acteur formé a bonne école, arrive à imposer un Javert détestable, qui n’a que la loi comme pensum. Cinglant, acharné, rancunier, mais qui ne résistera pas à la morale de pacotille qui lui sert d’armure. Elle s’effritera face à une justice qui n’est pas écrite, mais qui est incarnée par un juste qui s’est égaré un temps sur les chemins de traverse. Il ne pourra pas surmonter ce qui pour lui est un déshonneur, ne pas appliquer la loi telle qu’il la conçoit. Bourvil, acteur toujours capable de changer de registre avec aisance, est un parfait Thénardier. Fripouille avide d’argent, lâche, faux-cul, il tient tellement bien son personnage qu’il nous le fait détester, on a presque envie de cracher contre l’écran. Sylvia Monfort reste à mon avis la plus inoubliable Eponine du cinéma. Elle alla jusqu’à adapter sa gestuelle et ses regards sur la description qu’en fit Hugo dans son texte. Bien que sa carrière fut surtout théâtrale, elle perce assez facilement l’écran dans les quelques films où elle apparaît. Une bien belle et très grande actrice, un physique à part, dont on peut aussi être charmé par la voix. Pour le Marius qui n’a rien à voir avec Pagnol, Giani Esposito trouve là le rôle qui lui donnera sa petite part d’éternité, c’est un acteur aux geste mesuré, un poète devenu acteur ou l’inverse. En parlant de Marius on ne peut pas passer sous silence celle qui est la personne centrale du roman après Valjean, Cosette, celle par qui tout arrive, qui fera de Jean Valjean un père par procuration et celle pour qui il deviendra un protecteur au détriment de son propre bonheur. Beatrice Altariba qui l’incarne, est une des actrices du film dont on se rappelle le moins le nom. Paradoxalement, elle est une des seules personnes figurant au générique encore en vie actuellement, avec celui qui incarne le moins complexé des personnages du roman, Gavroche, sous les traits de Jimmy Urbain. Danièle Delorme, très populaire actrice à la longue carrière, joue avec un certain bonheur la pauvre Fantine, mère de Cosette. Le bouillant révolutionnaire Enjolras, est une belle suite dans la carrière de Serge Reggiani, commencée vingt ans auparavant avec quelques apparitions dans des films célèbres. Dans le reste de la distribution, il y a encore quelques acteurs dans des rôles plutôt secondaires, mais qui jettent leur ombre sur les pages du roman. Fernand Ledoux, qui fut cocufié par Gabin vingt ans plus tôt dans « La Bête Humaine » est Monseigneur Myriel, l’évêque qui avait choisi de vivre comme les pauvres et qui sera à l’origine de la métamorphose de Jean Valjean. Lucien Baroux, le truculent acteur et homme de théâtre est Gillenormand, l’oncle de Marius. Fâché avec le père de Marius incarné par jean Murat, héros Bonapartiste sans le sou, il recueille son fils. Même s’il est un vieux bourgeois riche, à la répartie facile et trousseur de jupons invétéré, il est un des rares personnages sympathiques du roman. Fâché avec Marius qui l’a quitté pour aller à la rencontre de ses idées révolutionnaires, il sera le premier à être dans tous ses états, quand Jean Valjean le ramènera grièvement blessé des barricades après sa longue traversée des égouts. Il ne pense pas un seconde à lui faire payer sa conduite, trop heureux de retrouver un fils d’emprunt qu’il aime comme le sien. Dans l’épisodes des barricades, on remarque aussi Marc Eyraud, qui deviendra l’incontournable inspecteur Ménardeau, adjoint de Cabrol dans « Les Cinq Dernières Minutes ».
