En passant

Bas nylons et Los Angeles noir (2)

Los Angeles Crime Story (2)

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Georgette Bauerdorf – 12 octobre 1944. Le meurtre précédent, celui de Ora Murray, eut un retentissement relativement modéré à côté de celui que nous allons aborder ici. La victime est aussi d’un tout autre bord social, c’est la fille d’un magnat du pétrole, George Frederick Bauerdorf. Sa fille Georgette, la future victime, est le second enfant de la famille. Ils viennnet de New York, mais à la mort la mère en 1935, la famille se relocalise en Californie. On peut très bien imaginer la situation familiale, un père veuf occupé et toujours le nez dans les affaires, des enfants qui jouissent d’une certaine liberté et ne manquent pas d’argent de poche. Georgette a fréquenté les meilleures écoles, elle est instruite et pas mal du genre délurée, elle semble déjà avoir eu des relations sexuelles. Pour autant, tout ceux qui la connaissent s’accordent pour reconnaître qu’elle est plutôt du genre fréquentable, aimable, généreuse, elle ne profite pas de sa position sociale pour se mettre en évidence. Au moment des faits, elle a juste 20 ans et habite déjà seule dans un appartement de standing situé dans un quartier chic, elle ne va quand même pas faire du camping. On lui connaît déjà un petit ami, un certain Jerry, un soldat qui est présentement sous les drapeaux au Texas. On connaît plusieurs lettres de la correspondance qu’ils échangèrent. Le lieu où elle l’a rencontré est justement un endroit où elle participe à sa manière à l’effort de guerre, la Hollywood Canteen. Elle officie là comme hôtesse d’accueil bénévole, c’est une sorte foyer réservé aux militaires qui peuvent se distraire lors des permissions, boire un verre sans alcool et danser avec des filles. Il y a passablement de marins, Los Angeles étant aussi un port. Ce n’est pas un endroit de débauche où il y a des chambres à l’étage et des filles qui dansent avec les seins nus, non c’est juste un endroit de distraction qui reste dans les limites du comportement correct. On peut évidemment imaginer qu’une fois l’endroit quitté, les choses peuvent se passer autrement. C’est justement après une de ces soirées que le drame va survenir, Georgette quitte le foyer vers 23h15 pour rentrer directement chez elle à environ trois kilomètres, elle monte dans sa voiture et part.

Hollywood Canteen

La Hollywood Canteen est à la base une oeuvre philanthropique destinée à offrir aux soldats américains un lieu de distraction à Los Angeles. C’est à l’initiative et du parrainage de deux célèbres acteurs, Bette Davis et John Garfield. qu’elle vit le jour en octobre 1942. Mais les Américains restant les Américains, toujours prêts à soutenir leur troupes, les lieux ne pouvaient pas être un simple endroit comme les autres, même si l’alcool y était prohibé. La plupart du gratin des acteurs d’Hollywood accepta de tenir le rôle occasionnel de serveuse pour les dames ou d’amuseur pour les hommes. Alors avec un peu de chance, le simple soldat pouvait être servi par Joan Crawford, Marlene Dietrich, Judy Garland, Shirley Temple, Rita Hayworth, Betty Grable, Hedy Lamarr, Olivia de Havilland et autres. Elles vous apportaient café, cakes, sandwiches, et avec un peu plus de chance, vous pouviez même danser avec l’une ou l’autre. On pouvait aussi écouter Frank Sinatra, Bing Crosby, ou rire des gags de Bob Hope. Le billet d’entrée, c’était un uniforme et toutes les consommations étaient offertes. Il n’y avait pas de distinction raciale et même les soldats d’une armée étrangère alliée pouvaient y pénétrer. En cas de trop forte affluence la durée du séjour était limitée à une heure. Aujourd’hui l’endroit n’existe plus, c’est un parking.

Il y a quelques trucs que j’ai fait dans ma vie dont je suis fière, la Hollywood Canteen en est un. – Bette Davis


Le 12 octobre au matin, le concierge et sa femme sont intrigués par un bruit d’eau qui vient de l’appartement de Georgette. Ils frappent à la porte, mais n’obtiennent pas de réponse. La porte étant entrouverte, ils pénètrent dans l’appartement. Ils la trouvent dans la baignoire, les robinets sont ouverts, et se rendent compte qu’elle est probablement morte.

La maison du meurtre, l’endroit s’appelle El Palacio. Elle existe toujours et il faut compter 3700 dollars mensuels pour y louer un clapier. Elle se loue d’ailleurs sur cette malsaine réputation. Marilyn Monroe habitera également dans cette maison.

