En passant

Bas nylons et un boucher indic

Rendez-vous avec la mort – Le Boucher est un indicateur

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En 1918, l’Allemagne est au bord de la débâcle militaire et demande la cessation des combats, elle sera finalisée par l’armistice du 11 novembre 1918 et surtout confirmée par le traité de paix signé à Versailles le 28 juin 1919. Pour le peuple allemand la situation n’est pas à la rigolade, déjà pendant la guerre on manque de beaucoup de choses, mais les réparations demandées par les Alliés amplifieront encore la misère. Il faut se débrouiller comme on peut.
Paradoxalement les années qui suivent la guerre sont une période de grandes réalisations artistiques allemandes dans plusieurs domaines, littérature, architecture, et spécialement le cinéma expressionniste. Durant ces années-là, il est peut-être le plus créatif au monde avec des noms comme Fritz Lang, Friedrich Wilhelm Murnau, ou encore Robert Wiene. Ceux qui ont les moyens s’amusent plutôt bien et les moeurs sont plutôt libérales.
Pour le petit peuple qui se fout pas mal de l’art et du libertinage, il faut avant tout bouffer et on se débrouille comme on peut. C’est l’ère des petits trafics en tous genres, une simple chemise volée en bon état peut avoir une valeur marchande. C’est justement dans ce genre de monde hétéroclite qui peuvent se glisser et prospérer les pires crapules.

Celui qui nous intéresse ici s’appelle Fritz Haarmann, il est né à Hanovre en 1879 dans un famille pauvre. Dès son enfance, il apparaît comme un personnage troublé. Il est mauvais élève et démontre très jeune une attirance forte pour l’homosexualité. A 16 ans, on le soupçonne déjà d’avoir assassiné un cheminot qui l’accusait d’abuser des enfants. C’est son père qui le dénonce, mais l’affaire est classée sans suite. Il tente de faire une carrière militaire, mais il est réformé au bout d’un an, il souffre d’épilepsie. En 1898, il est arrêté pour agression sexuelle envers un enfant, il est déclaré irresponsable et envoyé dans une institution psychiatrique. Il s’en évade et file en Suisse pendant plus d’une année durant laquelle il exerce un emploi manuel. Pendant son séjour, il réussit à se faire délivrer un certificat de bonne conduite et moeurs. Il retourne en Allemagne et s’engage à nouveau dans l’armée. En 1902, au bout de quelques mois, il est réformé pour raisons médicales. Cette fois-ci, il touche une modeste rente. Les années suivantes, il mène une vie erratique, tantôt voleur, tantôt escroc, il fera plusieurs séjours en prison, mais de manière assez brève. A force de fréquenter la police, il devient un indicateur, cela lui permet de détourner l’attention sur son propre cas. La police lui reconnait une certaine efficacité dans son rôle. Cependant, en 1914, il est condamné à 4 ans de prison pour délit divers, il est relâché en 1918, un peu avant l’armistice.

La gare de Hanovre en 1920, lieu de chasse

On ne sait pas avec certitude si avant il a commis des meurtres, mais ce qui est certain, c’est qu’à partir de sa libération, la machine à tuer va se mettre en marche. Le premier cas précis a lieu le 25 septembre 1918. Un enfant disparaît, des copains de l’enfant affirment l’avoir vu en compagnie d’Haarmann avant sa disparition. Les parents signalent le cas à la police, mais celle-ci ne semble pas trop vouloir bouger, car le suspect a plus ou moins réintégré sa fonction d’indicateur. Sur l’insistance des parents, elle va quand même rendre une petite visite à Haarmann. Elle découvre celui-ci en compagnie d’un enfant de 13 ans à moitié nu. Se contentant de ce fait et ne pouvant faire autrement, il est arrêté sur le champ et condamné a 9 mois de prison. Il réussira à différer sa peine qu’il fera entre mars et décembre 1920.
Le rôle de la police dans cette affaire est scandaleux, car visiblement elle laisse faire en sachant qu’il est un fou et un détraqué sexuel. A ses yeux, la récolte de renseignements semble plus importante. Au moins 25 vies d’enfant auraient pu être sauvées si elle avait agi en conséquence. Haarmann racontera plus tard que lors de la visite de la police, si elle avait fait son travail correctement, elle aurait trouvé la tête de l’enfant disparu planquée derrière le poêle de sa chambre. Il fut établi plus tard qu’il agissait comme une vampire, il étranglait et mordait ses victimes à la gorge. Ensuite, il démembrait les corps et plus que probable vendait la viande ou du moins la consommait lui-même. Dans la misère ambiante, un morceau de viande était un vrai plus et l’on ne souciait pas trop de savoir s’il provenait d’un élevage biologique. Il se présentait d’ailleurs comme exerçant le métier de boucher quand l’occasion s’en présentait.

