En passant

Inventaire musical à la Prévert (44)

Publié en avril 1964, le premier album des Rolling Stones est aussi un disque qui se démarque énormément de la production standard de l’année en Angleterre. En musique, il est de notoriété que les modes passent assez vite, bien qu’elles peuvent s’étaler dans le temps de manière significative et conserver un auditoire fidèle. Ce qui essouffle l’influence d’une mode musicale, c’est ce qui vient après. Je ne sais pas si vous avez observé ou ressenti le phénomène, mais ce que transmettent vos oreilles à votre cerveau provoque à la longue un phénomène d’accoutumance et de lassitude, qu’il faut combler par quelques chose de nouveau et différent. Le fait n’est pas nouveau, il s’observe depuis des siècles.. Imaginez quels furent les premiers balbutiements de ce qui pouvait ressembler à de la musique au temps des hommes des cavernes, comparé à un orchestre symphonique. Plus près de nous, la musique dite classique a aussi passé par bien des évolutions, ce qui se jouait au 16ème siècle est bien différent de ce qui faisait frémir au 19ème siècle. Un compositeur avait son petit trait de génie quand il faisait autre chose que de la routine dont vos oreilles étaient gavées, Erik Satie par exemple.
Le premier album des Rolling Stones est un peu dans ce contexte. En 1964, on est en plein dans la Beatlemania, tout le monde veut imiter les Beatles, sauf les Rolling Stones et quelques uns, les Yardbirds, John, Mayall, Alexis Korner, pour ne citer que ceux-là. Ils se recommandent tous de la musique noire, du blues, du r’n’b. Dans les clubs de Londres, il y a de plus en plus d’adeptes. Les Rolling Stones ont un avantage de plus, ils ont un son. Je ne sais pas jusqu’à quel point ce son est voulu, ou n’est-il qu’un hasard résultant d’un studio aux moyens archaïques ? Je ne sais pas, mais la question peut se poser, combien de fois n’a-t-on pas trouvé un artifice sonore par hasard, suite à un dérèglement du matériel ou lorsqu’il fonctionne mal ? Ou simplement pensé, ce son c’est de la m… mais laissons ainsi, testons ! L’effet larsen a longtemps été considéré comme un ennui de studio, sauf depuis que des musiciens ont trouvé que l’on pouvait le dompter et l’exploiter artistiquement. Un certain Jeff Beck a beaucoup testé le phénomène.
L’album premier des Rolling Stones est un peu tout cela, un album qui ne ressemble à aucun autre, qui aura bien vite des adeptes avides de nouveauté, ringardisant Liverpool et ses dérivés. Cela devient presque une guerre, il faut choisir son camp. Un adepte des Beatles ne peut décemment pas écouter les Rolling Stones sans se faire incendier. L’inverse est tout aussi vrai, mais les deux groupes n’y prirent jamais part, ils collaboreront maintes fois entre eux. Le premier goût de succès pour les Stones n’est-il pas une chanson signée Lennon et McCartney ?
A la publication de l’album, les Stones ne sont encore que des prétendants au statut de stars pour les soixante prochaines années. Il détonne dans l’air du temps, mais comme le nom l’indique les pierres commencent à rouler. Il a ses particularités, avez-vous fait attention que le recto de la pochette ne porte aucun nom ? Ces cinq gaillards vous regardent dans un clair-obscur, prêts à bondir. Ils sont déjà en train de bâtir une certaine apparence de mauvais garçons qui fera partie du folklore qui les entourera pendant longtemps. Laisseriez-vous votre soeur épouser un Rollin Stone, telle était la question qui faisait hurler de joie les mauvaises filles, et pousser des cris d’horreur aux filles de bonne famille. Le contenu est évident aujourd’hui, mais beaucoup moins alors. Il contient pas mal de reprises venues de Chicago ou des environs. Le duo Jagger-Richard est aussi présent en clair ou en camouflé, Nanker-Phelge. Quelques apports de musiciens aussi extérieurs qu’étonnants pour un titre « Little By Little », Gene Pitney, un crooner au piano, Phil Spector qui ne produit rien mais co-signe le titre et joue des maracas, et encore deux Hollies, Allan Clarke et Graham Nash aux vocaux additionnels. Dans mes souvenirs d’encyclopédiste, pour l’Angleterre et en 1964, je ne vois guère que le premier album des Downliners Sect, le « Five Live » des Yardbirds, qui apparaissent un peu comme un pendant de celui-ci. C’est dire qu’ils ne courent pas les rues, mais c’est celui des Stones qui est le plus emblématique en raison de son succès. Alors prêt pour une séance d’écoute ?

