En passant

Bas nylons et des papiers de Zola


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Emile Zola, ce nom que l’on nous faisait connaître dès l’enfance à travers les leçons à l’école. Nous avons tous dans la tête le souvenir de l’un ou l’autre de ses romans ou de ses nouvelles. A l’instar de Victor Hugo, il fut aussi un des grands observateurs du monde qui l’entourait. On connait l’écrivain, mais il fut aussi journaliste littéraire et politique, un polémiste avec un engagement pour toutes les causes qui lui semblaient justes. Sa plus célèbre intervention « J’accuse…! » est entrée dans l’histoire. Une facette de l’écrivain que l’on connaît sans doute moins, c’est la minutie qu’il apporta à la construction de ses récits. Un livre « Carnets d’enquêtes » publié en 1986, compilés et recueillis par Henri Mitterand, s’attarde et fouille dans les manuscrits de l’écrivain. On y découvre que Zola est le journaliste qui se meut en écrivain. On peut imaginer que les décors, les lieux dans lesquels se déroulent les actions, les objets, le visage de ses héros, correspondent à des situations qui reflètent la réalité observée par les yeux de l’auteur. C’est peut-être aussi à cause de cela qu’il s’intéressa à la photographie, lui permettant de rassembler en une image, ce qu’il aurait dû écrire en cinquante mots. Ces carnets sont l’ébauche de ses récits, il note au passage des petits détails, la jupe rapiécée d’une mère de famille qui apparaîtra dans Germinal. Les mines, il ne les imagine pas, il y va. Il visite, descend dans un puits, note ses impressions sur la chaleur qu’il y fait, observe les chevaux qui servent à tirer les chariots et qui ne sortiront de là qu’une fois morts. Il documente ainsi son roman, sans oublier la moindre goutte d’eau qui tombe sur le toit des maisons. La publication de Germinal en 1885, ne lui vaudra pas que des amis. La description du travail pénible dans les mines fera monter au créneau les « bienveillants » patrons, les mêmes que ceux qui quelques années plut tôt disaient qu’abandonner le travail des enfants allait ruiner l’économie. Bien entendu le déjà très conservateur Figaro, via une chronique de Henry Duhamel, veut traiter Zola de menteur et décrit une situation idyllique sur le travail à la mine, la voici…

 

 

Le lendemain, réponse de Zola, qui mouche le journaliste au nez pas très propre et qui ignorait l’adage qui dit que la vérité finit toujours par triompher.

Ce n’est pas la première fois que Zola remue la boue, un autre de ses livres a déjà fait scandale Nana, publié en 1880. En réalité, il est déjà publié sous forme de feuilleton. On dit que le scandale fut égal à l’ampleur du succès. On s’interroge : « Comment Zola se vautre dans les milieux de la prostitution, des courtisanes, si chères a Balzac? ». Roman quadrupède, chiennerie, égout collecteur, furent quelques uns des qualificatifs employés. En fait, Balzac ne fréquente pas les prostituées, du moins n’est-il pas client. Mais il sait observer, j’ai vu et écouté, dit-il. C’est la première fois qu’on met un écrivain sur la sellette, ce qu’il a fait ou pas fait. Il n’en a cure, ses sources de renseignements sont sûres, il a son équipe d’enquêteurs, même s’il ne les a jamais envoyés en mission, il sait les faire parler. Il est déjà célèbre, on dit de lui qu’il est un homme jovial et cordial, et on lui parle volontiers, en plus il sait détecter le mensonge dans la parole des autres.

Dans Le Charivari, journal satirique,  on parle déjà du roman de Zola en 1879, alors qu’il n’est encore que feuilleton. Accusé « d’outrager la vérité », Zola dira : « Il se peut que je commette des fautes de détail ».

