En passant

Bas nylons et des allumettes pleines de souffre

*****

La pochette d’allumettes

L’orage grondait au loin depuis un moment, quelques gouttes de pluie commencèrent à tomber. La ville baignait dans une lumière de début de soirée, accentuée par la noirceur du ciel. L’averse se transforma rapidement en déluge. Un couple surpris par son intensité franchit la porte d’entrée d’un café pour se mettre à l’abri. Ils n’avaient pas prévu de s’arrêter à cet endroit, mais le sort en avait décidé autrement. Le couple désirait aller manger ailleurs, le portier de l’hôtel où ils logeaient leur avait chaudement recommandé l’adresse d’un très bon restaurant. Ils ne connaissaient pas très bien la ville, ils étaient de passage, venus chez un notaire afin de faire les démarches pour toucher un modeste héritage. Le mari du couple avait appris le décès d’une sœur à son défunt père qu’il n’avait jamais vue. Son père ne lui en avait que très peu parlé, une brouille familiale les avait fâchés sans espoir de réconciliation. Comme il était le seul parent que cette tante avait encore, elle avait décidé de lui léger les quelques biens qu’elle possédait. D’après les dires du notaire, ces biens se résumaient en une modeste maison de banlieue, une petite somme d’argent, le mobilier et les quelques objets qui pouvaient se trouver dans la maison. A lui de voir ce qu’’il en ferait après l’entrevue prévue pour le lendemain matin.

A vrai dire, l’héritier ne savait pas très bien ce qu’il en ferait, il était presque un peu gêné. Une dame, qui était malgré tout sa tante, avec qui il n’avait jamais cherché à entrer en contact, lui léguait ses biens. Ce n’était pas complètement de sa faute, mais son père lui avait signifié qu’il n’admettrait jamais qu’il prenne contact avec elle. Pourquoi ? Il n’eût jamais de réponse. Enfin il n’allait pas en faire un drame, cet héritage devait dans doute être quelque chose de plutôt agréable.

Le café était vide, une dame s’affairait derrière le comptoir et s’adressa à eux :

– Je suis désolée mais nous sommes fermés, le patron a été victime d’un arrêt cardiaque et il a été emmené en urgence à l’hôpital. Je suis la serveuse et je suis restée ici pour ranger un peu les affaires. Tout à l’heure, je suis sortie pour une course et quand je suis revenue j’ai oublié de refermer la porte, c’est pour cela que vous avez pu entrer. Mais je suppose que vous êtes entrés pour vous mettre à l’abri, à voir ce qu’il tombe dehors.

– C’était en effet notre intention et nous aurions aussi voulu manger.

– Manger est impossible, mais si vous voulez rester en attendant que la pluie cesse, faites comme chez vous, j’en ai encore pour un moment.

– Désirez-vous un rafraîchissement ? Je vous l’offre bien volontiers en attendant.

– Vous êtes bien gentille, mais vous avez du travail.

– Ce n’est pas à la minute, et puis j’ai envie de boire un petit apéritif après toutes ces émotions. Je prends un verre de rosé, je vous en offre aussi un ?

– Volontiers, ma femme et moi, nous l’adorons.

– Vous n’êtes pas d’ici ? questionna la serveuse.

– Non je suis venu ici pour un petit héritage, nous avons rendez-vous avec le notaire demain matin. A propos peut-être savez-vous où se trouve son cabinet ? C’est à la rue d’Amsterdam.

– Je suppose qu’il s’agit de Me Riboulet ?

– Vous le connaissez ?

– En effet, il vient quelquefois ici comme client, son cabinet est juste en face de la gare, à deux pas d’ici.

– Très bien, merci, cela nous évitera de chercher demain matin. Nous avons rendez-vous à son cabinet, mais nous devons ensuite aller à la maison que j’ai héritée.

– Vous avez hérité d’une maison ?

– D’après ce qu’il m’a dit c’est une modeste maison. Je n’en ai pas vraiment besoin, je pense qu’on la vendra, j’en profiterai d’en parler au notaire, il acceptera sans doute s’en occuper.

L’homme voulut allumer une cigarette, comme il n’avait pas de briquet, il prit une pochette d’allumettes publicitaire à en-tête du bistrot dans un petit présentoir destiné à la clientèle en manque de feu. Il alluma sa cigarette et mit distraitement les allumettes dans sa poche. La conversation continua sur des banalités jusqu’à ce que la serveuse constate :

– La pluie s’est calmée.

– Nous pourrons quand même aller manger là où on avait prévu d’aller, c’est un peu plus loin, sur la place centrale. Madame, nous vous remercions de votre amabilité, j’espère que tout ira bien pour votre patron. Nous vous souhaitons une bonne fin de soirée malgré tout.

– Bonne soirée à vous, j’espère que tout ira bien pour vous demain.

– Au revoir !

