Inventaire musical à la Prévert (20)

Nous allons quitter la partie germanique de la Suisse, que j’ai explorée uniquement par le côté sixties, pour découvrir ce qui se passait dans la partie francophone au même moment. La situation générale est un peu la même, les possibilités sont moindres, des petits labels locaux n’offrent pas vraiment de possibilités pour démarrer une carrière lucrative. De plus, même si l’on peut avoir une certaine renommée locale, le potentiel de la clientèle francophone est assez restreinte, elle représente la moitié d’une ville comme Paris intra-muros à la même époque. Il y aussi le clivage linguistique, on n’écoute peu ou pas ce que fait l’autre partie, sauf peut-être pour la musique folklorique. Il est évident pour les francophones, que la France présente la principale planche de salut. Les plus grandes maisons de disques ont des antennes en Suisse, un peu d’éditions locales, mais elle ne se privent pas de venir prospecter d’éventuels talents, quitte à les auditionner à Paris ou ailleurs. Mais le plus souvent ce sont les futurs artistes eux-mêmes qui vont tenter leur chance dans des endroits comme le Golf-Drouot à Paris. Les ancêtres des yéyés ne les ont pas attendus, certains réussirent plutôt bien sans chanter du rock and roll. Le cinéma consacra Michel Simon, la musique classique trouva en Ernest Ansermet un chef d’orchestre d’envergure internationale. Pour la chanson, on citera Jean Villard dit Gilles. Parti à Paris, il devient populaire en composant et chantant en duo avec Julien « La Belle France » qui devient l’hymne du Front Populaire en 1936. Mais c’est surtout avec sa chanson « Les Trois Cloches » et Edith Piaf qu’il fera le tour du monde. Elle connut un franc succès dans les pays francophones à partir de 1946, mais en 1959, via la version du trio the Browns, elle fut no 1 aux USA, sans doute la seule chanson composée par un artiste suisse à connaître cet honneur. Elle connut un regain d’intérêt avec la version de Brian Poole et les Tremoloes en 1965. Elle figura aussi au répertoire de dizaine d’autres artistes comme Roy Orbison, Johnny Cash, Ray Charles ou Andy Williams. A noter aussi un petit titre de gloriole pour la Suisse qui remporta le premier Grand Prix Eurovision en 1956 avec « Refrain » interprété par Lys Assia. Cette chanteuse originaire de la partie germanique, enregistrant aussi bien en allemand, qu’en français ou en anglais. Elle commença sa carrière pendant la seconde guerre mondiale. Elle se poursuivit pratiquement sur sept décennies. En 2012, elle enregistra, presque nonagénaire, un clip avec le groupe de hip hop New Jack. Elle est décédée en 2018, largement nonagénaire.

Pour le fun.

Gabriel Dalar. A l’avènement du rock and roll, il fut le premier à tenter une carrière en France en quittant sa ville de résidence, Lausanne. On peut même le considérer comme un pionnier français, car quand il sortit son premier disque en 1958, cette musique était loin de faire l’unanimité, la France ayant accumulé un certain retard. Mais en écoutant ses enregistrements, on remarque quand même que c’est du rock édulcoré, même parodique, comme le fit Henri Salvador un peu avant en collaboration avec Boris Vian. C’est d’ailleurs lui, qui haïssait le rock and roll, qui collabora avec Dalar pour certaines des adaptations. En tout et pour tout, il n’a enregistré que deux 45 tours EP, principalement des covers, orchestrés par Alain Gorager, avant de disparaître complètement de la circulation. Il connut une certaine brève notoriété en France, mais resta quasiment inconnu en Suisse. Un de ses petits mérites est d’avoir créé la version originale française de « Fever » la chanson de Little Willie John rendue célèbre par Peggy Lee.

Premier EP -Docteur Miracle (Witch Doctor). Adaptation d’un succès américain créé par David Seville. Bien qu’elle eut un réel succès en France, la version de Dalar se noya un peu dans les nombreuses versions françaises qui existent, Annie Cordy, Claude Piron (futur Danny Boy), Lucie Dolène, Moustache, et même par Cookie en disco en 1976.

Viens (When). Encore une fois le même problème. Cette adaptation du hit international des Kalin Twins fut enregistrée en France par de nombreux chanteurs, Claude Piron, encore lui, Danyel Gérard, Dario Moreno. A croire que les producteurs français avaient de la peine à constituer un répertoire pour les artistes français. Je crois que c’est la version de Dario Moreno qui marcha le mieux.

