Buick et bas coutures -7- La solution

On ne vantera jamais assez les talents des petits garagistes de cette époque. Ils étaient souvent capables de faire des miracles et de ressusciter des mécaniques considérées comme perdues. Omar, le petit garagiste arabe spécialisé dans la survie de véhicules très usagés ne saura pourtant pas faire de miracle pour redonner une nouvelle jeunesse à notre belle auto.

Comme il nous l’avait proposé dimanche soir, monsieur Delfoix lui a demandé de regarder la Buick échouée devant chez lui et il transmet le résultat des investigations de Omar à mes parents, dès le mardi suivant.

Le diagnostic est désespérément le même que celui des autres mécaniciens qui ont déjà examiné la voiture malade. Le moteur est vieux et en plus, il est inadapté à la taille de la voiture. Si la faible puissance du vieux moteur de Chevrolet peut-être compensée en roulant à vitesse modérée et en évitant d’affronter des côtes trop fortes ou trop longues, en revanche, il n’y a rien à faire pour résoudre ses problèmes chroniques de démarrage. Il est trop vieux et usé pour partir au quart de tour, il chauffe, l’essence se désamorce du carburateur et j’en oublie. Bref, un diagnostic affligeant qui laisse mes parents sans espoir.

Le repas de ce mardi soir à la maison est triste comme une fin d’enterrement. Il faut désormais affronter la réalité en face, ma mère ne peut plus se cacher la tête sous son chapeau, notre superbe affaire est un désastre. La grosse américaine décapotable ne fonctionne plus, elle est garée dans un minable petit garage de quartier, et elle a épuisé les quelques sous qui nous restaient par ses dépannages répétés depuis trois mois. C’est la catastrophe !

Même Lise s’en mêle. D’abord elle la trouve bien, elle, cette Buick, ce serait dommage qu’on ne puisse pas trouver une solution. Elle se demande si un moteur d’occasion plus récent ne ferait pas l’affaire sans coûter trop cher. Peut-être un moteur de voiture française comme une 203, par exemple, elles sont réputées pour leur robustesse les 203 et il y en a beaucoup.

Ma mère saute sur l’occasion avant que mon père ne rebondisse sur la 203 pour relancer sa proposition d’acheter une petite voiture d’occasion pour rétablir nos finances et d’abandonner la Buick à un ferrailleur, comme il l’a déjà suggéré à plusieurs reprises. Elle annonce que dès jeudi, ils profiteront de leur après-midi libre pour aller voir ce Omar et lui demander de chercher un meilleur moteur pas trop cher, et pourquoi pas un moteur de 203, c’est une très bonne idée que vient d’avoir Lise !

Le jeudi soir, en voyant revenir mes parents, je devine tout de suite que la solution est trouvée. Ma mère qui faisait grise mine depuis deux jours est de nouveau radieuse. Mon père semble moins enthousiaste mais ne tire plus une tête de deux mètres de long. Je suis impatient de savoir quel genre de moteur Omar a pu trouver pour nous sortir de notre impasse.

Dans sa joie, ma mère décide que nous allons prendre l’apéritif, bien que nous soyons en semaine. Aussitôt je viens aux nouvelles, suivi de près par la bonne aussi curieuse que moi de connaître la solution et sans doute très fière d’en être à l’origine.

C’est ma mère qui raconte en buvant un Porto. L’idée de remplacer le moteur n’était finalement pas si bonne qu’on le pensait. Nous allions faire des dépenses quand même importantes et risquer de nous retrouver confrontés rapidement à des difficultés analogues parce que ce sera quand même un moteur de récupération et que nous ne pourrons pas savoir quelle vie il aura eue avant de se retrouver sous notre capot. Mais en discutant avec mes parents, Omar a eu l’idée géniale.

Finalement qu’est ce qui nous embête ? Ce n’est pas que la voiture soit un peu poussive, nous ne sommes pas des gens pressés et mon père ne se prend pas pour Fangio. Ce qui nous embête, c’est quand la voiture ne veut pas démarrer et qu’il faut la pousser.