Une fois la police sur les lieux, elle constate qu’elle est morte par suffocation, on lui a obstrué les voies respiratoires avec un pansement, Il y a également eu une lutte violente, des traces de coups sont visibles sur son corps, cependant elle a fait face avec acharnement. Le médecin légiste situe la mort un peu après minuit. Il établit aussi que le meurtrier était très fort, plutôt grand, des mains de gorille, et que le corps a été déposé dans la baignoire après sa mort, donc elle n’est pas morte par noyade. Elle n’avait pour tout vêtement que sa veste de pyjama. Il est aussi établi avec certitude que le vol n’est pas l’objet du meurtre. On suppose aussi que le meurtrier a pris la clef de sa voiture et l’a empruntée pour quitter les lieux, on la retrouvera plus tard le réservoir vide.
On s’intéresse bien sûr au voisinage immédiat, surtout les concierges. Il sont sûrs d’avoir entendu du bruit dans la nuit, mais ne peuvent donner une heure approximative. On peut surtout penser qu’ils ne voulaient pas trop se mêler de ce qui se passait chez l’héritière, le tapage nocturne devait être compris dans le prix de la location, et peut-être ce n’était pas la première fois qu’il y avait de « l’ambiance » dans l’appartement. Toutefois, les murs et les portes étaient insonorisés, ce qui peut atténuer le bruit, mais pas complètement s’il est d’un fort volume. Une question que l’on posa bien évidemment, comment l’assassin avait pénétré dans l’appartement ? Selon les sources, les faits divergent. Ce qui est certain, c’est que Georgette a mangé quelque chose une fois chez elle, on retrouva des haricots verts dans son estomac. Une boîte de conserve de haricots fut retrouvée vide dans la poubelle de la cuisine. Il y a eu à peu près une heure entre le l’ingestion et la mort. Donc il s’écoula quand même un assez long moment où il est supposé qu’elle était seule. Elle écrivit aussi quelques mots dans son journal, chose qu’on ne fait pas quand il y a une personne avec vous. Un fait matériel étrange fut remarqué par les enquêteurs. A la porte d’entrée, il y avait une veilleuse, chose utile pour y voir clair la nuit quand on pénètre dans une maison. Elle était probablement allumée en permanence la nuit, allumée par le concierge à la tombée de la nuit. L’ampoule avait été dévissée afin qu’elle ne s’allume pas, mais nous verrons plus loin que cette histoire d’ampoule n’éclaire pas vraiment le déroulement du meurtre.
Avant d’aller plus loin, il n’est pas inutile de savoir ce que les enquêteurs ont découvert en interrogeant les personnes qui ont témoigné sur ce qui s’est passé la veille, notamment à Hollywood Canteen.
Le fait le plus significatif a eu lieu à la cantine. Un soldat a insisté plusieurs fois pour danser avec Georgette en se montrant plutôt agressif. Georgette signala le fait à ses amies. Son signalement poussa un soldat dont le signalement correspondait et qui était présent sur les lieux, à s’annoncer à la police. Il fut vite blanchi car au moment du meurtre il avait déjà réintégré sa caserne. Mais il peut s’agir de quelqu’un d’autre, car des soldats en uniforme au teint basané et aux cheveux noirs peuvent correspondre à beaucoup de soldats. On parle aussi d’un homme déguisé en soldat.
Il apparaît aussi qu’environ un mois avant son meurtre elle avait attiré l’attention d’un sergent de grande taille, au moins 1.80m, qui semblait être follement épris d’elle. Elle ne donna pas suite à ses avances et cessa de le voir, mais elle en parle quand même dans son journal. Elle avait aussi prévu de prendre l’avion pour aller rejoindre son petit ami à sa base au Texas. Elle avait pour cela acheté un billet la veille.
June Ziegler, sa collègue de service et copine, déclara qu’elle était ce soir-là plus que probablement rentrée seule à la maison, mais en fait personne ne l’a vraiment vue partir seule.

