En passant

Bas nylons et fin d’année plaisante pour certains.

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La semaine passée je vous avais proposé de visiter les no 1 USA au Cashbox le jour de Noël, un assez joli cadeau pour l’artiste. Nous allons répéter cet exercice mais pour le hit parade anglais, a savoir qui est no 1 le 1er janvier, un façon assez plaisante de commencer l’année. Nous visiterons cette liste de 1955 à 1970. La situation est un peu différente, l’Angleterre entre 1955 et 1960 est encore musicalement assez conservatrice. Le rock and roll démarre un peu plus tard, mais à part Tommy Steele qui sert de détonateur en 1956, il n’y a pas une pléiade de stars comme aux USA très orientées rock. Il faudra attendre Cliff Richard en 1958 pour que les choses bougent vraiment. Malgré tout son passage dans le pur rock and roll est assez bref. Le seul grand rocker anglais restera Johnny Kidd, mais sa renommée sera immensément plus grande que sa longévité en terme de succès. Bien sûr à partir de 1962, l’Angleterre va conquérir le monde, la fameuse British Invasion.

1955

1956

1957

1958

1959

1960

1961

1962

1963

1964

1965

1966

1967

1968 (cela ne change pas trop des Beatles puisque le frère de Paul McCartney est dans ce groupe)

1969

1970

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En passant

En attendant le premier…

Un peu de musique pour patienter, quelques souvenirs et découvertes pour remplir les oreilles…

RHR, initiales pour Troy Renfern, Jack J Hutchinson, Mike Ross, forment un groupe anglais de trois guitaristes dont le principal est Troy Renfern qui vient du blues et qui joue parfois de la slide guitar. Ils ont sorti l’année passé un splendide album « Mahogany Drift » aux influences diverses. Musique plutôt hargneuse dans certains titres, on peut y voir l’ombre des Stooges ou celle d’Hendrix, ou alors des lignes plus mélodiques teintées de folk avec un vocal plutôt hard rock. Je dois dire que j’aime beaucoup cette musique qui sans être révolutionnaire ne manque pas d’une certaine originalité. Je vous propose deux extraits de cet album, dont le second est un clip de promotion en playback et le premier magnifie bien ce que l’on peut faire avec une guitare branchée sur courant continu.. A écouter sans modération

Wilko Johnson est un de ces guitaristes qui s’illustrent par leur originalité. Elève de Mick Green des Pirates de Johnny Kidd, il aime bien manipuler sur sa guitare rythmique et solo, mais simultanément, il assume donc deux rôles. Il fit d’abord toute l’originalité de Dr Feelgood, un groupe qui fit pousser des soupirs de soulagement à votre serviteur, puis quand il les quitta, il monta Solid Senders le temps d’un album, En voici un extrait « Signboard », un titre que j’écoute depuis 40 ans, car j’adore l’ambiance qui y règne.

Ce qu’il y a de bien en musique quand on s’y connaît un peu, les enchaînements viennent tout seuls. J’ai mentionné le nom de Mick Green dans le clip précédent, eh bien le voici en compagnie d’un autre Green, Peter, à l’origine guitariste de John Mayall et Fleetwood Mac. Mais il y a encore un enchaînement avec Wilko Johnson, car nous trouvons ici aussi, Gypie Mayo, qui fut le second guitariste de Dr Feelgood. Comme j’ai très bien connu ce dernier alors qu’il était guitariste des Yardbirds, j’ai amené une copie vinyle de cet album pour qu’il la signe. Il s’est fendu d’un grand sourire en précisant que le lui rappelais de très bons souvenirs. Il a ajouté que c’était de la musique d… mais je pense que l’on pouvait prendre cela comme un compliment. En effet c’est assez spécial, mais c’est vachement plus intéressant à écouter qu’une intégrale de Mireille Mathieu, même en remastérisé en 32 bits. Voici un extrait aussi fameux que fumant et encore une ambiance particulière.