La réalisation du film nécessita d’énormes moyens financiers et autres. La reconstitution en décors des faubourgs Saint-Antoine et du Marais ne fut pas la chose la plus aisée. Il ne fallut pas moins de 10000 costumes pour les acteurs et figurants. Un partie des intérieurs fut filmée en Allemagne, près de Berlin. Mais bon nombre de scènes furent tournées dans le Paris réel et décors naturels quand cela était possible. Initialement, le film devait durer plus de cinq heures, mais on constate que c’était trop long. Le réalisateur refusa d’abord, mais ramena la durée à trois heures, en deux époques. Il serait très intéressant de savoir ce que sont devenues les scènes manquantes. Non seulement le film fut un grand succès en France avec le record de nombres d’entrés avec près de huit millions de spectateurs pour 1958, mais en Union Soviétique, il fit trois fois mieux.
Pour ma part je reste fidèle et resterai toujours fidèle à ce film et à cette version. Il fait partie des films que j’ai vus et revus. Tout d’abord, parce que je crois que c’est une des plus belles histoires de la littérature française, ensuite parce que c’est une histoire qui fouille l’inconscient du spectateur, et même si l’on n’a pas lu le livre, cette réalisation nous en livre l’essentiel de sa beauté. La très belle musique du générique nous ouvre les portes du monde de Victor Hugo.
Victor Hugo disait dans son livre :
“Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une fatalité humaine la destinée qui est divine; tant que les trois problèmes du siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus; tant que, dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible; en d’autres termes, et à un point de vue plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.”
Note :
Il est navrant de constater qu’il faille se rabattre sur un DVD publié en Espagne pour obtenir ce film, qui figure pourtant dans les 600 meilleures ventes DVD d’Amazon. On se demande qourquoi René Chateau qui l’avait publié en 2000 n’a pas jugé bon de le rééditer (raison de droits ?), alors que d’insignifiants navets se trouvent toujours au catalogue, heureusement à côté d’oeuvres qui feront la joie des cinéphiles.
Le générique avec les rôle principaux.
- Jean Gabin : Jean Valjean/Champmathieu
- Bernard Blier : Javert père et fils
- Bourvil : Thénardier
- Giani Esposito : Marius Pontmercy
- Elfriede Florin: La Thénardier
- Silvia Monfort : Éponine
- Béatrice Altariba : Cosette
- Martine Havet : Cosette enfant
- Danièle Delorme : Fantine
- Jimmy Urbain : Gavroche
- Isabelle Lobbé : Azelma
- Fernand Ledoux : Monseigneur Bienvenuë Myriel
- Serge Reggiani : Enjolras
- Lucien Baroux : Monsieur Gillenormand
- Jean Murat : le colonel baron Georges Pontmercy
Quelques scènes du film
L’arrivée chez Monseigneur Myriel
Scène avec Fantine accusée par Javert
Le suicide de Javert
La fin du film
Bernard Blier raconte une anecdote sur le tournage vers 6’30
Sources Gallica, BNP, DP
Bonjour Mr Boss,
Merci beaucoup.
Vous avez anticipé sur ce qui devait être ma prochaine présentation cinéma mais, c’est tant mieux.
Victor Hugo ! Une sommité! Que dis-je ! Un génie dans notre belle littérature. « Notre-Dame de Paris » et « Les Misérables » sont les deux piliers majeurs de son œuvre.
La citation en fin de votre article démontre la philosophie de Hugo. On connaît ses convictions politiques et l’on sait qu’il n’hésita pas à s’exiler volontairement aux îles anglo-normandes dès le règne de Napoléon III.
Tout comme vous, j’ apprécie le cinéma de l’ « Âge d’or » et de cette décennie en particulier. Cette version des « Misérables » est certainement de loin la meilleure, tant par la qualité visuelle, que par le jeu subtil des « monstres sacrés, réunis pour cette réalisation, qui est menée de main de maître par Le Chanois.
Certainement pour nos trois grands comédiens principaux, Gabin, Bourvil et Blier, leurs personnages respectifs dans cette tragédie humaine ont représenté le rôle de leur vie ! Ils « vivent » leurs personnages. Bourvil est surprenant en odieux Thénardier, Blier est glaçial de réalisme et Gabin touchant dans ce Monsieur Madeleine, bienfaiteur de l’humanité.