Eh bien le garagiste arabe propose d’installer une manivelle pour pallier les défaillances de la batterie quand le moteur est trop long à mettre en marche ! Comme cela, il n’y aura plus besoin de demander de l’aide pour nous pousser et nous ne nous retrouverons plus à pied. En plus c’est un travail qui coûtera beaucoup moins cher que de changer le moteur et qui sera fait d’ici la fin de la semaine prochaine. Tout est bien qui finit bien !

Mon père ouvre le coffre et en sort une superbe manivelle entièrement chromée. Ma mère s’exclame qu’elle a eu raison de demander que le garagiste la fasse chromer pour qu’elle soit bien assortie aux nombreux chromes de la Buick. Je dois avouer que le travail est plutôt réussi ! De plus en plus enthousiaste, ma mère demande à l’essayer tout de suite et mon père lui en montre le maniement qui est assez facile.

En effet, je l’ai compris plus tard, Omar n’a pas fait une installation habituelle, en prise directe sur le moteur, toujours difficile à tourner et menaçant de redoutables retours de manivelle dans les poignets. Il a adapté un système de pignons qui renvoient l’action de la manivelle sur l’axe du démarreur, ce qui permet d’éviter les retours dangereux et ne nécessite aucun effort physique particulier. Il suffit de tourner la manivelle avec régularité comme l’aurait fait le démarreur si la batterie ne s’était pas vidée.

Le contact mis, il faut faire venir l’essence en pompant sur l’accélérateur comme on le fait avant d’utiliser le démarreur et tirer à moitié le starter pour donner un peu d’accélération au moteur. Ensuite, on engage la longue manivelle dans un trou pratiqué dans la calandre chromée, on la fait glisser dans un tube invisible sous le capot pour qu’elle tienne bien en place et s’enclenche dans l’encoche appropriée. Et il n’y a plus qu’à tourner régulièrement dans le sens des aiguilles d’une montre.

Ma mère met en pratique les explications que mon père vient de lui donner et, miracle, le moteur démarre au bout d’une quinzaine de tours de manivelle. Il faut dire qu’Omar en a profité pour le régler au mieux. En plus, dès que le moteur démarre, la manivelle se dégage toute seule du pignon dans lequel elle était enclenchée, il n’y a plus qu’à la retirer de la calandre et la ranger dans le coffre avant de partir sans même s’être salit les mains. Je sais maintenant comment marche une manivelle, je me dis que ce n’est pas vraiment pratique car il faut quand même descendre de la voiture pour s’en servir, et on doit avoir l’air un peu bêtes assis dans la voiture pendant que le conducteur tourne la manivelle à l’avant.

Nous remontons à l’appartement et ma mère annonce ravie à Lise que nos problèmes sont résolus. Elle vient de mettre la voiture en marche elle-même en quelques secondes sans aucune difficulté, ce Omar est vraiment un bon mécanicien et désormais, ce sera lui qui prendra soin de la Buick.

Le lendemain, nous passons prendre ma grand-mère à son travail pour la ramener chez elle car mon grand-père est en déplacement. Quand elle arrive, ma mère dit à mon père « démarre avec la manivelle ». Il s’étonne, mais ma mère insiste et il descend quand ma grand-mère monte dans la Buick. Il prend la manivelle dans le coffre et va à l’avant.

Ma mère qui s’est glissé au milieu de la banquette avant se tourne vers ma grand-mère assise à côté d’elle et lui demande.

– Vous avez vu ?

Quoi ? Demande ma grand-mère.

– On a une manivelle.

– Et alors ?

Quand la batterie sera un peu faible, on n’aura plus besoin de pousser. C’est tout de même pratique pour démarrer, non ? Insiste ma mère.

– Ce n’est pas très reluisant !

– Comment ça, pas reluisant ? S’agace ma mère.

– Eh bien, être obligé de démarrer à la manivelle, ça fait plutôt vieux tacot !

Ma mère hausse les épaules et se laisse aller en allongeant sa jambe gauche vers la place du conducteur. Elle soupire.

– C’est même plutôt plaisant, vous ne trouvez pas ? Le moteur démarre ce qui clôt le débat.

Après avoir déposé ma grand-mère, ma mère dit à mon père :

– Quelle rabat-joie ta mère, elle m’a dit que ce n’est pas très reluisant de démarrer à la manivelle.