Mais s’il est un écrit où il a excellé, c’est bien toute l’étude qu’il a consacrée à planter le décor de « La Bête humaine ». Pour ceux qui ne connaissent pas le livre, Zola imagine son histoire dans les décors du chemin de fer. C’est une histoire que l’on peut qualifier de policière, elle en a tous les ingrédients. Comme le principal protagoniste, Jacques Lantier, est un mécanicien de locomotive, il n’en fallait pas plus à Zola pour s’intéresser aux trains. L’histoire se déroule vers la fin du Second Empire, une époque où le chemin de fer est une gigantesque araignée qui tisse peu à peu sa toile sur la France. Le roman parut en 1890 et Zola passa de nombreuses journées, deux mois semble-t-il, avant sa publication à se fondre dans le décor du rail. Ses notes sont un très précis descriptif de tout ce qui peut concerner la vie dans les gares et sur les trains. N’oublions pas que comparé au rail d’aujourd’hui, c’est un peu suivre l’évolution entre les signaux de fumée et le téléphone portable. Il y avait des dizaines petits métiers qui ont aujourd’hui disparus, lampiste, serre-frein, cantonnier. Puisque l’histoire a pour héros malheureux un mécanicien, Zola serre son enquête autour de lui. Il est le principal personnage qui fait rouler le train. Sa locomotive est presque sa propriété, il s’occupe en principe toujours de la même, elles ont toutes un nom, la Lison dans l’histoire. Il la soigne, la graisse, la chauffe, signale les défectuosités. Il est responsable de tout ce qui peut arriver quand il la conduit, c’est lui qui observe et respecte la signalisation, dialogue avec le personnel par l’intermédiaire du sifflet, par exemple deux coups de sifflet prolongés signifie que l’on demande le départ. Si c’est possible, il sera répondu par l’ouverture d’un signal ou un autre acte que le mécanicien peut interpréter. On peut aussi commander le serrage des freins aux vigies par le même moyen quand le train roule. Son principal collègue est le chauffeur, c’est une fonction moindre qui consiste à alimenter le foyer en charbon, toujours selon les ordres du mécanicien. Il peut aussi lui être demandé de remplacer brièvement le mécanicien, pour observer le trafic ou la signalisation en cas de besoin. Mais il n’a pas le droit de conduire la locomotive en cas d’empêchement du mécanicien, sauf à partir d’une certaine élévation dans la hiérarchie, mais uniquement jusqu’à la gare suivante. On découvre aussi une facette, révélée par Zola, que peu de gens connaissent. S’il faut 100 frs de charbon pour aller de A jusqu’à B, et que le mécanicien n’en consomme que pour 80 frs, la compagnie encaisse la moitié des 20 frs restants, l’autre moitié est donnée au mécanicien. Il en va de même pour le graissage. On imagine alors toutes les astuces d’un bon mécanicien pour rouler à l’économie, profiter des descentes, du vent favorable. ordonner un dosage de charbon judicieux au chauffeur, mais il faut quand même tenir la vitesse et l’horaire. L’autorité suprême dans un train est celle du chef de train, il peut éventuellement donner des ordres au mécanicien, il est seul juge et est aussi responsable de l’attelage de la locomotive au train à remorquer. Sa place est dans un fourgon immédiatement derrière la locomotive.
Puisque son histoire se déroule sur la lige Paris – Le Havre, Zola fera le voyage et avec l’autorisation de directeur de la compagnie, pourra aller observer tout ce qui se passe dans la locomotive, les dépôts, les bureaux, les aiguilleurs, les garde-barrières. Dans ses notes d’une cinquantaine de pages, l’écrivain plante l’ossature de son roman. il se renseigne aussi sur un point essentiel qui surviendra dans l’histoire, que se passera-t-il si le mécanicien ne conduit plus sa machine alors que le train roule ? Dans le meilleur des cas, le train s’arrêtera de lui-même faute de combustible. On peut imaginer d’autres cas plus tragiques, mais la solution envisagée par Zola se trouve dans son livre et elle est à découvrir si ce n’est fait.
On parlant de ce roman on ne peut pas oublier le magnifique film qu’en a tiré Jean Renoir en 1938. On y retrouve Jean Gabin dans un rôle du mécanicien qu’il a particulièrement apprécié, car il a vraiment appris et a réellement conduit une locomotive à vapeur pour les besoins du rôle, un rêve d’enfant a-t-il dit. On trouve également Julien Carette dans le rôle du chauffeur et Fernand Ledoux dans celui du sous-chef de gare du Havre. Simone Simon incarne sa femme, la maîtresse de Gabin. Si le film prend quelques libertés avec l’oeuvre de Zola, l’ambiance n’en est pas moins bien restituée, pas toujours facile de transposer un romancier de cette envergure au cinéma. Mais Renoir n’est pas le premier venu, c’est un monument comme l’auteur. Le film pour des raisons pratiques est transposé dans les années trente. Pour les nostalgiques de la vapeur, c’est aussi un documentaire.

Une Pacific 231, la locomotive, l’autre héroïne du film. A propos savez-vous ce que désignent les chiffres ? Vous le voyez sur la photo. Le 2 désigne le nombre de petites roues à l’avant, le trois, les grandes roues, le 1, la petite roue arrière. Comme pour les wagons, les roues doivent être mobiles et indépendantes entre l’avant et l’arrière, car dans un courbe accentuée, le train déraillerait si elles étaient alignées sur le même axe inamovible.

 

Une extrait des carnets de Zola

S’intéresser à l’oeuvre de Zola est un travail de Titan, je n’ai retenu ici que trois histoires survolées. Mais le livre qui contient ses carnets convient bien à mes visions de l’histoire, il y a la grande et la petite, cette dernière est souvent celle qui nous éclaire sur l’autre.