C’est un film que je recommanderai volontiers à qui voudrait se replonger dans ce chef-œuvre de Victor Hugo.
Très importante aussi : la voix du narrateur qui est celle du comédien Jean Topart, qui accompagne et présente certains moments du film.
A voir, ou revoir sans modération.
Bon WE. Peter.
Hello Peter,
Désolé de vous avoir coupé l’herbe sous les pieds, mais revoir ce film m’en a donné l’idée. Je ne me fais pas de souci, vous trouverez autre chose.
Ah oui Hugo, vous avez raison c’est une sommité au même titre que Balzac qui était un autre observateur de son temps et qui a aussi écrit de belles choses.
Les trois acteurs cités sont en effet dans un bel aperçu de leur talent. Gabin a eu d’autres grands rôles, mais il maîtrise celui-là à merveille. C’est en effet le film qui permet de s’imprégner de l’oeuvre de Hugo.
En effet je n’ai pas mentionnée Jean Topart, mais il est aussi présent. Il fait un peu les enchaînements avec les passages du livre pas trop développés d’après le film, sa voix colle bien avec le reste.
A revois sans modération, je le fais depuis plus de 50 ans, je dois l’avoir vu pour la première fois en 1963.
Bon weehend
Bonsoir Mr Boss,
Ne vous excusez pas… Vous avez bien fait.
Les bons esprits se rencontrent, dit-on. (Rires).
Après « Notre-Dame de Paris », « Paris vaut bien une messe » pour paraphraser un célèbre homme d’Etat…
J’ai vu ce film pour la première fois au cinéma de mon quartier, vers l’âge de 6 ou 7 ans. Je me souviens surtout des scènes des barricades. La dernière fois que la TV l’a diffusé, toujours en deux parties, c’était il y 5 ou 6 ans, par un jour férié . Mais c’est vrai, on ne se lasse pas de le revoir et c’est presque une redécouverte à chaque fois. C’est un peu le côté magique et, dirais-je, intemporel du cinéma et chaque génération se laisse emporter par le film. Un film qui vous tire les larmes tant l’émotion est portée à son zénith. C’est une page bien douloureuse de notre Histoire, au final, pas si éloignée que cela dans le temps…. « Ô temps, suspend ton vol… ».
(Question DVD Cinéma, je vous recommande le site de http://www.mariannemelodie.fr qui propose de grands classiques du cinéma français et anglo-saxon, toute catégorie confondues. A voir.).
Bon WE. Peter.
Hello Peter,
Certes les bons esprits se rencontrent, la preuve…
Oui la scène des barricades m’avait aussi marqué. Jai passé quelques fois à la rue Saint-Denis et je pense toujours au roman. Il y a une vingtaines d’années je em suis fait opérer de l’appendicite. A part un peu mal au ventre, j’étais en pleine forme. Le soir je m’emmerdais un peu à l’hôpital et je suis allé dans la salle de télévision. Le film passait justement à la télé, alors j’en ai profité jusqu’à minuit !
Le cinéma est très intemporel à sa manière. Un film n’a pas d’âge, même dans 200 ans Gabin sera toujours le même, on ne pourra pas tellement dire que le film a vieilli puisqu’il représente une époque, reconstituée certes, mais que nous n’avons pas connue. Un film tourné dans les années 1950 peut paraître vieilli aux yeux d’une personne de 60 ans, il a vu le cinéma évoluer et peut comparer. Un jeune ne sentira pas cette différence, c’est hier et aujourd’hui avec rien entre, c’est un peu nous face aux « Misérables ». C’est ce que j’aime bien dans le cinéma, il fixe pour une relative éternité une scène qui s’est déroulée à une autre moment.
Merci pour le lien, je vais voir.
Bon weekend.