Pour moi ce n’est pas une découverte, mais pour vous il se pourrait que ce soit le contraire. Dans les sixties, la pop music s’intéressa à la musique orientale tendance arabe. Alors il était naturel que les artistes arabes fassent aussi de la pop. Peu de noms sont connus chez nous, mais voici l’un des plus célèbres, originaire de Turquie, Erkin Koray. Le genre de musique à écouter  avec un bon thé à la menthe et quelques dattes, même si elles ne font pas date dans l’histoire des dattes… et il chante toujours !

Malgré toutes les techniques d’enregistrement modernes, il y a des artistes qui se donnent la peine d’enregistrer des trucs que l’on pourrait faire passer pour un inédit enregistré dans les sixties, tellement le son semble d’époque. On peut imaginer cela enregistré par les Troggs, cela sonne assez semblable pour certains titres. Mais non c’est Miss Loudella Black, c’est bon comme en ce temps-là dis !

Un de ces titres qui traînent depuis plus de 50 ans collé à mes semelles. Je n’ai pas compté les écoutes, mais il est à coup sûr classe dans les 50 premiers. Et la voix de Mike Harrison n’y est certainement pas pour rien. Ah oui, le groupe est devenu plus connu sous le nom de Spooky Tooth, mais cela n’enlève rien son charme.

La pop music essaya souvent de se mélanger avec la musique classique avec des réussites diverses. En 1972, j’ai découvert cet album du groupe allemand Wallenstein, qui fut un enchantement pour moi. Mélange de classique et de planant, quand j’écoute cela maintenant, je me dis qu’on est dans une période musicale très pauvre au niveau création.

Le célèbre « Pénitencier » a été assaisonné avec bien des sauces, mais pas trop souvent en rockabilly. En voici une sympathique vision.

Toujours rock, une reprise assez originale du l’incontournable « Brand New Cadillac » de Vince Taylor, c’est fabriqué à Hong Kong.

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En passant

Bas nylons et voyage en Auvergne

 

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Vers 1830, avoir une idée de la France d’ailleurs n’était pas une sinécure. Le tourisme n’existait pas, seuls les voyages d’affaires, petites ou grandes, ou pour des raisons commandées, voyaient les gens se déplacer, et encore fallait-il avoir les possibilités matérielles de le faire. La diligence restait le principal moyen de transport. Il y eut cependant quelques curieux qui firent des voyages de simple découverte, au gré de leur fantaisie. Encore plus rares furent ceux qui matérialisèrent ces voyages sous forme de souvenirs, dont quelques uns purent les publier en livre.

L’un d’entre eux fut réalisé par trois écrivains, Charles Nodier, Justin Taylor, Alphonse de Cailleux. Son titre  » Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France », publiés en plusieurs volumes, résument assez bien le contenu des livres. Ils furent pour les premières éditions publiés entre 1829 et 1833, c’est à dire pour situer dans le temps, l’époque juste avant et après les barricades dans Les Misérables, le volume dont nous parlons et consacré à l’Auvergne. Il est illustré de plus de 400 dessins, d’un ou d’auteurs non mentionnés. La photographie était bien entendu encore inconnue, mais très souvent d’habiles dessinateurs faisaient aussi bien que la photo. L’idée de l’ancienne France est assez apparente dans les illustrations, on y voit des vieux châteaux, dont certains en ruines, il est vrai que 1889 avait passé par là. Mais les petits bourgs qui s’accolaient aux résidences des seigneurs n’avaient pas pour autant tous disparus. On remarque aussi un certaine forme des nostalgie dans les images, il n’est pas impossible que le ou les illustrateurs furent d’anciens royalistes. Et puis, elles nous rappellent aussi ce à quoi pouvaient ressembler la vie au temps de Jean Valjean. Vous pouvez cliquer sur les images pour les agrandir et lire la description, malheureusement pas toujours très visibles dans certains cas.

Source, BNP, Gallica, DP

Noël à la manière de Paul

!!! JOYEUX NOËL !!!

Pour changer un peu, une conte de Noël inédit que j’ai écrit spécialement pour vous.