– Tu ne vas quand même pas me dire que c’est bien terrible, lui répond mon père.

– Toi aussi tu t’y mets? Puis après un temps elle ajoute

Moi j’ai trouvé agréable d’être doucement bercée sur mon siège et en même temps d’être un peu embarrassée par les regards des gens qui passaient. C’est un mélange de sensations particulier !

-Tu as de drôles de plaisirs ! Conclût mon père.

 

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Buick et bas coutures -8- L’escalade

En 1958, si l’on ouvrait la radio ou mettait une pièce dans le jukebox, on pouvait entendre cela (extraits)

Jukebox 1958

Depuis l’achat de notre nouvelle voiture, ma mère a considérablement changé dans son apparence extérieure. Outre des vêtements dignes des stars du cinéma hollywoodien, elle a largement accentué son maquillage et ne quitte plus ses chapeaux et ses chaussures à talons aiguilles. Ses ongles naturels ont maintenant suffisamment poussé pour qu’elle ne soit plus obligée d’en porter de faux, en revanche les faux-cils sont devenus des accessoires incontournables lors des sorties du soir ou du dimanche.

Au cours de ce printemps 1958 elle va ajouter une note supplémentaire à son élégance, des dessous à la hauteur. Déjà, elle porte une attention particulière à ses culottes, je pense qu’elle a compris qu’on les voit largement quand elle monte ou qu’elle descend de la Buick, son attention va en plus se focaliser sur les jupons, il est vrai très à la mode à cette époque.

Un jour, alors que nous venons de faire le plein d’essence, la voiture ne veut pas redémarrer et le pompiste dévoué s’affaire sous le capot. Ma mère entreprend alors de nettoyer ses lunettes de soleil avec son jupon. Pour cela, elle retrousse sa jupe large jusqu’à la taille afin de pouvoir utiliser le nylon du jupon au-dessus de la dentelle et s’applique à frotter consciencieusement les verres de ses lunettes. Je vois le pompiste jeter régulièrement des coups d’œils furtifs sur la scène qui se déroule dans la Buick. Il ne doit pas voir tous les jours une élégante jeune femme utiliser le haut de son jupon pour nettoyer ses lunettes !

Le chant du départ version Buick.wav

Quand la voiture accepte finalement de repartir, ma mère ne prend pas la peine de tirer sa jupe vers ses genoux et reste ainsi en jupon pendant tout le trajet, s’amusant même à jouer avec la dentelle blanche. Quand nous arrivons à l’appartement, elle descend sans tirer sa jupe auparavant, la laissant retomber toute seule sous les regards des voisins qui discutent sur le trottoir.

Quelques temps plus tard, un dimanche midi alors que nous nous préparons pour une journée au CAF, je remarque que plusieurs centimètres de dentelle blanche dépassent de sa robe noire. Au moment de partir, alors qu’elle ajuste son petit chapeau noir triangulaire orné d’une plume, j’entends mon père lui dire.

– Tu perds ton jupon ma chérie.

En regardant, je constate que la position relevée des bras de ma mère pour ajuster son chapeau devant la glace de l’entrée a fait remonter sa robe qui découvre ainsi quinze bons centimètres de la dentelle blanche du jupon. Sans avoir l’air le moins du monde étonnée, elle répond.

– Oui, je sais, il est plus long que ma robe. Mais de toutes les façons, au prix ou je l’ai payé, ce serait vraiment dommage de le cacher !

– C’est vrai qu’il est très joli ! Sourit mon père et la mise en place du chapeau étant terminée, il prend le bras de ma mère pour partir.

Ce jour là, en montant dans la voiture, je vois pour la première fois ma mère relever sa large robe au-dessus du dossier avant de s’asseoir, dévoilant ainsi tout l’arrière de son nouveau jupon dans le mouvement. Dans la journée, je remarque encore à plusieurs reprises qu’elle laisse voir largement la dentelle du jupon lorsqu’elle est assise, mais c’est vrai qu’il est très joli.