Un journal raconte sa version du meurtre, par forcément la plus exacte


Maintenant essayons de savoir ce qui s’est réellement passé chez elle. Nous avons vu qu’elle était pendant un moment probablement seule. Il y a plusieurs possibilités :
– Ce n’est pas le cas, elle est venue avec quelqu’un dans son appartement. Ce n’est pas complètement impossible, alors elle serait partie avec cette personne en quittant la cantine ou cette personne l’attendait devant la maison. Le témoignage du concierge atteste qu’il l’a entendu rentrer avant minuit par le bruit que faisaient ses talons sur le sol. Il est persuadé qu’elle était seule. Un homme avec des chaussures légères pouvait faire beaucoup moins de bruit que des chaussures féminines avec un talon. Si cette personne est entrée avec elle, ce serait quelqu’un de familier puisqu’elle s’est mise en pyjama et a trouvé le temps d’écrire quelques mots dans son journal. Pas très plausible mais pas impossible. Par contre le mystérieux personnage peut l’avoir quitté sur le pas de porte et être revenu plus tard, il attendait un moment favorable.
– Plus tard, elle aurait ouvert la porte à son meurtrier. C’est possible s’il s’agissait de quelqu’un qu’elle connaissait ou n’avait aucune raison de se méfier de lui. Une des secrétaires à son père, affirme qu’il lui arrivait de recevoir brièvement des hommes chez elle, mais ne leur demandait jamais de rester. Y a-t-il eu une exception ce soir-là ? Il peut y avoir de multiples raisons à ces brèves visites, un service demandé pour un petit dépannage, prêter ou rendre un livre ou un disque, ou à la limite rendre de l’argent qu’elle avait prêté. Il y a sans doute eu quelques simples copains dans son entourage.
– Une piste qui me semble assez probable est celle d’une personne qui la guettait. Il l’a laissé entrer, a entendu un moment, et a pénétré plus tard dans son appartement. L’ampoule dévissée pour qu’elle ne s’allume pas, le meurtrier ne voulait pas être vu pénétrer dans l’appartement, est un fait mis en évidence par les enquêteurs, peut-être un peu trop. Elle remarqua qu’il fallait quand même au minimum monter sur une chaise pour atteindre l’ampoule et être plutôt une personne de grande taille pour la dévisser facilement. On imagine mal une personne faire cela juste pour qu’elle ne se fasse pas remarquer pénétrant plus tard dans la maison, alors qu’à ce moment précis tout le monde pouvait l’apercevoir, et encore fallait-il avoir à disposition une chaise ou autre pour atteindre l’ampoule. Il y un fait beaucoup plus simple et logique pour qu’elle reste éteinte. Au moment du meurtre, il y avait encore un obscurcissement obligatoire la nuit à Los Angeles, on craignait encore une possible attaque japonaise. L’ampoule a pu être simplement dévissée pour éviter qu’elle ne soit allumée par mégarde ou encore son enclenchement automatique à la tombée de la nuit. Un possible suspect reste le soldat qu’elle avait éconduit, il était grand et probablement fort, c’est une certitude des enquêteurs, notamment le médecin légiste. Il pouvait avoir un double de la clef ou être capable de crocheter une serrure. Il est tout à fait possible que ce soit quelqu’un d’autre, j’irais plutôt dans cette direction, un autre assassin agissant de la même manière. L’ancien soupirant de Georgette devait pouvoir être retrouvé assez facilement, on peut supposer que la police l’a interrogé sans pouvoir lui coller l’affaire sur le dos.

Le pansement qui servit à l’étouffer


Sans doute le fait le plus étrange de toute l’histoire reste dans la manière du procédé employé pour tuer sa victime. Il utilisa un genre de pansement employé par les orthopédistes, qu’il enfonça dans la gorge afin de l’étouffer. C’est l’arme du crime, mais ce qui a laissé perplexe la police, c’est que ce type de bandeau n’était plus en vente depuis vingt ans. Vu qu’il était surtout employé par le monde médical, demandant une certaine maîtrise pour l’employer au mieux, on supposa que l’assassin pouvait venir du milieu médical. Le meurtre dans sa symbolique n’est pas sans rappeler celui de Dahlia noir, survenu un peu plus de deux ans plus tard. On se souvient que le corps, outre le fait qu’il avait été découpé en morceaux, avait été vidé de son sang et soigneusement lavé. Le corps retrouvé dans la baignoire avec les robinets ouverts font penser à une sorte de purification, chose qui trottait dans la tête du tueur.
Bien plus tard quand on étudia les profils des tueurs en série, on remarqua très souvent que pour un même tueur on retrouvait comme une sorte de signature correspondant à une manière d’agir propre à chacun. Cela peut aller, et c’est vaste, de la manière de tuer, de trouver ses victimes, de se débarrasser du cadavre, de mettre en scène le meurtre, de jouer avec la police en se croyant insaisissable A la limite, un enquêteur chevronné arrivant sur place peut déjà deviner qu’il s’agit probablement du tueur X qui a déjà sévi.

William Randolph Hearst Sr

L’enquête de la police suit son cours, d’une certaine manière elle le suit encore aujourd’hui. A l’époque, cela irrita passablement un puissant personnage de l’époque, William Randolph Hearst, le magnat de la presse, immortalisé dans le célèbre film « Citizen Kane » d’Orson Welles. Il était un ami du père de Georgette et il essaya de faire bouger les choses en mettant ses journaux au service de la cause et tenter de faire avancer l’enquête. Même s’il est pugnace et n’est pas spécialement connu pour être un tendre, la police ramassa sans doute une belle volée de bois vert, son intervention resta vaine.