Une bise froide soufflait sur la ville faisant voltiger quelques flocons de neige qui peinaient à se poser sur le sol. Cette veille de Noël 2005 ressemblait à toutes les autres, des gens pressés s’agitaient, portant des paquets qui devaient contenir de probables cadeaux. A leurs regards, on devinait une indifférence à peine bienveillante envers les autres passants. La fête promettait d’être belle, mais c’était la leur, pas celle des autres.
Un homme élégamment vêtu déambulait d’un pas tranquille. Son visage un peu ridé ne manquait pas de laisser deviner une beauté passée, encore présente malgré les années. Son nez fin supportait de petites lunettes rondes, derrière lesquelles ses yeux gris contemplaient les gens qui passaient sans leur accorder plus qu’un bref regard. Il savait qu’il ne participerait à aucune fête, il n’était attendu nulle part, sauf dans un restaurant dans lequel il irait manger un bon repas, il n’ignorait pas qu’il était ouvert en cette nuit de réveillon. Mais l’attendait-on vraiment ?
Il s’enfila dans une petite et courte rue qu’il connaissait bien, car il y avait tenu une boutique d’art. Jadis, bien des peintres inconnus étaient devenus des grands noms grâce à lui. Il avait le don de deviner ce qui allait plaire en matière de tableaux. L’endroit existait toujours, il l’avait cédé à une personne digne de confiance, une des rares chez qui il avait décelé un don de dénicheur de talents. La mort de sa femme avait été le déclencheur de son envie de prendre sa retraite. Il savait qu’après son départ vers un ailleurs qu’il n’était pas trop pressé de rejoindre, rien ne serait plus comme avant. Quand il avait un doute en matière d’art, il lui arrivait rarement d’en avoir, son jugement confirmait ou non le sien. Il s’avéra plus d’une fois que ce qu’il estimait mauvais trouve grâce à ses yeux et devienne un futur chef d’œuvre. Elle était son ultime recours et décida qu’il ne pourrait se passer d’elle. Mais qu’importe, il n’était pas dans le besoin, son flair lui avait fait gagner une petite fortune, de quoi vivre très aisément sans regarder à la dépense.
Une des particularités de la rue était d’avoir encore deux ou trois filles qui exerçaient le plus vieux métier du monde. Bien qu’il ne fût pas client de leurs charmes, il les connaissait par leur nom, certaines étaient là depuis des années. Il avait une certaine affection pour elles, presque paternelle. Quand c’était la fête dans sa boutique et que les bonnes bouteilles s’alignaient fièrement entre deux tableaux couronnés d’avenir, il ne manquait pas de les inviter. Quelques jolies filles un peu délurées ne plombaient pas l’ambiance de la fête, d’autant plus que dans certaines circonstances, les compagnes des clients n’en étaient pas moins des filles de compagnie établies ailleurs à leur compte sous forme de filles d’escorte. Sans qu’on leur demande, elles avaient un certain respect pour lui, jamais de sous-entendus, jamais de paroles déplacées. Pour elles, il était Monsieur Paul.
Bien que ce soit la veille de Noël, il en aperçut deux qui attendaient le client, eh oui c’était presque un jour comme les autres.
– Joyeux Noël Mr Paul, lui dit en souriant la première qu’il croisa.
– Joyeux Noël Brigitte, vous êtes de service ce soir ?
– Il faut bien, peut-être certains vont me demander de leur tenir compagnie un moment.
Il sortit son portefeuille et donna quelques billets à Brigitte.
– Voici de quoi vous payer très largement pour un de vos services, jurez-moi quelque chose…
– Si je peux.
– Si vous faites un client, eh bien vous lui ferez payer un prix symbolique, vous lui direz que c’est un cadeau du père Noël. Ensuite vous resterez chez vous tranquillement, il fait trop froid pour rester à faire les cent pas dans la rue.
– Je vous promets de faire comme vous me le demandez, c’est vrai que le père Noël ne vient pas souvent chez moi, merci.
– Encore joyeux Noël !