Au cours des semaines qui suivent, elle étoffe sa garde robe en jupons de formes et de couleurs variées, les laissant volontiers dépasser de ses robes ou de ses jupes et les dévoilant largement quand elle est assise. Pendant cette période elle prend l’habitude de relever systématiquement ses jupes larges avant de s’asseoir, sans doute pour éviter de les froisser.

Une nouvelle étape est franchie une après midi alors que nous partons en ville. Ma mère papote sur le trottoir avec un couple de voisins pendant que mon père essaye sans succès de faire démarrer la Buick avec la manivelle. Au bout d’un moment la conversation étant sans doute à court de sujet, elle salue les voisins et se dirige vers sa portière. Comme elle va s’asseoir, le voisin qui s’est rapproché en même temps qu’elle, demande à mon père s’il veut qu’il l’aide à pousser la voiture qui semble ne pas vouloir démarrer. C’est ma mère qui répond.

– Merci, elle est juste un peu froide, elle va partir toute seule. Et elle s’assoit en relevant soigneusement sa robe au-dessus de sa taille. Mais cette fois-ci elle porte une robe grise étroite qui découvre la totalité de son jupon rose quand elle la retrousse. La voiture finit effectivement par démarrer et quand il regagne son siège, mon père dit.

– Tu nous fais admirer tes dessous ? Ma mère rit de bon cœur et se contente d’étaler le jupon rose sur la banquette de chaque coté de ses jambes croisées.


Elle continue à jouer avec la dentelle en chemin et, au retour, elle retrousse de nouveau sa robe étroite jusqu’à la taille avant de s’asseoir dans la Buick, en faisant un large sourire à mon père qui lui tient sa portière. Il ne répond pas et se dépêche d’aller tourner la manivelle. Ma mère laisse sa portière grande ouverte, le bras gauche allongé sur le dossier, avec sa main droite elle fait glisser son jupon pour caresser ses cuisses de bas en haut devant les nombreuses personnes qui passent sur le trottoir. En ramenant la manivelle mon père lui dit.

– Tu n’es pas gênée ?

– Pas du tout !

– Eh bien moi si, tu aurais pu refermer ta portière au moins ! Répond-il fâché.

Ainsi de jour en jour les jupons se font de plus en plus visibles et les jupes, qu’elles soient larges ou étroites se retroussent régulièrement au gré des caprices de la voiture.


Cette manie va me faire connaître une étrange émotion. Un dimanche après-midi nous allons à la fête de la gymnastique au Lycée et mes parents m’emmènent avec quatre copains. Je suis assis devant à côté de ma mère qui a relevé sa robe et étale son large jupon de nylon blanc autour d’elle. Sans y faire attention, elle a posé le côté droit du jupon sur ma jambe gauche. Pendant que mon père tire sur le démarreur je sens le nylon du jupon qui bouge en rythme avec la Buick sur ma cuisse nue, les gamins portent des shorts à cette époque. La batterie rend vite l’âme obligeant mon père à aller tourner la manivelle ce qui fait encore plus bouger la voiture que le démarreur et accentue le mouvement du jupon sur ma cuisse.

Je ressens une sensation inconnue, mélange de plaisir et de honte. Plaisir de la caresse du nylon et de la dentèle sur ma peau et gêne due aux regards des quatre copains qui se sont accoudés à la banquette inquiets du démarrage laborieux et qui en profitent pour loucher sur les dessous de ma mère.

Au retour, je remonte à côté de ma mère qui étale de nouveau son jupon et je sens encore le plaisir naître au bas de mon ventre en même tant qu’une boule d’angoisse se développe au creux de l’estomac au fur et à mesure que mes amis regardent pendant que mon père tourne la manivelle. Finalement, je ne sais pas si je suis soulagé ou déçu quand le moteur démarre !

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Buick et bas coutures -9- La Buick en France

Au début de l’été, nous partons en France pour les vacances d’été et, le premier jour du voyage, nous traversons le détroit de Gibraltar en ferry. Ma mère porte une robe verte légère à gros pois blancs sur un fin jupon blanc. Pendant la traversée, je regarde avec mon père si nous pouvons apercevoir des dauphins quand, à quelques mètres de nous, je vois ma mère qui tient son grand chapeau blanc à deux mains. Le vent du large ajouté à la vitesse du ferry fait voler très haut sa jupe et son jupon dévoilant sa légère culotte de nylon bleu pale. Mon père s’approche d’elle et lui dit.

