En passant

Bas nylons et quoi de neuf docteur ?

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Vers le début du 20ème siècle, au fur et a mesure que les informations circulent, la presse vient à s’intéresser à des faits qui se produisent ailleurs, dans d’autres pays, alors que quelques années plus tôt, personne n’en aurait parlé. En général, la politique domine largement le domaine, les grandes catastrophes font partie du lot, mais les affaires criminelles ne sont pas oubliées. Une assez banale affaire de meurtre en Angleterre va connaître un développement inattendu dans le monde entier, encore plus inattendu, c’est que tout le monde en parle dans la presse, alors que le coupable en fuite, croit toujours qu’il n’est pas repéré. Le coupable sera aussi la première victime de ce que l’on pourrait appeler, une arrestation wi-fi. Cette affaire aura même un prolongement inattendu pour un acteur de cinéma.

Nous sommes en 1910 en Angleterre, un citoyen américain établi dans ce pays du nom de Hawley Harvey Crippen, va faire la une de l’actualité criminelle.  Il est né dans le Michigan en 1862. Il a étudié l’homéopathie à l’université de cet état et se lance dans cette pratique. A cette époque, elle est encore un peu regardée comme du charlatanisme, bien que certaines personnes fassent déjà confiance dans ce genre de méthodes. Pour lui, les affaires ne marchent pas trop mal, il est même un bourgeois aisé. Marié une première fois, au décès de sa femme en 1892, il confie leur unique enfant à ses beaux-parents en Californie et file à New York continuer ses activités. C’est là qu’il rencontre sa deuxième femme, Corrine Turner, une aspirante actrice qui ne décroche pas tous les rôles qu’elle souhaiterait.

En 1897, les affaires marchant moins bien, le couple émigre en Angleterre. Son diplôme n’étant pas reconnu en Angleterre, Crippen doit se contenter d’activités parallèles à la médecine, comme représentant en médicament. Il exerce aussi comme dentiste. En 1899, il est viré de son emploi, car il s’occupe un peu trop de tenter d’établir sa femme comme actrice à part entière. Cette dernière n’a pas une vie exemplaire, elle tâte le goulot de la bouteille et connait de multiples aventures extra-conjugales. De son côté Crippen, qui travaille dans un maison qui s’occupe des sourds, rencontre Ethel Le Neve dont il tombe amoureux vers 1905. En 1908, dans la maison qu’ils occupent à Camden, Crippen loue une chambre à sa maîtresse, soi-disant pour augmenter leurs modestes revenus. A partir de là, la situation va devenir intenable. En février 1910, sa femme disparaît et Crippen fait savoir à son entourage qu’elle est retournée et Amérique, et un peu plus tard qu’elle serait décédée là-bas. Mais les connaissances de sa femme ont un doute, car sa maîtresse arbore des bijoux de sa défunte femme. Ils trouvent bizarre qu’elle soit partie sans sa bimbeloterie comme dirait le capitaine Haddock. Une de ses amies, avertit la police.

La police débarque et questionne Crippen. Ce dernier revient un peu sur ses déclarations, en réalité sa femme serait toujours vivante, elle se serait simplement enfuie avec un de ses amoureux. Cela paraît plausible, des histoires de femmes qui quittent leur mari, il y en a tous les jours. Une fouille rapide de la maison n’a rien laissé paraître d’anormal. Peu après, Dew l’inspecteur qui s’occupe de cette affaire, revient pour des compléments d’information, mais trouve la maison abandonnée. Cette fois, il a des doutes et une fouille sérieuse de la maison est entreprise. On finit par trouver des morceaux de cadavre enterrés dans la cave couverts de chaux. Les enquêteurs d’alors les identifient comme étant ceux de la femme de Crippen. Un avis de recherche est lancé. La France est visée en premier lieu car il est établi avec plus ou moins de certitude qu’ils ont gagné le continent. La presse française se passionne alors pour cette histoire.

Les restes humains dans la cave

Crippen a commis une grosse erreur, la seconde visite de Dew était de pure routine, il était plus ou moins convaincu par la version de Crippen. S’il était resté tranquille chez lui, l’histoire en serait probablement restée là. Mais il est en fuite avec sa maîtresse déguisée en garçon, qu’il fait passer pour son fils. Commence alors une course contre la montre, le couple séjourne en Belgique où Crippen apprend par la presse que l’on a découvert des restes humains dans sa maison. Ils décident d’embarquer pour le Québec, à bord du Montrose. Sur le bateau, le capitaine est intrigué par ce couple un peu bizarre, surtout par ce garçon qui n’a pas l’air d’en être un. Il finit par identifier Grippen avec une quasi certitude, sa photo circule dans les journaux. Il n’y a pas de presse à bord, mais sans doute un journal traînait par là. Il avertit la police anglaise qu’il est parmi les passagers. Dew met alors au point un plan de bataille. Le bateau a trois jours d’avance, il est dans la catégorie des escargots de la mer, mais en prenant un bateau plus rapide il peut arriver avant lui dans le port de destination au Canada. C’est ainsi que Grippen, qui ne se doute de rien, est arrêté le 31 juillet et ramené en Angleterre avec sa présumée complice. C’est le premier criminel arrêté via la communication sans fil.