Il s’éloigna vers la fille suivante, Odile, et lui fit faire exactement la même promesse, en lui remettant la même somme d’argent. Elle ajouta à l’intention de Mr Paul : « Depuis une heure, il y a au bout de la rue une fille que je ne connais pas, elle n’est jamais venue ici. Pour moi, elle doit essayer de faire du racolage ».
Il regarda dans la direction de la fille. Elle était immobile, plus loin dans la rue. Difficile depuis l’endroit où il était de se faire une idée précise de cette fille.
– Je vais essayer d’en savoir plus. Joyeux Noël Odile !
Il s’approcha de la fille avec l’air d’un homme à la recherche d’une aventure. Il pensait que la fille l’avait vu en train de discuter avec les deux prostituées, ce qui pouvait lui donner l’apparence d’un éventuel client. Il ralentit en arrivant à sa hauteur, il remarqua qu’elle était encore très jeune et plutôt jolie, il la fixa droit dans les yeux.
– Vous voulez faire l’amour ? demanda-t-elle avec un pauvre sourire.
– Quels sont vos tarifs et où m’emmenez-vous ?
– C’est 100 euros, mais on peut discuter le prix, je vous emmène chez moi.
– Vous m’avez bien peu l’air d’une professionnelle, pourquoi faites-vous cela ?
La fille regarda Mr Paul avec un air triste, l’air un peu gênée.
– j’ai besoin d’argent pour payer mon loyer, il me reste une semaine pour trouver 300 euros.
– Et vous faites quoi dans la vie à part chercher 300 euros ?
– Il y a six mois, mes parents sont morts dans un accident de voiture, ils ne m’ont rien laissé, j’ai dû arrêter mes études. Je suis venue en ville pour chercher du travail, mais je n’ai rien trouvé de vraiment intéressant.
– Et vous étudiez quoi ?
– Je faisais des études de linguistique.
Mr Paul réfléchit un moment sortit son portefeuille et dit :
– Je vais vous donner vos 300 euros, mais pas question que je touche à vos fesses, j’ai une dette envers les prostituées. Me feriez-vous le plaisir de venir partager mon repas dans le petit restaurant où je me rendais à l’instant ?
La fille regarda Mr Paul l’air très étonnée, elle se demanda un instant s’il n’avait pas le cerveau un peu dérangé ou si c’était un plaisantin. Mais non, il avait l’air sérieux et très sûr de lui, d’ailleurs il lui tendait des billets de banque en l’interrogeant du regard.
– Je veux bien vous accompagner, mais pourquoi faites-vous cela, pour un peu je vous prendrais pour le père Noël.
– Non je suis bien Mr Paul et je vous expliquerai pourquoi je fais cela en mangeant. Au fait comment vous appelez-vous ?
– Sylvie.
Ils partirent sans plus échanger un mot. La fille suivait sans se poser d’autres questions. Si elle avait un doute, il ne tarda pas à s’envoler, quand elle vit Mr Paul pénétrer dans un restaurant. C’est bien un repas qui l’attendait.
Visiblement quand il entra dans le restaurant, le personnel avait l’air de bien le connaître. Un homme qui devait être le patron s’approcha de lui en souriant.
– Salut Paul, j’espère que tu passeras une bonne soirée en notre compagnie, mademoiselle est avec toi ?
– Oui, c’est une invitée surprise que je n’attendais pas, mais installons-nous. Tu as réservé ma table habituelle ?
– Oui, comme d’habitude.
Ils s’installèrent et Mr Paul demanda ce qu’elle désirait boire en apéritif.
– Oh je n’ai pas l’habitude de boire l’apéritif, mais je veux bien faire une exception, un petit verre de vin blanc fera l’affaire.
Il commanda deux verres de vin et entama la discussion.
– Si cela vous convient nous mangerons pour commencer la terrine du patron, il la fait merveilleusement bien. Ensuite, nous entamerons une dinde aux truffes, puis nous passerons aux fromages et aux desserts. Pas d’objection ?
Sylvie eut un sourire, un vrai sourire, le premier de la soirée. Elle ne savait pas pourquoi, mais son inconnu suscitait une véritable curiosité en elle.
– Pas d’objection Mr Paul, je ne me souviens pas d’avoir mangé des truffes, mais cela doit être sûrement très bon.
– Arrêtez avec vos Mr Paul, appelez-moi Paul cela n’augmentera pas le prix de l’addition. Mais dites-moi, vous qui étudiez les langues, savez-vous parler et écrire parfaitement l’anglais ?