– Attention ma chérie, tu vas t’envoler ! Ma mère sourit, mais ne fait rien pour empêcher ses jupes de continuer à virevolter autour de sa taille. Finalement, mon père prend l’initiative d’attraper la robe verte et de la maintenir vers le bas de son mieux, puisque ma mère a les mains occupées par son chapeau. Elle se dégage et, visiblement agacée réagit.

– Tu ne vas tout de même pas me tenir la robe pendant toute la traversée ! De quoi a-t-on l’air ?

– Mais tu as tes jupes qui volent dans tous les sens, on voit tes fesses sans arrêt. Répond gentiment mon père.

– Et alors, c’est normal avec ce vent ! Et puis on ne voit pas mes fesses, j’ai une culotte. Alors lâche-moi, tu vas finir par nous ridiculiser à me tenir la robe comme ça. Tu as l’air complètement idiot.

Mon père n’insiste pas et laisse la robe verte et le jupon blanc voler exposant la culotte bleu pale aux regards amusés des autres passagers. Il m’emmène quelques mètres plus loin pour essayer de voir des dauphins mais, je crois surtout, pour ne pas rester trop près de ma mère. Cela ne dure pas bien longtemps car elle nous rejoint au bastingage, laissant une entière liberté à ses jupes. Mon père ne fait plus de remarque et reste avec elle. C’est moi qui m’éloigne gêné.

En arrivant à Algésiras, je descends avec elle pendant que mon père va récupérer la voiture dans les entrailles du ferry. En descendant l’étroit escalier métallique conduisant du pont vers la passerelle d’accès au quai, ma mère traîne, embarrassée par son chapeau qui s’envole toujours et ses talons aiguilles qui se coincent dans les marches métalliques en caillebotis.

Pendant sa descente laborieuse, je l’attends en bas de l’escalier. Les gens derrière elle sont évidemment ralentis, mais devant, comme ils ont déjà rejoint le pont où je me trouve, il n’y a plus personne pour cacher aux regards le spectacle de ma mère en train de descendre. Les gens qui attendent comme moi s’amusent de voir son jupon qui vole découvrant la fine culotte jusqu’à la taille. Une voix derrière moi dit, «il y a du vent dans les voiles», déclenchant des rires autour de nous. Enfin elle me rejoint et nous pouvons regarder le bateau finir d’accoster avant de descendre sur le quai pour y attendre mon père avec les autres passagers des nombreuses voitures.

Les premières autos commencent à sortir au compte goutte et parmi les toutes premières, nous voyons apparaître le long capot bleu de notre grosse décapotable. Je suis soudain très content, car comme elle est parmi les premières de la file, je vais pouvoir monter dedans devant tous les passagers. Cela compensera la honte que je viens d’avoir en attendant que ma mère descende l’escalier.

A cet instant je me dis, d’accord ils ont vu la culotte de ma mère, mais maintenant ils vont en prendre plein la vue quand nous allons passer devant eux dans notre grosse décapotable.

La Buick apparaît enfin complètement et je sens mes jambes fléchir. A l’arrière, trois matelots poussent pour la dégager et laisser le passage aux autres voitures. Après l’avoir fait descendre du bateau ils la poussent encore sur quelques mètres pour la ranger sur le coté, là où elle ne gêne plus, à une trentaine de mètres des passagers qui attendent avec nous l’arrivée de leur propre voiture.

Je regarde ma mère qui reste impassible, un large sourire sur ses lèvres rouges. Pourtant, j’ai bien senti sa main se serrer sur la mienne quand on a vu les matelots qui poussaient la Buick. Une immense sensation d’humiliation m’envahit quand après plusieurs coups de démarreur qui portent bien jusqu’à nous, je vois mon père descendre et engager la manivelle dans la calandre.

Les uns après les autres, les conducteurs continuent à venir récupérer leurs passagers qui échangent quelques propos en attendant. Bientôt, une femme près de nous, dit en montrant notre voiture.

