En passant

Bas nylons et les amours d’une duchesse

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Vous savez que j’aime l’histoire, la grande, mais encore plus la petite. Combien de livres ont été écrits sur l’histoire de France? C’est innombrable, mais de l’un à l’autre on y lit toujours un peu la même chose, la grande histoire avec plus ou moins de détails. Je préfère de loin les petits faits, surtout s’ils sont un peu insolites. Les grands livres d’histoire, c’est un peu comme le plan d’une ville, on y trouve des rues, des lieux, des noms. Mais en parcourant les rues, il arrive que l’on soit piqué par un détail qui nous donne l’envie d’en savoir plus, de l’étudier plus à fond.  C’est alors le départ dans le labyrinthe de l’histoire, on découvre d’autres choses, on en lorgne un pan sous un autre angle. Récemment je lisais un livre du très bon historien Michel de Decker, malheureusement décédé l’année passée. Un détail sur trois lignes, m’a fait découvrir un fait que j’ignorais. Même en faisant une recherche sur la Toile, je n’ai pas trouvé grand chose, mais quand même pas tout à fait rien. Il aurait pu ne pas en parler, son livre n’en aurait pas perdu de son charme, mais il l’a fait et suite à cela, j’ai pu repartir explorer une nouvelle rue qui mène à la petite histoire. Le plus grand tort que l’on puisse avoir avec ces petits riens, c’est de croire que cela n’intéresse personne. Il y a cinq ans, j’avais écrit pour un site d’histoire assez bien en vue sponsorisé par un média, un fait d’histoire locale un peu oublié. Je crois avoir titillé la curiosité des lecteurs, car je reçois de temps en temps un courriel me demandant des précisions pour trouver exactement l’endroit où se déroule l’histoire, encore visible aujourd’hui par certains détails bien cachés. Il faut un peu chercher, on peut passer à côté et ne rien voir. L’année passée le site a mis en exergue une sorte de « best of » des récits publiés et j’ai eu le plaisir de voir le mien sélectionné. Il est vrai qu’au nombre de vues, le mien est très loin d’être le dernier, même qu’il caracole en tête. La raison principale, j’en suis sûr, c’est d’avoir trouvé un bon titre pour mon article et un fait intéressant. Il faut attirer le lecteur, un titre c’est comme un slogan publicitaire, il doit donner l’envie de s’intéresser au produit. Si vous publiez un livre qui aurait pour titre, J’ai visité Paris, il se perdra dans la masse, à moins que vous ne soyez un auteur reconnu. Mais si vous l’intitulez Paris servi show, vous aurez sans doute plus de gens qui le regarderont de plus près. Vous savez maintenant que ce qui peut paraître de peu d’intérêt ne l’est pas toujours.
Tout ceci pour vous introduire à l’article d’aujourd’hui et des faits de plus ou moins petite histoire, une autre recherche m’a amené à celle-ci. Nous allons parler de Madame de la Vallière. Je ne vais pas vous raconter son histoire pour la millième fois, je me contenterai d’un très bref résumé, mais regarder son ombre sous l’éclat du Roi Soleil. Quelques faits, quelques images, ce que nous ne trouvons pas toujours dans l’histoire officielle.