– Je crois que je peux dire oui sans mentir. Pour me faire un peu d’agent pendant mes études, j’ai traduit plusieurs brochures du français vers l’anglais, des brochures distribuées aux touristes qui visitent des lieux historiques.
– J’aurai peut-être un travail pour vous. Pour votre information, j’ai dirigé pendant de longues années une galerie d’art. Je suis en train d’écrire un livre qui raconte mes souvenirs. J’ai rencontré beaucoup d’artistes qui sont devenus, un peu grâce à moi, des personnes en vue dans le domaine de la peinture. J’ai un éditeur qui le publiera, mais je veux aussi l’éditer en anglais, car j’ai eu beaucoup de clients américains. Vous sentez-vous capable d’assumer cette tâche ?
– Ma foi, bien que je n’y connaisse rien en peinture, cela est dans le domaine du possible.
– Parfait nous en reparlerons, le livre est presque prêt, mais vous pouvez déjà commencer la traduction avec ce qui est déjà écrit. Vous serez largement payée pour votre peine.
– Merci Paul, ce sera certainement un plaisir de travailler pour vous.
L’apéritif arriva, puis ils dégustèrent le repas. Paul mena largement la discussion, racontant des souvenirs liés à son métier. Sylvie l’écouta d’un air très intéressé, il en avait des choses à raconter, et dire qu’elle se retrouvait à cette table pour avoir voulu faire la prostituée d’un soir. Enfin la tournure que prenaient les événements était très plaisante. Elle soupçonnait Paul d’être un personnage pas tout à fait comme les autres, elle en avait un aperçu, mais sans doute seulement un aperçu. Elle en apprit un peu plus quand le café fut servi, quand Paul narra un autre chapitre de son histoire.
– Quand je vous ai accosté tout à l’heure en train d’essayer de vous prostituer, je vous ai dit que j’avais une dette envers les prostituées, je vais vous expliquer pourquoi.
Il se tut un instant, à la recherche de ses souvenirs.
– Je suis sans doute né un peu avant Noël 1933, quand je dis sans doute, c’est que personne ne le sait. Je fus trouvé abandonné dans un couffin devant la porte d’un bordel le soir de Noël. Un petit mot m’accompagnait : « Je m’appelle Paul et je demande votre pitié car ma mère ne peut pas s’occuper de moi ».
Il regarda Sylvie avec un sourire mélangé de tristesse et de bonheur.
– Le soir de Noël le bordel était exceptionnellement fermé, c’était en quelque sorte la fête du personnel. Quelqu’un a entendu mes pleurs, c’est ainsi que l’on me découvrit sur le pas de porte. D’après ce que l’on m’a raconté, ce fut presque une fête, toutes les femmes présentes voulaient me prendre dans leurs bras. Certaines pleuraient de tristesse, d’autres de bonheur, même la taulière y alla de sa petite larme. On parla longuement afin de savoir ce que l’on allait faire de moi. Il apparut bien vite dans leurs esprits que c’était un signe du destin, qu’il fallait que je reste là. La taulière imagina un plan qui fonctionna à merveille. Il me fallait une mère officielle et surtout la complicité d’un médecin pour la déclarer. Elle avait dans ses connaissances un toubib pas trop regardant sur certaines choses, pourvu que le prix soit à la hauteur de son silence. Une nouvelle pensionnaire, que l’on n’avait pas encore trop vue, une prostituée enceinte dans un bordel cela ne passe pas inaperçu, accepta de devenir ma mère par procuration. C’est ainsi que Rolande Chambrier devint officiellement ma mère. On m’a raconté qu’il n’y eut pas trop besoin de lui forcer la main, elle accepta presque en faisant des sauts de joie. J’appris par la suite qu’elle avait été mariée et que son mari l’avait abandonnée parce qu’elle ne pouvait pas avoir d’enfant, ce fut une de ses revanches sur la vie. Elle n’eut pas à souffrir financièrement, car chacune participa à la layette, à la nourriture et à ma petite éducation. J’avais non pas une mère, mais une dizaine, qui toutes me souriaient et s’occupaient de moi. Quand j’entends quelqu’un dire que la mère de l’autre est une pute, il ne sait pas le bonheur que cela peut représenter pour moi.
Sylvie se taisait subjuguée par les paroles de Paul. Après un silence partagé de part et d’autre, elle osa une question :