Crippen et sa maîtresse lors du procès 

Le procès a lieu rapidement. Le 18 octobre, Crippen est reconnu coupable d’avoir empoisonné sa femme avec de la scopolamine. Il a signé un registre de son nom quand il a acheté le produit. Il nia toujours que le cadavre dans la cave était celui de sa femme. Sa maîtresse est acquittée au bénéfice du doute. Il est condamné à mort et pendu le 23 novembre 1910. Toutefois, de nombreuses zones d’ombre ne furent jamais éclaircies. En 2007, des analyses ADN affirment que ce n’était pas les restes de sa femme, avis aussitôt contré par d’autres experts. On peut même envisager qu’il ne l’a jamais tuée. Probablement, Grippen fut le seul a connaître l’exacte vérité. Il peut aussi attirer une certaine sympathie, il n’avait pas épousé une femme de rêve. Cela aurait pu lui valoir des circonstances atténuantes, qui ne furent pas prise en compte dans son recours. C’est ce que peuvent penser certains visiteurs en contemplant sa statue de cire dans la chambre des horreurs, chez Madame Tussauds à Londres.

Venons-en à l’histoire qui implique un acteur de cinéma. Cela tombe bien, nous en avons parlé récemment dans l’article de Peter Pan consacré au Chien des Baskerville. Il s’agit de Miles Malleson (1888-1969), un des très bons seconds rôles du cinéma anglo-américain. Très populaire, il tourna dans des dizaines de films, Hitchcock fit appel à lui deux fois. Il est aussi connu pour avoir traduit Molière en Anglais. C’est un personnage aux idées assez avancées. Il fut objecteur de conscience durant la guerre 14-18, un militant actif de l’émancipation de la femme. Avec sa seconde femme Joan, épousée en 1923, ils s’engagent dans un partenariat sous forme d’union libre, chose alors très peu courante dans cette très conservatrice Angleterre. C’est justement avec cette épouse, qui est une pionnière de la recherche sur la contraception féminine, qu’ils cherchent une maison où sa femme peut donner ses consultations. Ils en trouvent une, de plus le prix est très abordable. Ce qu’ils ne savaient pas en l’achetant, c’est que c’est la maison de Crippen, mais ils ne déménageront pas pour autant.

Miles Malleson dans Les 39 Marches d’Alfred Hitchcock, 1935.

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Quelques développements de cette affaire dans la presse française. Cliquer pour agrandir.

Sources Gallica, BNP, DP

4 réflexions sur “Bas nylons et quoi de neuf docteur ?

  1. Bonjour Mr Boss,

    Quel drame !!
    En effet, l’acteur M. Malleson s’est retrouvé bien malgré lui touché par ce drame affreux. Quelle ironie ! Il jouera des années plus tard dans un film retraçant une fameuse enquête fictive autour d’un crime presque rituel. La vie réserve parfois des surprises.
    Si dans la littérature populaire les aventures extraconjugales ont souvent des dénouements cocasses, celle-ci a pris un tournant tragique.
    Remarquez: à la même époque, un certain Désiré Landru séduisait de riches veuves et les invitait dans sa villa. Puis il les dépouillait post-mortem. Cette affaire de dames fortunées et assassinées fit grand bruit au début du 20è. siècle et ce criminel, après un procès relaté par les grands journaux du moment, fut reconnu coupable et exécuté en 1921.
    De son côté, le cinéma s’est emparé du sujet par deux fois : en 1962 avec l’acteur Charles Denner dans le rôle-titre puis en 2006 (?) avec Patrick Timsit.
    A l’instar d’une affaire de meurtres en série commis dans l’Aveyron, en 1833, à Peyrabeille, dans une auberge isolée dont les propriétaires furent démasqués et
    exécutés sur le lieu de leurs sinistres forfaits. Là encore, le 7è art donna sa version de l’affaire : en 1951, avec « l’Auberge Rouge » , magistralement interprétés par Fernandel, en moine capucin, Julien Carette et Françoise Rosay (cf. La kermesse héroïque), en aubergistes meurtriers. De plus le film est tourné par Claude Autant-Lara en NetB , ce qui donne une dimension plus angoissante au drame.
    En 2008 , Christian Clavier, Josiane Balasko et Gérard Jugnot prêtent leurs traits aux personnages de cette tragédie humaine ô combien bien réelle !!!
    La tragédie dans toute son horreur continuera toujours à fasciner les hommes…
    Bon WE. Peter.

  2. Hello Peter,
    Ah ce Landru, toujours d’actualité, il a bien marqué les esprits. Historiquement, nous avons « fêté » le centenaire de son arrestation en avril. .Des deux films mentionnés, la version 1962 est la meilleure, Denner était un très bon acteur. La version avec Timsit semble prendre quelques libertés avec la véritable histoire.
    Au sujet de Peyrebeille, j’avais déjà consacré un article sur le sujet,justement avec un mot sur landru.
    https://basnylonetmusiqueretro.com/2016/08/05/eclats-de-nylon-et-vieux-papiers-22/
    Le film avec Fernandel est très drôle, j’adore. C’est vraiment un rôle qui lui va comme un gant. Et puis le présence de Carette, n’est pas négligeable, c’était un excellent second rôle. J’ai plus de doutes sur la version 2008, mais je ne l’ai pas vue.
    Bon weekend

  3. Bonjour Mr Boss,

    Je suis bien d’accord avec toi.
    Les premières versions au cinéma restent gravées dans l’esprit du public et servent a-posteriori de références pour les suivantes réalisées sur le scénario original.
    Et  » L’Auberge Rouge » de Claude Autant-Lara en fait partie.
    De même, pour « Gladiator » de Ridley Scott. Son titre VO me rappelait le péplum intitulé « (Démétrius et) Les gladiateurs » de Franck Ross de 1954, avec Victor Mature et Susan Hayward. Mais les époques historiques sont différentes et le scénario également. Je m’attendais un peu à y revoir certaines scènes de l’œuvre
    originale. Remarquez: le « copier-coller » au cinéma est un pari risqué. Sinon, il a sa place dans la catégorie des grands classiques. Alors, bon film. rires.
    Bon WE. Peter.

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