Le lendemain, le couple se rendit chez le notaire. L’accueil fut très cordial. Comme le couple le soupçonnait, l’héritage était modeste, la somme d’argent, une fois déduit les frais de succession, leur permettrait une ou deux petites folies sans plus. L’inconnue restait la maison, le notaire avait fait une estimation de sa valeur sans toutefois aller plus loin dans les détails. Ils se déplacèrent pour aller la visiter.

Elle était située dans une petite rue proche d’une grande zone industrielle qui était venue se coller à elle au fil des ans. Elle comprenait deux étages et un petit jardinet. L’aspect extérieur paraissait délabré, mais avec un bon coup de peinture, on pouvait lui imaginer une apparence plus coquette. Le notaire remit les clés.

– Je vous laisse, vous êtes maintenant chez vous, tout ce qui est à l’intérieur vous appartient, n’attentez toutefois pas y trouver des pièces d’or, je suis sûr que la défunte n’en a pas caché à quelque part. Venez demain à mon étude en début d’après-midi, il y aura encore quelques formalités à remplir et nous parlerons éventuellement de la mettre en location ou en vente ainsi que nous en avons discuté tout à l’heure, car comme je l’ai compris vous ne souhaitez pas vous établir ici. Je vous souhaite une belle journée. A demain !

Le couple entra dans la maison, un peu impressionné. Entrer dans une maison que vous n’avez jamais vue et pouvoir vous y comporter comme vous le désirez, fouiller toutes les armoires, ouvrir tous les tiroirs, surprendre d’éventuels secrets, vous dire que tout ce qui se trouve là est à vous, peut susciter un étrange sentiment.

L’exploration commença. Comme ils s’y attendaient, c’était un intérieur banal rempli de choses usuelles, de la vaisselle, des meubles, des bibelots n’ayant aucune valeur significative, le tout en quantités modestes, parfois en usure avancée.

Tout se déroula dans une indifférence devenue assez rapidement une routine. Mais quand ils arrivèrent dans ce qui devait être la chambre à coucher de la défunte, une photo posée sur un meuble attira leur attention. Ce fut l’homme qui le premier la vit, il la montra à sa femme, et ils se regardèrent.

– Tu as vu cette dame à côté de mon père, comme elle ressemble à la dame du café hier soir ?

– Oui en effet, c’est troublant et c’est bien ton père qui est avec sur la photo.

– Tu sais si ta tante a eu une fille ?

– Je ne crois pas, mon père ne m’en a jamais parlé. Je crois savoir qu’elle n’était pas mariée. Enfin avec lui, je ne suis sûr de rien. Mais elle a très bien pu avoir une fille hors mariage, ce sont des choses qui arrivent, c’est peut-être une des raisons pour laquelle ils se faisaient la gueule. Père était assez con pour ça.

– Pour sûr, elle lui ressemble comme deux gouttes d’eau.

– Je vais prendre la photo avec moi, ce soir nous retournerons dans le bistrot, peut-être que la dame sera là et pourra nous donner des explications.

– Non, attendons plutôt demain, nous en discuterons avec le notaire, il doit bien savoir si elle a eu une fille. D’ailleurs, à ce qu’il nous a dit, tu étais le seul héritier, ce serait quand même bizarre que ta tante ne la fasse pas figurer sur le testament. Elle peut l’avoir déshéritée, tu nous vois aller dans le bistrot discuter avec la servante. Je pense qu’il y a des histoires qu’il ne faut pas remuer.

– Tu as sans doute raison, attendons demain. Finissons notre exploration, je crois que nous avons bientôt tout vu. Ensuite filons, cette maison commence à me courir. Nous en discuterons encore, mais pour moi il faut s’en débarrasser.

Le lendemain, ils se rendirent à nouveau chez le notaire qui les reçut aussi cordialement que la veille.

– Alors l’exploration a été bonne, je pense que je ne vous ai pas menti, vous n’avez pas trouvé un trésor enfoui ?

– En effet pas de trésor, mais une chose nous a intrigués.

– Laquelle, j’essayerai de vous éclairer.

Il montra la photo au notaire.

– Sur la photo, il y a mon père et connaissez vous la personne à côté de lui ?

Le notaire regarda attentivement la photo et répondit :

– Si je la connais ? Mais bien sûr, c’est votre tante quand elle était beaucoup plus jeune.

– Savez-vous si ma tante avait eu une fille ?

– Elle n’a jamais eu d’enfants, du moins elle n’en a jamais déclaré à l’état civil, je suis formel.

– Je vous pose la question, car nous avons rencontre avant-hier une personne qui lui ressemblait comme une jumelle, elle était serveuse dans un café, elle nous a d’ailleurs dit qu’elle vous connaissait.

– C’est possible, mais je ne vois pas, dans quel café ?