– Et vous avez grandi dans une maison close ?
– Mais oui, j’ai fait mes premiers pas dans une maison close. Ma mère adoptive s’occupait de moi, tout le monde s’occupait de moi. Je n’ai en fait jamais songé que j’étais dans un bordel, tout cela me paraissait normal, je croyais que c’était une sorte de bistrot dans lequel les gens venaient boire, on buvait d’ailleurs beaucoup. Quand je voyais un couple entrer dans une chambre, je croyais qu’ils allaient écouter la radio, c’est aussi ce que l’on me disait. Ce n’est que plus tard, vers l’âge de neuf ans, que j’ai commencé à me douter de quelque chose. Je n’étais d’ailleurs plus là que pour les vacances.
– Pour les vacances ?
– Quand j’eus l’âge d’aller à l’école, la taulière m’envoya dans une école religieuse, qu’elle paya d’ailleurs en grande partie de sa poche. Je rentrais pour les fêtes et les vacances. Ma mère m’envoya quelquefois chez un de ses oncles qui était paysan dans le Cantal. Pendant la guerre j’adorais aller là-bas, on mangeait comme des rois, ce qui n’était pas le cas partout.
– La maison a continué d’être ouverte pendant la guerre ?
– Oui c’était ouvert, il y avait juste la clientèle qui changeait, une clientèle en uniforme.
– Et après la guerre ?
– A la fin de la guerre, j’allais sur mes douze ans, mais c’est surtout en 1946 que les choses ont changé, la fameuse fermeture. Mais n’allez pas croire que les choses tournèrent mal. Ma mère s’est mariée avec un de ses clients, un monsieur très bien, fraîchement veuf. Oui, cela arrive, en d’autres temps cela aurait été impossible, mais les dames devaient se recycler si on peut employer cette expression. Elle m’a fait comprendre la chose à sa manière, pour moi ce ne fut pas trop difficile car je trouvais ce monsieur plutôt sympathique. Il aimait ma mère et moi j’étais un peu ce fils qui avait été tué à la guerre. Ce qui ne gâchait rien, c’est qu’il était très aisé, il possédait une usine de textiles dans le Nord qu’il a vendue en prenant sa retraite. A son décès, il a légué une belle somme d’argent à ma mère, dont j’ai récupéré une bonne partie à sa mort. Ma mère est morte il y a quinze ans, elle avait 82 ans. Vous allez certainement me demander comment s’est passé la suite après 1946. C’est simple, j’ai fini mon école normale et j’ai étudié les arts, mon beau-père a payé toutes mes études. Mais vous avez sans doute encore une question à poser, si vous avez bien suivi, non ?
Sylvie rattrapa au vol le sourire de Paul et formula la question en espérant que ce soit la bonne.
– Comment avez-vous appris que votre mère n’était pas votre mère ?
– C’est bien la question que j’attendais, confirma Paul. Eh bien, les circonstances furent un peu particulières. En 1948, ma mère attrapa une infection après un refroidissement. On n’a jamais bien su ce que c’était, mais on a cru qu’elle allait mourir. A l’hôpital, elle me raconta cette partie d’elle que je ne connaissais pas. Je fus bouleversé d’apprendre qu’elle n’était pas ma mère, mais je n’ai rien dit qui la mette dans tous ses états. Je lui ai simplement dit que pour moi, je n’avais qu’une mère et que c’était elle. Après, en y réfléchissant bien, j’ai dû m’avouer que sans elle je ne sais pas ce que je serais devenu. Il n’était pas nécessaire de lui causer du mal, je devais accepter et fermer ma gueule. Par chance, elle surmonta son mal. Elle comprit un peu plus tard que pour moi rien n’avait changé, quand je lui ai demandé d’organiser un Noël avec toutes les anciennes du bordel qu’elle pourrait retrouver, je savais qu’elle avait gardé des contacts.
– Et cela arriva ?