L’affaire rebondit cependant une année après. Un journal de Los Angeles reçoit un message dans lequel l’auteur se réclame être le meurtrier de Georgette. Comme dans d’autres cas liés à d’autres meurtres, il ne fit pas parvenir son message de manière conventionnelle. Dans le cas présent, il a juste été posé près d’une école dans une enveloppe sale avec un texte tapé à la machine à l’intérieur. Il nargue la police en la mettant au défit de l’attraper et annonce même qu’il réapparaîtra à la Hollywood Canteen en uniforme militaire. Comme excuse de ne pas s’être manifesté plus tôt, il affirme qu’il avait servi à Okinawa et que le meurtre de Georgette n’était qu’une vengeance divine. Le journal fournit un détail alors incertain, elle s’était fait raccompagner chez elle par un homme en uniforme, ce qui pourrait accréditer une des théories, celle que l’assassin est entré chez elle sur son invitation. C’est à prendre avec des pincettes, mais c’est bien ce que l’auteur du billet affirme.

Le message reçu par la police


Il faut nous reporter au livre de Steve Hodel « L’Affaire du Dahlia noir » pour avoir quelques suppositions qui peuvent donner un autre éclairage. Nous savons que dans ce livre l’auteur désigne son père, George Hodel, comme un possible tueur en série. Avec le meurtre de Georgette, il affirme qu’il pourrait être le meurtrier. Dans les moments qui précèdent le meurtre, il n’y a rien de précis, mais il pouvait être éventuellement l’homme aux cheveux noirs et au teint basané déguisé en soldat. Plus probant, le fameux pansement qui ne se vendait plus depuis vingt ans et qui servit à étouffer la victime, et qui fit penser à la police que le meurtrier venait du milieu médical. Justement son père était médecin, il pouvait avoir ce genre de chose dans son cabinet. Il devait aussi connaître l’emploi détourné que l’on pouvait en faire, et l’avoir emporté avec lui. Cela fait moins de bruit qu’un révolver et atténue les cris de la victime. Mais une des presque certitudes avancées par Hodel junior se trouve dans les décryptage du message. La manière de le rédiger, ici tapé à la machine, montre que le rédacteur employait un style propre à une personne qui avait l’habitude de pratiquer le journaliste. Justement, son père fut journaliste et s’occupa d’une chronique judiciaire dans un journal, bien avant de se tourner vers la médecine.
A tous ceux qui pensent que George Hodel était juste un bonhomme quelconque, il faut préciser certaines points. C’était in homme immensément cultivé, doué pour un tas de choses, fin connaisseur en arts. Bien que né en Californie, il était de langue maternelle française, seule langue que l’on parlait dans sa famille, une famille pourtant originaire d’Ukraine, mais qui avait séjourné à Paris. Il n’est donc pas étonnant qu’il s’intéresse à la culture française, particulièrement le mouvement des Surréalistes et encore plus le marquis de Sade. A huit ans, c’était un virtuose du piano, il joua devant Rachmaninov. Il avait, parait-il, un QI d’un point supérieur à celui d’Einstein. Peut-être qu’il ajouta aussi meurtrier à son palmarès ?
Ce qui fit tiquer son fils à propos du message, il avait une certaine habitude de lire son père, c’est la manière de rédiger et particulièrement l’emploi de la ponctuation et des caractères spéciaux. Pour lui, si ce n’est pas son père qui a écrit cela, c’est son frère, frère qu’il n’avait d’ailleurs pas. Mais comme on a l’habitude de dire maintenant, avant le jugement il est présumé innocent.
Voilà ce que l’on peut en dire, j’ai fait au mieux pour résumer l’affaire avec les documents que j’avais é disposition, il y a un goût d’inachevé. Georgette ne profita pas de la vie. Je pense qu’elle avait une personnalité plutôt attachante, un genre de fille libérée avant l’heure. Sa position le lui permettait. Sans doute un peu naïve sur certains points, un père qui n’est jamais là, et aussi un parti intéressant de par sa position sociale. Peut-être qu’un personnage trouble imagina que si elle ne pouvait être à lui, elle ne serait à personne d’autre. Une vengeance divine comme l’affirme l’auteur du message. Peut-être, mais encore plus certain, une police qui ne brille pas toujours pour son efficacité.

Sources Wikipédia, DP, archives, Steve Hodel pour certaines anecdotes.