Oui c’est un bénitier, mais il a une histoire particulière. Si vous connaissez un peu l’histoire, vous savez sans doute que Louise de La Vallière fut la première « vraie » maîtresse officielle de Louis XIV. De toute la lignée, elle est sans doute la seule qui aima le roi pour lui-même, sans ambitions, si ce n’est d’être aimée de lui. Au début, elle servit de paravent à Louis XIV qui voulait cacher sa liaison avec la femme de son frère, Henriette d’Angleterre, dont Louise était l’une de ses filles d’honneur. Qu’un roi prenne une maîtresse passe encore, mais la femme de son frère, faut quand même pas exagérer auraient pu dire les mauvaises langues de la cour. Alors, on poussa Louise dans les bras de Louis, afin qu’elle s’affiche avec lui de manière à tromper la rumeur et calmer un peu sa mère, Anne d’Autriche, qui voit cela d’un très mauvais oeil, sans parler de son épouse, Marie-Thérèse d’Autriche qui comme son nom l’indique bien est espagnole. Mais le roi se trouva pris à son propre jeu, il en tombe amoureux. On dit d’elle un peu méchamment, que ce n’est pas une femme à l’esprit brillant, qu’elle est affligée d’un léger boitillement, ce qui est historiquement vrai pour la deuxième affirmation.. Parmi ses qualités, elle est modeste, sincère, discrète, mais elle partage avec le roi quelques passions. Elle est une cavalière de première force, même que Louis XIV reconnaît volontiers qu’elle peut lui damner le pion dans cet exercice, pourtant c’était un expert en la matière. Malgré son handicap, Louise est une danseuse divine, elle possède de la culture musicale, le roi adore la danse et la musique. Ils feront quatre enfants, dont Louise en verra mourir trois de son vivant. Après ce bref historique, on pourrait en parler des heures, venons-en au bénitier. Louis XIV connut un amour intense avec Louise, mais il courait aussi plusieurs lièvres à la fois, il est un ces personnages qui peut se vanter d’avoir été père deux fois en l’espace de deux semaines. La Vallière était aussi assez pieuse, elle vécut dans le péché comme elle le dira plus tard. Elle quitta Versailles deux fois et alla se réfugier dans un couvent. Le roi alla la rechercher la première fois. En remerciement de cette hospitalité, et aussi un peu par superstition, elle savait que son étoile pâlissait à la cour, elle offrit le bénitier et espérait aussi par ce geste pieux qu’elle pourrait reconquérir l’amour du roi avec l’aide qui vous savez. Il est toujours visible aujourd’hui dans l’église de Saint-Louis-en-L’Isle dans le 4ème arrondissement de Paris. L’année qui y figure est celle où Louise entra définitivement au couvent sous le nom de soeur Louise de la Miséricorde, avec l’accord du roi. Elle vécut pieusement les 35 dernières années de sa vie et mourut en 1710. Elle nous légua symboliquement une manière de relier les livres et aussi de nouer sa cravate. Les rares fois où j’en porte une, je fais toujours ce noeud.

Voici un récit auquel les historiens font souvent référence. C’est le moment où les choses deviennent sérieuses entre Louis XIV et Madame de La Vallière. Il a été rapporté et n’est sûrement pas un  de ces cancans qui circulaient dans les couloirs du palais. Il ne faut pas oublier que quand la cour se déplaçait, c’était souvent par dizaines ou centaines de personnes, même pour une simple promenade. Il était de bon ton pour la noblesse de se montrer en compagnie du roi, de quêter un sourire ou une bonne parole de sa part. Sans oublier une ribambelle de valets et domestiques qui étaient prêts pour toute éventualité. Si le roi avait soif, il fallait pourvoir à la pépie royale. Bref, il y avait toujours quelqu’un pour écouter ou voir. D’ailleurs le roi ne se gênait pas tellement pour faire ou dire quelque chose. On est pas le roi pour rien, surtout avec une auréole comme la sienne.

Suite à cette rencontre, Louis XIV lui fit parvenir quelques bimbeloteries qui ne devaient pas être en toc, accompagnée d’un mot. Il ne se déplaça pas en personne, mais en chargea quelque personnage de rang, relégué pour un instant en facteur de la poste royale. A noter un fait dont les historiens font mention et qui apparaît dans le billet. Ce n’était pas leur première rencontre rapprochée, elle eut lieu lors d’un bal. Louis XIV, qui n’oublions pas, devait la « draguer » pour mettre un écran de fumé à ses amours avec Henriette d’Angleterre, l’invita à danser. Cela ne se refuse point. C’est sans doute là qu’il remarqua sa grâce et son habilité à la danse. On peut certainement imaginer qu’il la baratina un peu, ce qui aurait fait dire à Louise: « Ah si ce n’était le roi ». Ces paroles l’intriguèrent et lui firent penser qu’elle était intéressée par sa personne et non le fait qu’il était le roi. C’est sûrement ce à quoi il fait allusion dans son billet quand il écrit: « Vous avez pour moi une espère de tendresse qui me fait enrager ». Ce mot le voici…

Deux cartes maîtresses !

Rebelote, le roi se fait poète, chose qui était absolument dans ses cordes. Il paraît que Louise baisa cette lettre quand elle la reçut.

Il est bien des manières de signifier à une maîtresse que tout est fini, mais Louis XIV en employa une particulièrement méprisable. Pour signifier à Louise de La Vallière qu’elle n’avait plus ses faveurs. il fit toute une mise en scène. On sait qu’avec sa rivale la marquise de Montespan, il y eut assez longtemps une sorte de cohabitation, le roi lui-même semble avoir été assez indécis et balançait entre deux amours « officiels ». Il allait d’une à l’autre selon son bon plaisir, mais pour finir il n’alla plus que vers l’autre. A part la danse, Louis XIV ne dédaignait pas monter sur scène et jouer quelque rôle devant la cour. Lors d’une fête, il se mua en berger, dansa très gracieusement, et fut très applaudi on s’en doute. Ensuite, il vint se planter devant Louise et lui dédia ces vers…

Ne pensez pas que je veuille, en ce jour,

Vous cajoler, ni vous parler d’amour,

Je sais qu’il est dangereux de le faire,

Et je craindrais plutôt votre colère;

D’autres que moi s’en acquitteront mieux,

Je baise ici vos mains et vous beaux yeux,

Et ne veut point d’un joug comme le votre,

Je vous le dit tout franc : j’en aime une autre.