Hei Youla (Hey Eula). Adaptation d’un titre américain peu connu chez nous créé par Marty Wilson, c’est de la variété assez accrocheuse malgré tout.

Croque Crane Creux (Purple People Eater). Reprise d’un titre enregistré par l’acteur et chanteur américain Sheb Wooley, c’est sans doute le titre de toute la discographie de Dalar qui approche le plus le rockabilly, mais cela reste parodique.

Deixième EP – 39 de Fièvre (Fever). L’adaptation du titre qui à l’époque est très populaire via la version de Peggy Lee.

N’oublie Pas. Un original et composition de chanteur.

Oh Shoo Be Doo Be – Adaptation d’un titre du jazzman Joe Carroll avec Dizzy Gillespie. Encore une fois on est plus proche du jazz que du rock, il est vrai que les musiciens français avaient de la peine à se détacher de ce courant musical, Bechet et Luther étaient encore très populaires.

Arc-En-Ciel. Une autre composition du chanteur assez rock, du rock un peu à la Marino Marini.

Larry Greco – Ce fut le premier chanteur suisse qui s’engouffra dans la vague yéyé et aussi un des plus intéressants. Son style assez remuant ne manque pas d’un certain panache. Doué vocalement, il est capable de chanter des trucs assez remuants, limite hurlés. Bon compositeur, il signa beaucoup de titres originaux. Partant de son canton de Genève avec son groupe les Mousquetaires, musiciens que l’on retrouvera par la suite dans de nombreuses formations qui feront les belles heures du beat suisse et même bien après, il tente crânement sa chance à Paris. Il est remarqué par Sylvia Vartan semble-t-il, et il s’accoquine avec son frère Eddie qui sera son accompagnateur pour certains de ses enregistrements devenus assez fameux. Mais son premier disque, c’est bien avec les Mousquetaires comme accompagnateurs qu’il enregistrera chez Decca. Il comprend quatre excellents titres originaux dont « Mary-Lisa » est le plus célèbre. Ce sera une assez bonne vente couronnée par un certain succès. Pour le deuxième, un peu décevant pour ceux qui ont kiffé le premier, un slow sera à l’honneur « Yolène », également une bonne vente, C’est Eddie Vartan qui est à l’orchestre, de même que pour le troisième, plus remuant, avec une adaptation de « Bossa Nove Baby » de Presley. A noter dans ce disque une collaboration signée Johnny Hallyday pour *Retenez Moi ». Pour le quatrième, il retrouve les Mousquetaires pour quatre nouveaux titres originaux. C’est le plus difficile à dénicher de la période Decca, peu ou pas programmé sur les radios, par ailleurs ultime enregistrement pour la marque. Peu à peu, il s’intègre dans le clan Hallyday et surtout lui compose un tube « Un Ami Ca Na Pas De Prix » ainsi que « Dans Ce Train ». En 1965, on le retrouve chez EMI pour deux fantastiques disques sous la houlette du producteur suisse Ken Lean, qui s’occupa aussi des Aiglons. Il retrouve Eddie Vartan qui lui fournit des orchestrations sur mesure. Sur le premier, on a droit à « Jette-La », à mon avis un des quelques rares trucs d’époque et français qui peut faire pâlir de rage les producteurs anglais. C’est un titre brut de coffrage et une très belle envolée vocale. Il faut quand même reconnaître un talent certain à Eddie Vartan. Ce disque lui permet de renouer un peu avec le succès puisqu’il est programmé dans l’émission « Salut Les Copains ». Le second et dernier pour EMi est aussi assez remarquable, notamment par la reprise de « You Got What I Want des Sorrows et Boys Blue et « As Long As I Have You » de Garnet Mimms. Ensuite, Larry Greco se fait plus discret comme chanteur. On le retrouve pour un single chez RCA en 1968 « Adieu » très variété, et pour le label suisse Evasion en 1969 « Je Voudrais Dire Je T’Aime » que je trouve décevant. Il a un sursaut dans les années 1970 où il enregistre une nouvelle version de « Mary-Lisa » pour le label de Christophe Motors et pour Shotgun un titre qui rappelle un peu la belle époque « La Mort N’atteint Pas Le Rock And Roll ». Toutefois, même s’il a eu des périodes calmes sans enregistrements, il a toujours été présent comme compositeur. Il serai fastidieux de donner une liste ici, mais on retrouve à diverses époques sa signature chez Sylvie Vartan, Katy Line, Bashung, Herbert Leonard, les Ambitieux, les 5 Gentlemen, Pascale Audret, Thierry Vincent, Demis Roussos. Il a aussi collaboré avec Stewart en studio d’enregistrement, studio qu’il a créé avec des partenaires.. Il est décédé en 2015.