– La grosse américaine là-bas, elle ne sera pas allée bien loin ! Quelques rires fusent et une autre femme ajoute.

– C’est bien la peine d’avoir une aussi grosse auto pour tomber en panne à peine arrivés en Espagne ! Ma mère se tourne alors vers moi et me dit à voix bien haute.

– Allons rejoindre papa qui est en train de mettre la Buick en marche, ce n’est pas la peine d’attendre debout dans cette foule alors que nous pouvons aller nous asseoir confortablement et elle m’entraîne, hautaine, devant les passagers qui attendent.

Ma mère me fait monter dans l’auto et, après avoir relevé ses jupes jusqu’à la taille elle s’assoit en laissant sa jambe droite à l’extérieur et entreprend de se remaquiller en se regardant dans le rétroviseur extérieur, malgré le roulis de la voiture rythmé par la manivelle, on se croirait encore sur le bateau.

La Buick finit tout de même par démarrer et nous pouvons enfin passer devant les gens qui attendent encore leurs voitures, mais je n’ai plus du tout envie de faire le malin à l’arrière de la belle américaine.

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Buick et bas coutures -10- Retour au pays

Après une traversée de l’Espagne en cinq jours émaillés de petites pannes sans gravité, ma mère peut enfin faire son entrée dans Auch sa petite ville de jeune fille et pour l’occasion elle prend le volant pour les derniers kilomètres.

Dès les premiers jours, mes grands-parents, après s’être émerveillés de notre belle auto, comprennent vite que seule son apparence compte, car après avoir fait quelques remarques sur ses difficultés de démarrage, ils s’aperçoivent que ma mère ne tolère pas les commentaires sur le sujet.

Ce fut aussi le cas de nos cousins paysans à Fontvielle, tout petit village situé à une quinzaine de kilomètres d’Auch. Nous y allons dès le lendemain de notre arrivée pour leur dire bonjour. Leur ferme est située en haut d’une courte côte très pentue. En arrivant, mon père passe la première et lance la grosse Buick sur la route principale avant de tourner à gauche pour gravir péniblement la côte, et une fois en haut il manœuvre devant la ferme pour placer la voiture dans le sens de la descente.

Bien sûr les cousins admirent la Buick et, comme chaque année, nous invitent à déjeuner pour le dimanche suivant. Pour repartir, mon père n’utilise pas le démarreur et laisse la voiture prendre de la vitesse dans la descente et il n’a plus qu’à embrayer pour que le moteur démarre.

Le dimanche suivant, ma mère se met sur son trente et un avec une jupe plissée blanche et un chemisier bleu assortis à la voiture, complétés par un petit chapeau blanc et des escarpins, blancs eux aussi. En arrivant à Fontvielle, mon père exécute la même manœuvre que la première fois et nous arrivons devant la ferme sans encombre. Après le déjeuner, pendant que les hommes vont jouer aux boules, ma mère décide d’emmener ses deux cousines Madeleine et Geneviève dire bonjour aux parents de Madeleine qui habitent de l’autre coté du village. Bien sur, je suis de la ballade.

Pour partir, ma mère utilise la pente pour ne pas se servir du démarreur, et le court trajet se déroule sans problème. Les deux cousines assises à côté de ma mère sur la banquette avant ne tarissent pas d’éloges sur la Buick et sur l’habileté de ma mère à la conduire. C’est la première fois qu’elles roulent dans une voiture décapotable, et en plus une voiture américaine ! Ma mère boit du petit lait.

En fin d’après midi, il faut revenir à la ferme et nous nous installons dans la Buick. Ma mère met le contact, pompe plusieurs fois sur l’accélérateur et tire le gros bouton blanc du démarreur.

Trois longs essais ne donnent rien, et elle recommence à pomper sur l’accélérateur. Madeleine ne dit rien, mais Geneviève qui a toujours été un peu jalouse de ma mère s’étonne.

Buick et caractère.wav

– Elle ne veut pas démarrer ? Ma mère ne dit rien et recommence à tirer sur le bouton du démarreur sans le relâcher, jusqu’à ce que la batterie commence à faiblir sérieusement. Elle insiste encore alors que le démarreur ne répond pratiquement plus. Quand elle arrête enfin, Geneviève reprend la parole.