Hans Grans

En 1919, il rencontre Hans Grans un garçon de 18 ans fugueur, qui va devenir son âme damnée et aussi son amant. Il est plutôt du genre à marcher à voile et a vapeur, il est bien un peu homosexuel, mais les femmes ne sont pas absentes de sa libido. Pour Haarmann, on peut dire qu’il est fou de lui et prêt à tout pour le satisfaire. Il n’a probablement jamais tué, mais apparaît comme investigateur dans certains meurtres, il lui suffisait de désigner une future victime, par exemple portant une montre qui l’intéressait, et Haarmann se chargeait du reste.

A partir du début 1921, le tueur est libre des ses mouvements. Il subsiste un doute sur cette période, la liste des meurtres qu’on lui attribue commence vraiment à partir du début de 1923, jusqu’à son arrestation en juin 1924. Il aurait tué 25 fois durant cette période. Sa manière d’agir est presque toujours la même, il se présente comme policier, il n’est qu’indicateur, auprès des victimes qu’il choisit toujours parmi des adolescents. Il chasse principalement dans les environs de la gare de Hanovre. Ce sont des jeunes en fugue, des délinquants mineurs, ou des chômeurs qui cherchent un petit travail ou de quoi bouffer. Bon prince, il leur assure qu’il peut arranger le coup, il connait quelqu’un qui, pour ensuite les emmener à son domicile et les tuer. A côté des victimes ciblées, il livre à la police les autres suspects, remplissant son rôle d’indicateur. Cela lui permet de développer son petit commerce avec les effets qu’ils récolte auprès des victimes. Il existe à cette époque en Allemagne, un vaste trafic de tout et de rien, le moindre objet peut avoir un peu de valeur. On peut vendre à vil prix cette marchandise à des receleurs peu regardants sur la provenance de la marchandise,

La deuxième maison depuis la gauche est la dernière résidence d’Haarmann. Son logis était situé en haut sous les combles.

Si les choses s’emballent vers 1923, il y a peut-être une raison. La police surveille de près un certain Adolf Hitler qui agite pas mal le monde politique, surtout avec son coup d’état manqué en novembre 1923. Pour le bandit commun, c’est probablement une période où l’on ne s’occupe pas trop de ses affaires. Haarmann profite-t-il de cela pour faire tourner sa folie à plein régime, ou cela n’est-il que la suite des années précédentes? On ne sait rien, on suppose. Le fait le plus certain, c’est qu’il confessera plus tard avoir tué entre 50 et 70 personnes, il ne sait pas le chiffre exact, on s’arrêtera à moins faute de preuves et de faits précis.