1963 – Premier EP Twist (Decca) avec les Mousquetaires. Tous les titres sont des originaux de Larry Greco ave Jean-Jacques Egli

Mary-Lisa.

Plein Gaz.

J’ai Fini De Tricher.

La Vérité.

1963 – Second EP Twist (Decca) avec Eddie Vartan et son orchestre. Tous les titres sont des originaux, Larry Greco avec Eddie Vartan, Georges Aber.

Yolène.

Où Vont Les Amours.

Adieu Il Faut Partir.

Ce Ne Fait Rien.

1964 – Troisième EP Decca avec Eddie Vartan et son orchestre.

Oui C’est Pour Toi. Adaptation de « Bossa Nova Baby » d’Elvis Presley.

1964 – Troisième EP Decca avec les Mousquetaires.

Un Tambour Bat L’Amour. Titre original de Larry Greco  avec Jean-Jacques Egli.

1965 – Premier EP Voix De Son Maître. Trois titres originaux de Larry Greco avec Gilles Thibault, Georges Aber.

Jette-Là. Quel titre et quel punch ! Une preuve que l’on pouvait faire de belles choses dans les studios français en 1965.

Tu L’as Voulue.

Je M’en Vais Demain. Adaptation de « Ciao Ragazzi » de Adriano Celentano, bien réussie.

C’est Fini Bien Fini.

1965 – Second EP Voix De Son Maître. Trois reprises.

Comme Au Poker. Adaptation de « You’ve Got What I Want » des Sorrows d’après la version de Boys Blue qui est en fait l’original, les deux versions sont produites par Miki Dallon qui est aussi le compositeur.

Pas D’ami Pas D’amour. Un original de Larry Greco avec Georges Aber.

J’y Laisserai Ma Peau – Adaptation de « Talhassie Lassie » de Freddy Cannon. Un titre qui chauffe !

Si Je Meurs Demain. Adaptation de « As Long As I Have You » de Garnet Mimms probablement inspiré par la reprise de Junco Partners. Un superbe titre.

1969 – Single le label suisse Evasion.

Je Voudrais Dire Je T’Aime.

Face B – Je Suis Pris Au Piège.

1974 – La Mort N’atteint Pas Le Rock And Roll. Pour le label Shotgun. Son moyen sur le clip.

1977 – Nouvelle version de « Mary Lisa » pour le label Motors.

Larry Greco en live au Petit Journal en 2009, deux titres qu’il avait écrits pour Johnny Hallyday, « Dans Ce Train » et « Un Ami Ca N’a Pas De Prix.

De toute sa carrière, Larry Greco n’a jamais eu un LP publié. Dans les années 1990, la revue Jukebox Magazine répare un peu cet oubli en publiant un vinyle avec quelques uns de ses titres et des inédits comme cette version de « Allons Reviens Danser » des Chats Sauvages via Cliff Richard « Dancin’ Shoes ». Qualité sonore très moyenne.

*****

2 réflexions sur “Inventaire musical à la Prévert (20)

  1. Bonjour M. Boss,
    Larry Greco, je connaissais un peu son parcours même si je trouve que son style manquait de variétés .
    En revanche, Gabriel Dalar ….inconnu au bataillon pour moi, et d’écouter votre sélection, j’ai pas trop accroché à sa discographie .
    Toutefois ça m’a permit de le découvrir…et on en retire toujours quelque chose.
    Bonne semaine
    cooldan

    • Hello Cooldan,
      Larry Greco, je l’ai toujours assez aimé. J’aime surtout ses vocaux, il avait une voix assez « rageuse ». C’est surtout la période EMI que je réécoute assez souvent, spécialement Jette-Là que j’ai fait tourner des centaines de fois, je ne m’en lasse pas.
      Gabriel Dalar n’a jamais trop été ma tasse de thé. Je le connais surtout par hasard pour avoir trouvé ses disques aux puces. Mais je ne peux pas dire que je les ai beaucoup usés.
      Mais comme vous dites, il n’est jamais inutile de faire des découvertes. Cela nous permet au moins d’avoir des points de comparaison. C’est un peu comme en cuisine, le même plat mangé dans des endroits différents, nous incite à retourner là où il se cuisine le mieux.
      Bonne fin de semaine.

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