– Oui le jour de Noël 1949, c’était en quelque sorte mon seizième anniversaire. Presque toutes celles qui m’avaient chouchouté étaient présentes, la taulière et son mari avaient également fait le déplacement. Le repas avait été organisé dans un atelier de l’usine à mon beau-père. Il avait interdit les cadeaux, mais il remit à chacune un foulard en soie avec des petits cœurs imprimés et une sorte de reconnaissance de dette sur laquelle il était spécifié que si l’une d’entre elles avait des problèmes, elle pouvait toujours venir le trouver, il verrait ce qu’il pourrait faire pour l’aider. De plus, si l’une cherchait du travail, il ferait tout son possible pour lui en trouver dans son usine. Ce fut pour moi un grand moment, ne pas connaître ma vraie mère et retrouver toutes celles qui pouvaient prétendre l’avoir été à un moment ou à un autre. Voyez-vous, cela fait plus de cinquante ans que cela s’est passé, mais c’est comme si c’était hier.
Sylvie crut voir quelques larmes dans les yeux de Paul, cela ne dura pas. Il prit un air sévère en la regardant doit dans les yeux.
– Maintenant écoutez-moi bien. Ce soir vous avez voulu vous prostituer, je comprends vos raisons et je ne veux pas vous juger. Comme vous avez pu le comprendre, j’ai fréquenté des prostituées une bonne partie de ma vie, mais je n’ai jamais été un client. Je les aime à ma manière, car je sais qu’elles ressemblent plus à des anges qu’à des diables. Le diable, c’est le client, enfin pas tous, mais beaucoup. Le pire, c’est celui qui vit de leurs charmes, celui-là c’est un moins que rien à mes yeux, j’ai quand même connu de très rares exceptions, le mari de la taulière en était une. Je vais encore vous faire une confidence. La maison où j’ai grandi existe toujours, elle est maintenant une maison résidentielle. L’entrée n’a pas changé, elle est pratiquement identique à celle de jadis, mais il n’y a plus de lanterne rouge. J’ai pris des dispositions pour quand je ne serai plus là. Je veux qu’on m’incinère et que l’on aille jeter discrètement mes cendres devant la maison sur le pas de porte. Ce sera ma manière de retourner une dernière fois dans cet endroit où j’ai connu des gens bien, chers à mon cœur. Maintenant, promettez-moi de ne jamais plus tenter de vous prostituer. Je vous donne presque un ordre.
Sylvie le regarda mais resta muette, mais Paul lut dans ses yeux son consentement. Il regarda son assiette vide, réfléchit un moment et continua :
– Je vais voir ce que je peux faire pour vous aider. Nous commencerons par la traduction du livre, ce sera un début. Dans les milieux de l’art nous avons besoin de personnes qui parlent les langues, surtout l’anglais. Nous avons beaucoup d’Américains, il faut aller les chercher à l’aéroport, les déposer à un hôtel, les amener dans les galeries, même les musées. On appelle cela des hôtesses, mais ce n’est pas péjoratif, ce sont des employées comme les autres. De plus, il ne faut pas trop qu’elles ressemblent à la fée Carabosse, un peu de charme les mets à l’aise. Avez-vous un permis de conduire ?
– Oui je l’ai passé l’an dernier, un peu avant la mort de mes parents, donc je peux conduire.
– Parfait, je vais faire des recherches, mais je crois que je connais une galerie qui cherche une personne comme vous. Au pire si ce n’est pas le cas, nous chercherons ailleurs. Retrouvons-nous ici après-demain dans la soirée, j’aurai sûrement des nouvelles. En attendant, je vais encore vous donner 200 euros, vous pourrez envisager de payer votre loyer et le reste c’est une avance sur la traduction. Vous voyez, vous ne pouvez plus reculer, vous me devez un certain nombre de mots anglais. Au fait, pour le livre que j’écris, je n’ai pas encore de titre définitif, auriez-vous une idée ?
Sylvie fut un peu surprise par la question. Cela lui parut bizarre qu’un homme comme lui cherche auprès d’une presque inconnue, une idée de titre pour un livre. Elle se mit à réfléchir et finalement répondit :
– L’Art des souvenirs, cela me parait bien.
Paul se mit à sourire.
– Bravo, c’est un des titres que j’avais envisagé, je crois que je vais l’adopter. Si nous buvions un petit coup de champagne pour fêter cela ?
– Oui je veux bien pour vous faire plaisir.
– Joyeux Noël Sylvie !
– Joyeux Noël Paul et merci !
– Ne me remerciez-pas, ce que vous ne savez pas encore, c’est que je vous ai trouvé là où il y a exactement 72 ans on m’a trouvé moi…
En passant