– C’est drôlement bien de rester en panne dès la première sortie ! Dis donc, on est drôlement secoués sur son siège quand tu fais tourner le démarreur, un vrai massage des fesses, pour ne pas dire autre chose !

– Tu ne trouve pas cela plutôt agréable ? Demande ma mère toujours souriante. C’est encore cette satanée batterie qui me joue un tour, il va falloir que nous la fassions changer. Ce n’est pas grave, Madeleine, passe-moi la manivelle devant toi s’il te plait.

-Tu sais la faire démarrer à la manivelle ? S’étonne encore Geneviève.

– Bien sur, j’en ai pour deux minutes, et tu vas voir, c’est encore plus agréable pour les passagères ! Elle descend et va tourner la manivelle.

Malgré ses efforts prolongés, le moteur ne veut rien savoir et je sens à ses allers et retours pour pomper sur l’accélérateur entre deux séances d’essais que ma mère devient de plus en plus nerveuse. Madeleine et Geneviève qui ont fini par descendre la regardent faire avec les parents de Madeleine. Nous sommes sauvés par l’arrivée de mon père et du cousin qui s’inquiétaient de ne pas nous voir revenir. Sans leur laisser le temps de discuter ma mère se met au volant et décrète qu’il faut pousser la voiture qui démarre ainsi sans difficulté. Geneviève et Madeleine remontent avec nous tandis que mon père rentre avec le cousin Georges. Le retour se passe dans le silence jusqu’à ce que ma mère dise toujours souriante.

– Vous n’avez pas eu de chance, il a fallut que la batterie nous lâche aujourd’hui. Mais en rentrant à Auch après les avoir déposées, ma mère se met en colère et passe son énervement sur moi sous prétexte que je me suis sali à la ferme.

Dès la semaine suivante, les cousins et mes grands-parents sont définitivement édifiés sur l’état de la Buick. Nous sommes de nouveau invités à déjeuner à Fontvielle avec mes grands-parents cette fois-ci. En arrivant en bas de la côte, mon père passe la première mais doit s’arrêter avant de tourner à gauche à cause d’une voiture qui arrive en face de nous sur la route principale. Sans élan et avec deux personnes en plus, notre grosse voiture cale avant d’arriver en haut de la petite côte. Mon père la laisse redescendre, et redémarre. A plusieurs reprises le moteur se remet en marche mais jamais il ne parvient à faire monter la voiture jusqu’en haut.

Je suis assis à l’avant avec ma mère au milieu de la banquette entre mon père et moi, mes grands-parents occupent les places arrières. Pendant les tentatives infructueuses de mon père pour monter ma mère se tortille sur son siège et ramène sa robe contre elle en appuyant avec ses mains comme si elle avait mal au ventre.

Finalement nous descendons pour finir à pied et demander au cousin de venir tirer la Buick avec son tracteur. Ma mère reste à attendre à sa place. Quand l’attelage arrive devant la ferme, ma mère descend devant toute la famille réunie en montrant toute sa culotte rose, dit à peine bonjour et file s’enfermer un long moment aux toilettes.

Quelques jours plus tard, nous sommes dans Auch pour faire des courses avec ma tante Martine. La voiture ne veut pas démarrer en repartant et pendant que mon père tourne la manivelle, ma mère se retourne vers sa soeur et lui dit.

– J’adore quand on démarre avec la manivelle ! Ma tante s’étonne.

– Ah bon ! Tu aimes être en panne dans la rue dans ta grosse voiture ?  Moi, je me sens plutôt ridicule, on fait l’attraction, en plus on est secouées avec la manivelle , tout le monde se marre en nous voyant en train de monter et de descendre sur place, c’est très gênant !

– Eh bien, moi je trouve que c’est agréable d’être regardée dans une belle voiture, le mouvement régulier du siège et la gêne de ne pas arriver à démarrer fait des sensations plutôt particulières tu ne trouves pas ? Dit ma mère.

– Je crois que tu es un peu fêlée oui ! Conclut ma tante.

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Buick et bas coutures -11- Des bas de luxe

A la fin des années cinquante, Auch est une petite ville de dix mille âmes qui constitue un agréable lieu de vacances pour le gamin passionné de vélo que je suis.