Source, Gallica, BNP, DP

8 réflexions sur “Bas nylons et des papiers de Zola

  1. Bonjour M. Boss,
    Emile Zola dit sur l’avant dernière coupure de journal de votre post : l’ambition d’une poignée de politiciens pour s’occuper de la santé et de la richesse de ses enfants : ….on en est bien toujours là de nos jours !!
    Bon week end
    cooldan

    • Hello Cooldan,
      Très juste et ce n’est pas près de changer. D’ailleurs la plupart des critiques contre Zola émanaient de nantis et des politiciens à leur service. Je pense qu’avec les moyens de l’époque Zola était un fin observateur. C’est un peu ce que sera Albert Londres plus tard, des hommes qui allaient dans le terrain et ne se contentaient pas de discussions de salon.
      Bonne semaine

  2. Bonjour Messieurs,

    Emile Zola fait partie , avec Victor Hugo, de ces grands penseurs et écrivains de notre panthéon littéraire. Qui n’a pas une fois, ouvert un roman, né sous la plume de ce génie. Comme lui, Zola a scruté avec une minutie quasi scientifique la société française de son temps. Avec un souci de vérité, il a dénoncé les travers du profit industriel et ses conséquences sur le peuple ouvrier.
    A ce titre, le roman « Germinal » reste l’un des piliers de son œuvre littéraire.
    Il vécut les débuts des premiers mouvements syndicaux en France, légalisés par Jules Ferry dès 1884, N’oublions pas qu’en France, ce député et avocat vosgien a rendu l’instruction publique, obligatoire et laïque dès les années 1880. Sa figure pourrait se rapprocher de celle de Jaurès, chantre du mouvement « socialiste » en France. Leurs « combats » se ressemblaient d’une certaine manière… D’un point de vue social, les ouvriers allemands étaient mieux protégés et assurés que leurs voisins français. Le gouvernement du Kaiser était en avance sur ce plan par
    rapport au nôtre, que se perd en palabres et autres débats. Comme toujours.
    Hélas !!! Mais c’est une autre histoire…
    Amicalement. Peter.

  3. Hello Peter,
    Je crois que vous avez bien résume tout ce que je n’ai pas dit dans mon article. Pour ce qui est du reste de la politique, je lis fidèlement « Le Canard Enchaîné » et on peut pas dire que les choses aient tellement évolué. depuis Zola. Il manque certainement aujourd’hui un écrivain de cette envergure qui remette tout cela das le monde actuel, au mieux s’il existe on ne parle pas beaucoup de lui. Nous sommes dans un monde d’affairistes et d’opportunistes.
    Bonne de semaine

  4. Bonjour Mr Boss,

    C’est très juste. Et vous connaissez le dicton populaire: « Nul n’est prophète en son pays ». Tout est dit. Vers la mi-juillet, la chaine ARTE a diffusé en semaine vers
    13 h 35 un film qui s’intitulait : « la mélancolie ouvrière » (avec Philippe Torreton – cf. Monsieur N.)
    Il retraçait la misère et les abus dont furent victimes les femmes dans les usines textiles, dans les Flandres vers fin XIXè. J’ai déjà vu ce film il y a deux ou trois ans. Triste et cruelle réalité. Sujet qui rejoint le livre « Germinal » de Zola.
    Amicalement. Peter.

  5. Hello Peter,
    J’ai connu de belles années professionnellement, la boîte où je travaillais on était un peu une grande famille. Depuis que je suis en retraite, quand je discute avec mes anciens collègues, ils m’en racontent des vertes et des pas mûres, le monde du travail est en train de changer et pas en bien.
    Zola reviens !
    Amicalement et bon week-end

  6. Bonjour Mr Boss,

    Bien d’accord avec toi. Et cette ambiance malsaine s’infiltre dans toutes les professions. Du temps de nos parents, la vie était plus rude mais plus saine moralement. Travail et compétence avaient une signification.
    Depuis une trentaine d’années, tout se délite. Tout simplement, dans le monde scolaire, lycée général et professionnel, où j’ai travaillé pendant une douzaine d’années, la mentalité d’une manière générale avait changé, tant côté profs que côté élèves. Et pourquoi ? Cherchez l’erreur…
    Amicalement. Bon WE. Peter.

  7. Hello Peter,
    On est à l’ère des bureaucrates qui n’ont jamais planté un clou et qui veulent venir nous dire comment tenir le marteau. Heureusement pour moi, ce temps-là est fini, mais je ne peux m’empêcher d’observer et de bien rigoler. Et ce n’est pas les occasions qui manquent.
    Bon week-end

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