Route 66
I Just Want To Make Love To You
Honest I Do
Mona
Now I’ve Got A Witness
Little By Little
I’m A King Bee
Carol
Tell Me
Can I Get A Witness
You Can Make It If You Try
Walking The Dog

Durant les sixties, la discographie française de distingua par le nombre impressionnant de publications qui furent faites sous la forme de EP, c’est à dire quatre titres, deux par face. Le principe de base était un peu mercantile, on vendait deux fois plus de marchandise sur la réputation d’un titre principal ou d’un succès, le 45 tours simple avec deux titres était réservé à la promotion et aux jukeboxes. L’avantage principal de ces EP’s demeurait dans le fait que ces éditions étaient présentées dans une pochette avec le plus souvent une photo de l’artiste et un emballage cartonné et plastifié plus résistant à l’épreuve du temps. L’Angleterre et les USA eurent beaucoup moins recours à ce genre de publications. Le plus souvent, la règle était le 45 tours simple emballé dans une simple pochette à trous permettant de voir l’étiquette du disque. Aujourd’hui ces fameuses disques EP’s français, surtout ceux concernant des artistes étrangers, sont recherchés par les collectionneurs du monde entier car ils sont uniques dans leur genre et peuvent parfois atteindre des sommes folles s’ils sont très rares. Au fil des semaines, je vous en présenterai quelques uns parmi ceux qui attirent justement les collectionneurs. Ils seront présentés avec la pochette, éventuellement avec un scan de ma collection personnelle si je ne trouve rien de satisfaisant, les titres qu’ils contiennent, et le plus haut prix atteint par une enchère sur Ebay.

A quelque part cet EP est un faux et cela mérite une explication. Les Vip’s furent une de ces nombreux groupes qui émergea vers le milieu des sixties. Signés par le label Island, après trois tentatives infructueuses sur d’autre labels, ils enregistrent ce qui deviendra leur titre emblème, une version bien remanié de « I Wanna Be Free », créé par Joe Tex. Le titre n’émerge pas en Angleterre, mais il obtient un bon succès d’estime en France. Deux autres EP’s suivront avec un moindre impact au niveau des ventes. Le groupe a malgré tout un certain potentiel, notamment par la voix qui sonne très noir du chanteur Mike Harrison, et aussi par le passage dans leurs rangs d’un certain Keith Emerson qui deviendra une grosse pointure. Les Vip’s le deviendront également, mais il y a encore une étape à franchir. Ce qui reste des Vip’s après le départ d’Emerson, sort un album sous le nom de Art en 1967, un très bel album. Philips France ne l’ignore pas, et décide d’en extraire quatre excellents titres pour une publication française. Mais comme les Vip’s sont quand même assez bien connus en France, on les publie sous l’ancien nom. Deux reprises, deux originaux, forment le contenu. Des quatre publiés c’est le plus difficile à dénicher, il est même assez peu souvent proposé dans les enchères. Un nouveau changement de nom, cette fois-ci en Spooky Tooth leur assurera une place bien en vue.

The Vip’s – Fontana 460 238, publié en 1967, meilleure enchère sur Ebay 125 euros, mais des copies partent ailleurs pour plus de 250 euros.

What’s That Sound, reprise de Buffalo Springfield
Come On Up, reprise des Young Rascals
I Think I’m Going Weird
Rome Take Away Three, un titre que j’ai écouté des centaines de fois
Les Vip’s à la télé française et « I Wanna Be Free », un titre parmi mes favoris toutes époques confondues.