La police dans le logis du tueur

Un des subtilités qui fait que ce tueur en série échappera à la justice pendant longtemps, c’est sa manière de procéder. Certes, il y a des adolescents qui disparaissent, mais on ne retrouve pas de cadavres, on peut supposer des fugues qui perdurent ou le départ pour d’autres latitudes. On le sait maintenant, Haarmann découpe les cadavres, consomme sans doute une partie de cette viande, et probablement vend ou donne certains morceaux qui peuvent passer pour de la viande animale, une fois désossés. Un enquête sérieuse commencera lorsque l’on retrouvera des os humains sur les berges de la rivière qui passe à Hanovre, la Leine. Un draguage de la rivière en fera récolter plus de 500, dont on put reconstituer qu’ils appartenaient à 23 personnes différentes. La rumeur publique enfle et la police se doit d’agir. Il paraît évident que les ossements proviennent de cadavres qui ont été disséqués par quelqu’un qui est du coin. En fait elle n’a pas besoin de chercher bien loin, elle finit quand même par s’intéresser de plus près à Haarmann bien connu tant pour ses services que par son passé de détraqué sexuel. Encore faut-il des preuves tangibles, alors on décide de le surveiller discrètement. Dans la nuit du 22 juin 1924, il est vu accoster un jeune homme à la gare de la ville, et tenter de l’amener chez lui. Il est arrêté et placé en détention. Une fouille en règle de son appartement, en fait plus une chambre qu’un appartement, révèle des choses accablantes. Les murs sont imprégnés de sang, et l’on retrouve de nombreux objets ayant appartenu à des disparus. Il tente de se justifier, le sang provient de son trafic illégal de viande, les objets proviennent d’achats qu’il a effectués chez des receleurs.
Mis sous pression, il finit quand même reconnaître qu’il est un assassin depuis 1918. Il disculpe totalement son amant qui savait ce qu’il faisait, mais selon lui, n’a jamais participé directement à un meurtre. En attendant son procès, la police en prend pour son grade. On l’accusa de protéger un assassin, et comment un criminel peut-il dénoncer d’autres personnes pour des faits bien plus anodins. et surtout de n’avoir pas protégé des jeunes en mal de vivre. Comme l’affaire fit passablement de bruit en Allemagne et aussi à l’étranger, je ne sais pas si cela a été récupéré par les Nazis par la suite, c’était une occasion en or pour montrer l’affaire en épingle. Je n’ai toutefois pas retrouvé de traces.


Haarmann au milieu pose pour une triste postérité

Le procès débuta le 4 décembre 1924 et Haarman fut reconnu coupable de 24 meurtres et soupçonné de 3 autres. Il fut condamné à mort et guillotiné le 25 avril 1925. Ce fut aussi le procès de son amant Hans Grans, dans un premier temps il fut reconnu d’incitation au meurtre, mais réussit finalement à sauver sa tête et fut condamné à 12 ans de prison. Les Nazis arrivés au pouvoir, l’envoyèrent au camp de concentration de Sachsenhausen. Il survécut et fut libéré en 1946, il retourna vivre à Hanovre. Il mourut en 1975.
Un mémorial fut élevé avec les restes de ses victimes et sa tête fut conservée à l’école de médecine à Göttingen jusqu’en 2014 où elle fut finalement incinérée.
Le cinéma s’empara de l’affaire. Elle inspira en partie le film de Fritz Lang M le Maudit en 1931, mais il ne s’agit pas d’une biographie, le film est un condensé de plusieurs personnages réels ou imaginaires. Plus proche de Haarmann, le film de Ulli Lommel sorti en 1972, La Tendresse des loups, produit par Fassbinder qui joue aussi un rôle dans le film, retrace plus fidèlement la vie de Haarmann. Ce n’est pas un film tous publics, certaines scènes peuvent choquer, mais beaucoup de choses sont suggérées plutôt que montrées. L’acteur qui joue le rôle, Kurt Raab, n’est pas sans rappeler Peter Lorre dans M le Maudit. Disons que le film s’inspire de la vie du tueur sans pour autant résumer exactement ses faits et gestes. Il y a quelques anachronismes au niveau des chansons que l’on entend dans le film, elle sont bien antérieures aux faits.
Pour autant qu’il puisse exister une hiérarchie chez les tueurs, Fritz Haarmann en est un de la plus basse espèce. Non seulement il tue, mais n’hésite pas à collaborer avec la police en dénonçant des gens en mal avec les lois, quelquefois juste pour manger. Certains qui le connaissaient bien, ont sans doute affirmé plus tard qu’ils ne savaient pas. L’indifférence est aussi une tueuse en série.

Prochain article sur le sujet dans deux semaines

Source gallica.bnf.fr / BnF / DP