En passant

Bas nylons et une sulfureuse sudiste

CITATION

Tallulah Bankhead (1902-1968), n’est sûrement pas l’actrice américaine dont on se souvient le plus en France. Je pense même que nombre d’entre vous sont bien incapables de citer un film où elle apparaît. Elle est pourtant une des plus sulfureuses actrices de son temps. Elle n’a jamais fait mystère de ses goûts particuliers en matière de sexe, s’est engagée dans des causes qui n’étaient pas toujours en odeur de sainteté dans les milieux conservateurs, ni laissé sa langue dans la poche pour faire savoir ce qu’elle pensait, le tout enrobé parfois d’une bonne dose d’humour.
Elle est native de l’état d’Alabama et vient de la haute-société américaine. Son grand-père et son oncle furent sénateurs de cet état. Comme vous le savez sans doute, l’Alabama est un état sudiste, donc un de ces états restés profondément racistes après la guerre de Sécession. Elle avait tout pour être une de ces personnes qui auraient pu perpétuer les traditions de la bonne société sudiste, mais en fait elle fit tout le contraire, ce qui l’opposa assez fréquemment et publiquement à sa famille.
En 1917, un peu pour faire mousser la famille, elle envoie sa photo à une agence qui organise un concours de modèles sur la base de photos. Elle a un avantage, elle est exceptionnellement belle, elle est donc retenue. Mais comme elle a oublié d’envoyer son adresse, elle découvre dans le journal qu’elle est sélectionnée. Elle obtient des petits rôles dans le cinéma muet, mais c’est surtout le théâtre qui la rendra célèbre, d’autant plus qu’il lui offre un atout supplémentaire, elle a une voix rauque très typée et au théâtre c’est important de sortir du lot. Au fil des ans, elle devient une star autant renommé pour ses qualités d’actrice, que pour ses extravagances. Le cinéma n’est qu’une partie de sa carrière, le théâtre fut sa principale occupation, mais plus tard elle animera des émissions de radio et de télévision. Son film le plus célèbre, avec un rôle qui lui valut un Oscar, elle en eut aussi au théâtre, c’est le célèbre « Lifeboat » qu’Hitchcock tourna au début de sa période américaine et qui sortit en 1944.


Mais c’est bien sa vie personnelle qui fera parler d’elle, elle ne manque pas d’un certain piquant, avec option humour. Assurément une punk avant l’heure. Je vous en propose quelques scènes.
Elle fut ouvertement bisexuelle, la célèbre chanteuse noire Billie Holiday figure parmi ses relations. On lui prête aussi des amitiés pas forcément platoniques avec Greta Garbo et Marlène Dietrich. Cette dernière la qualifia pourtant de femme la plus immorale au monde.
Elle disait aussi qu’au lit la position horizontale, pas forcément pour dormir, la rendait claustrophobe.
Elle était une vraie blonde et se faisait un plaisir de le prouver quand c’était possible. Je vous laisse deviner comment.
Elle avait le gosier très en pente et adorait le bourbon. A un médecin qui lui conseillait de remplacer un verre d’alcool par une pomme elle répondit : « Comment peut-on avaler soixante pommes par jour ? »
Elle fumait plus de 100 cigarettes par jour, c’est suffisant pour une sélection olympique. Les drogues plus ou moins dures n’étaient pas absentes de la sélection.
Elle se maria avec l’acteur John Emery, mais ce dernier demanda le divorce pour cruauté mentale.
Elle effectua de longues tournées théâtrales et triomphales en Angleterre. Pour se récompenser, elle s’acheta une Bentley. Comme elle s’égarait dans les rues de Londres, elle payait un taxi pour lui montrer la route et le suivait avec sa bagnole.
Lors d’une réception dans le même pays, un vieux lord la dévisageait intensément. Elle finit par lui dire, assez fort pour être entendue : « Que se passe-t-il cher ? Vous ne me reconnaissez pas avec mes vêtements ? »
Alors qu’elle était aux toilettes, après s’être soulagée, elle constate qu’il n’y avait pas de papier. Elle remarqua des souliers féminins par l’ouverture en bas des panneaux qui isolaient les cabines, elle demanda :
– Excusez-moi, très chère, il n’y a pas de papier en auriez-vous « 
– Non, répondit sa voisine d’une voix sèche. Il est possible que son accent sudiste très prononcé ait déplu à son interlocutrice et qu’elle la considère comme une paysanne enfuie de sa campagne.
– Alors auriez-vous un mouchoir en papier ?
– Non !
– Eh bien, dans ce cas ma chère, pourriez-vous me donner deux billets de 5 dollars contre un de dix ?
A une journaliste qui l’interviewait et qui ne lui plaisait pas : « Merci, très chère, pour la plus merveilleuse des interviews. Vous êtes vraiment la lesbienne la plus polie que j’aie rencontrée. »
Elle croise dans la rue un homme avec qui elle avait eu quelques mots des années auparavant : « Je croyais que je t’avais dit d’aller m’attendre dans la voiture… « 
– Si vous voulez aider le théâtre américain, ne soyez pas actrice, soyez spectatrice, dit-elle à une jeune actrice qui lui demandait son avis.
Elle avait l’habitude de dire : « J’ai lu Shakespeare et la Bible et je sais jouer aux dés, c’est ce que j’appelle une éducation éclairée. »
Comme elle avait un débit de paroles presque continu, l’acteur Fred Keating déclara : « Je viens de passer une heure à parler cinq minutes avec Tallulah.
Bien qu’elle se réclame comme sudiste, elle lutta ardemment contre la ségrégation raciale et les droits civiques. Elle ne manquait aucune élection présidentielle. Elle soutenait, et le faisait savoir, tous les candidats progressistes. Lors de l’investiture de Truman, elle hua son adversaire malheureux qui était un ségrégationniste et raciste notoire.

Ub extrait de « Lifeboat »
Quelques séquences de films
Trip to the automat, tv show (1957)
Avec Lucy Ball, tv show
Faithless, film 1932
Tallulah Bankhead–It Had to Be That Way, 1932 Song