Les historiens mentionnent bien évidemment la mort de Louise, mais ils se contentent pour la plupart d’une date, le 6 juin 1710. Par contre, il existe au moins un témoignage sur ses dernières instants, celui des soeurs qui étaient dans le couvent. Il faut bien comprendre que la devenue très mystique Louise de la Miséricorde a consacré 35 ans de sa vie à la religion d’une manière intense. Elle avait choisi elle-même d’aller chez les carmélites, un ordre contemplatif et strict, où le silence est la règle. Dans son esprit, sa vie était devenue un combat entre le mal et le pardon, vu sous un angle religieux. Le mal c’était son passé à la cour, le pardon c’est ce qu’elle demandait à travers sa conversion. Notons toutefois que la reine lui rendit visite quelquefois. Cette dernière n’était pas rancunière, autant elle avait enragé quand son mari la reléguait au second plan derrière sa maîtresse, autant elle lui pardonna. Précisons quand même que La Vallière lui demanda officiellement pardon, elle lui pardonna et ce fut un vrai pardon. On peut être reine et sincère dans ses actes et ses paroles. Elle avait certainement quelques lumières sur la réalité de la noblesse qui prétendait être sur terre par la grâce et en mission divine, elle n’y croyait pas trop. Par contre sa foi était réelle, elle chercha le pardon par tous les chemins qui lui semblaient bons. Tous les témoignages concordent, elle suivit strictement les règles, même en allant parfois au-delà des lois prescrites par son ordre. Comme nous le verrons dans le témoignage ci-après, il mentionne la présence de sa fille la princesse de Conti ( 1666-1739), seule survivante de ses amours avec le roi. Il faut lire ce témoignage en pensant qu’il est plutôt destiné aux cancans de la cour, plutôt que pour le bulletin paroissial. Il fallait montrer q’une duchesse, même devenue religieuse, savait mourir dignement. Il est même fait allusion à une canonisation, vous pensez bien, cela a plus d’allure qu’une fille de rien. Mais nous sommes en 1710, la splendeur de  la duchesse est déjà un souvenir assez lointain, nombre de ceux qui l’ont connue ne sont plus, mais il y en a encore quelques uns. Louis XIV par exemple qui déclara en apprenant sa mort: « Pour moi elle est morte quand elle est entrée au couvent ».

Mais j’ai gardé le plus fort pour la fin. Voici une lettre que Louise de La Valière écrivit, ou dicta au comte de Lauzun selon certaines sources, quand elle quitta définitivement Versailles, avant de prononcer ses voeux définitifs de religieuse, le 3 juin 1675. Adressée à Louis XIV, elle y résume sa vie à la cour et se rappelle au bon souvenir du roi, c’est aussi une lettre d’adieu. Elle est remarquable et instructive sur de nombreux points. Le premier, c’est que l’écriture est admirable, les mots employés, les images qu’ils suggèrent, la profonde tristesse qui en émane, en font un régal pour les amateurs de belles phrases. Il est vrai que Louise avait un long passé de lectures, elle lisait, elle composait des vers. Autre fait intéressant, elle est écrite à un roi par une intime, le vous et le tu sont employés, manière de prouver qu’il existait bien une forme familière dans l’intimité royale. En général, le vous est de rigueur entre nobles quand on s’expose à la vue de tout le monde, le fils dit vous à la mère et vice-versa. Pour nous autres qui vivons plus de trois siècles après, même si le texte est écrit en vieux français, il nous donne une idée assez précise de la langue et des expressions,  de la manière dont on s’exprimait jadis. Vous verrez que ce n’est pas si différent de la langue employée aujourd’hui. Excepté bien entendu, ces horribles tweets qui nous feraient vite oublier que le français est une belle langue. Quand il m’arrive, rarement, d’en écrire un, je respecte la grammaire autant que possible. Ne pensez pas qu’il s’agit d’un document moderne réécrit, c’est la reproduction exacte du document original publié durant le règne de Louis XVI.

Source Gallica, BNF, DP