L’homme sortit la pochette d’allumettes et regarda le nom inscrit. Il voulut la monter au notaire, mais il se ravisa et dit seulement :

– Café de l’Etoile…

– Vous avez dû vous tromper, tant sur ma personne, vous avez sans doute mal compris, que sur le bistrot. Il n’existe plus depuis longtemps. Je sais que mon père s’arrêtait quelquefois pour boire un café. Il m’a raconté une histoire à propos de cet endroit. Quand un des tenanciers est mort, peu après, une des employées s’est présentée chez mon père pour acheter une maison. Elle lui a raconté qu’un client de passage lui avait dit qu’une certaine maison, qu’elle a achetée par la suite, était à vendre. Le problème, c’est qu’il était en transaction pour la vendre, les papiers n’étaient pas encore signés. Il s’est toujours demandé par quelle indiscrétion elle avait été au courant. Il a questionné le vendeur qui lui a juré qu’il n’en avait jamais parlé à quiconque, et que si cela avait été le cas, il n’aurait pas eu besoin d’un notaire pour la vendre, c’était autant de gagné. Peu importe, la cliente était sérieuse et solvable, peu importe si elle lisait dans les astres. Il s’agissait d’une maison à l’ouest de la ville, du côté où se situe la vôtre. Je ne sais pas exactement laquelle, ce sont les affaires à mon père, il a fait des centaines de transactions de ce genre. C’est un peu comme si quelqu’un s’était présenté chez moi avant-hier pour me dire qu’il voulait acheter votre maison. Car je suppose que vous allez la vendre n’est-ce pas ?

En effet, le couple chargea le notaire de liquider cette maison après une estimation de sa valeur qui semblait correcte aux deux parties. Il retourna sur les lieux du bistrot. En lieu et place, il trouva un magasin d’habillement. L’apparence extérieure de la maison était bien la même, mais à l’intérieur il n’y avait plus trace de chaises ou de tables, des mannequins habillés à la dernière mode attendaient le client. Ils doutèrent un instant d’avoir retrouvé le bon endroit, pourtant le numéro de la rue correspondait bien à l’ancienne adresse, l’arrêt du bus en face portait le même nom que le bistrot, le reste ressemblait bien à ce qu’ils avaient vu deux soirs avant.
Ils se regardèrent dans les yeux.

– Tu crois que nous sommes fous ? demanda la femme.

– Voici la preuve que nous ne le sommes pas, dit l’homme en montrant la pochette d’allumettes.

4 réflexions sur “Bas nylons et des allumettes pleines de souffre

  1. Bonjour M. Boss,
    Belle histoire qui tient en haleine jusqu’à la fin et laisse toute imagination au lecteur pour en déduire quelque chose, sans en être sûr….une histoire au final qui vous hante vous même, car votre cerveau ne peut pas en rester là , et cherche des explications logiques, des certitudes ou pas ???
    Bon dimanche
    cooldan

    • Hello Cooldan,
      Eh oui nous sommes parfois confrontés au bizarre, Des choses qui arrivent sans que l’on soit à même de les expliquer concrètement. Je me suis inspiré pour mon récit d’une histoire que j’ai vécue en ayant eu une vague l’impression de m’être retrouvé à une autre époque, dans les années 1950. Je n’ai pas fait plus de cas de cette histoire jusqu’au jour où je suis tombé sur un site qui mentionnait l’endroit comme un « passage » vers un autre monde. Il était fait mention qu’il fallait une présence féminine pour que cela se produise, ce qui était le cas puisque j’étais avec ma copine d’alors. C’est ainsi que j’ai repensé à cette histoire que j’avais presque oubliée.Je n’en sais rien de plus. Cela m’a servi de base pour mon histoire, mais il n’y a jamais eu de dame qui ressemblait à une autre, ni de pochette d’allumettes, ni d’héritage, tout ça c’est de l’imaginaire. Remarquez que cela m’arrangerait de trouver un passage pour aller chercher des beaux collectors à l’époque où ils étaient dans les magasins de disques. Je suis prêt a acheter un billet pour voyager dans le temps…
      Bonne semaine

  2. Bonsoir Mr Boss,

    Quelle histoire !!
    Un vaudeville. Qui est qui ?
    « Quel secret de famille la brave tante cachait-elle ? Et cette troublante ressemblance avec la tenancière de la brasserie locale ?
    Ce qui n’était qu’une banale visite de reconnaissance se transformait à présent en un incertain jeu de piste. Chaque élément apportait son lot de questions… »
    Voilà qui ferait un bon début d’intrigue policière.
    Amicalement. Peter.

    • Hello Peter,
      Merci. Alors pour toutes ces questions, je n’ai rien décidé, au lecteur de choisir. J’aime assez les récits qui n’ont pas de vraie épilogue, c’est mieux pour l’imagination.Comme disait San-Antonio à quelque part : « Pour le prix que vous payez pour le bouquin, vous ne voudriez pas que je vous donne encore le nom du coupable, non ? »
      Bonne semaine

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