Bas nylons et Noël au Cashbox

 

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Comme nous approchons de Noël, j’ai imaginé que pour un artiste un très beau cadeau de Noël serait d’être no 1 au Cashbox le fameux jour. C’est sûr, le cas s’est produit autant de fois qu’il y a eu de Noëls depuis que le Cashbox existe. Voici de 1955, l’avènement du rock, à 1970, ceux qui eurent cette chance. Parmi eux, deux purent fêter cela deux fois, et ce n’est pas forcément ceux auxquels on pourrait penser. Gloire à Jésus au plus haut du Cashbox !

1955

1956

1957

1958

1959

1960

1961

1962

1963

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1965

1966

1967

1968

1969

1970

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En passant

Peter Pan fait son cinéma (7)

Suite des chroniques de notre ami Peter Pan. Merci à lui.

Distribution

  • Victor Mature (VF : Jacques Erwin) : Demetrius
  • Susan Hayward (VF : Claire Guibert) : Messaline
  • Michael Rennie (VF : Marc Valbel) : Pierre
  • Debra Paget (VF : Claude Winter) : Lucia
  • Anne Bancroft (VF : Nelly Benedetti) : Paula
  • Ernest Borgnine (VF : Pierre Morin) : Strabo
  • Jay Robinson (VF : René Bériard) : Caligula
  • Barry Jones (VF : Paul Villé) : Claude
  • William Marshall (VF : Marcel Painvin) : Glycon
  • Richard Egan (VF : Pierre Leproux) : Dardanius
  • Charles Evans (VF : Richard Francœur) : Cassius Chaerea
  • Fred Graham (VF : Claude Péran) : Décurion
  • Robert E. Griffin (VF : Jean Violette) : Flavius
  • Dayton Lummis (VF : Raymond Rognoni) : magistrat

 

En passant

Bas nylons et un Auguste sans Renoir

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Faisons connaissance avec un photographe vers la Belle Epoque. Ayant exercé divers métiers c’est finalement avec la photo qu’il obtient une certaine renommée. Une de ses facettes, c’est de s’intéresser au spectacle de la rue et surtout les petits métiers. Vision photographique et savoureuse d’une autre époque magnifiée par le sépia, plus de cent ans après c’est toujours un must.

Jean Eugène Auguste Atget, né le  à Libourne et mort le  à Paris, est un photographe français.

Il est principalement connu pour ses photographies sur le Paris de la fin du xixe et du début du xxe siècle.

Eugène Atget est né d’un couple d’artisans de la banlieue parisienne. Orphelin à l’âge de cinq ans, il est élevé par ses grands-parents à Bordeaux. Après de courtes études secondaires, il s’embarque comme garçon de cabine sur un paquebot de ligne et travaille, de 1875 à 1877, sur des lignes desservant l’Amérique du Sud.

En 1878, de retour à Paris, il tente d’entrer, sans succès, aux cours d’art dramatique du Conservatoire. Il doit alors accomplir son service militaire. En 1879, il tente de nouveau le Conservatoire et réussit, mais l’assiduité est incompatible avec ses obligations militaires. Il est exclu du Conservatoire en 1881. Il commence une carrière d’acteur qu’il poursuivra durant quinze ans, sans grande réussite : il joue des rôles mineurs dans des théâtres de banlieue. En 1885, il entre dans une troupe ambulante de comédiens. Son métier lui permet de rencontrer, en 1886, Valentine Delafosse-Compagnon (1847-1926), qui deviendra sa compagne.

L’année suivante, victime d’une affection des cordes vocales, il abandonne le théâtre et Paris pour se lancer dans la peinture, le dessin puis la photographie. Dès 1890, il est de retour à Paris pour s’essayer à la peinture, sans grand succès. S’il ne joue plus sur scène, Atget continue longtemps d’entretenir sa passion pour le théâtre, en donnant notamment des conférences sur cet art dans les universités populaires, et ce jusqu’au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

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