Comme souvent en France, le centre de la ville est organisé autour de la place de l’église. Cette place est bordée de commerces sur trois de ses cotés et l’église en occupe le quatrième.

En contrebas de la Place de l’église, un long boulevard appelé le Mail, constitue un lieu de rencontre privilégié de par son cadre agréable et ses immenses trottoirs. Du Mail, on peut remonter vers la place de l’église par une petite rue en pente qui débouche devant l’église ou, à pied, par un long escalier qui donne sur les grandes terrasses des deux principaux cafés de la ville.

Mes grands-parents habitent une longue avenue qui s’éloigne du centre. Ainsi, il faut à peine cinq minutes en vélo ou en voiture et dix minutes à pied pour, depuis la maison, atteindre la Place de l’église, ce qui est très pratique.

Auch étant une ville essentiellement commerçante, elle est quadrillée de petites rues bordées de magasins. Ma mère adore s’y promener pour regarder les vitrines et acheter des vêtements. En plus notre boulanger et notre boucher sont installés sur la place de l’église et un magasin d’alimentation générale complète la configuration idéale pour faire les courses alimentaires quotidiennes.

En quittant la Place de l’église on passe devant la plus luxueuse lingerie d’Auch. Ce magasin est tenu par madame Soubiran. Celle-ci a très vite sympathisé avec ma mère en qui elle a détecté une importante cliente potentielle. En réalité, il ne se passe pas une semaine sans que ma mère y achète quelque petite chose en nylon.

Un samedi après-midi de ce mois d’août, j’accompagne ma mère en ville et nous passons voir Madame Soubiran des fois qu’elle ait une quelconque nouveauté. Après quelques amabilités et échanges sur le beau temps de saison, Madame Soubiran prend un air de conspirateur et dit à ma mère.

– Ma chère, vous qui aimez la belle lingerie, je crois que je vous ai trouvé une merveille que vous allez adorer !

Intéressée, ma mère lui demande de lui montrer tout de suite cette merveille. Madame Soubiran disparaît dans l’arrière boutique et en ramène une espèce de grosse boite à chaussures en carton rose. Elle ouvre l’étrange boite et en sort un sachet, rose lui-aussi, qu’elle déballe précautionneusement pour en extraire une paire de bas noirs qu’elle fait glisser sur sa main.

– Regardez ces bas, je suis sûre que vous n’en avez jamais vu d’aussi fins. Vous-vous rendez compte, c’est du dix deniers ! Je vous mets au défi d’en trouver d’aussi superbes ailleurs. Touchez-les, ils sont en nylon et on jurerait de la soie. Une pure merveille je peux vous l’assurer !

Ma mère prend les bas et les examine soigneusement, visiblement séduite.

– C’est vrai qu’ils sont absolument magnifiques, noirs en plus, quel chic. C’est bizarre qu’ils aient une couture, ça ne se fait plus trop maintenant.

– Détrompez-vous ma chère, ce sont les bas ordinaires qui sont fabriqués comme des tubes. Les bas de luxe ont toujours des coutures, c’est le seul moyen de leur donner du galbe et en plus la couture derrière le bas affine remarquablement la jambe et met le mollet en valeur. Je vous en prie, essayez les donc.

Ma mère ne se fait pas prier deux fois, elle s’assoit sur une chaise, enlève son escarpin et enfile un des bas.

– Qu’est-ce qu’ils sont beaux ! Je n’en ai jamais vu d’aussi fins, je crois bien que je pourrais me laisser tenter, mais il me faudrait la taille au-dessus, celui-là a son renfort qui commence juste au-dessus de mon genou. Ils doivent être rudement chers quand même, non ? Dit ma mère en enlevant délicatement le bas qu’elle vient d’essayer.

– Pas du tout ! Vous êtes une bonne cliente et ils vous vont si bien que c’est un plaisir pour moi de vous les laisser à un prix d’ami. En plus, je vais tout vous dire, j’ai du mal à les vendre dans cette campagne où les femmes élégantes se font désespérément rares. J’ai l’impression que vous êtes la seule jolie femme à savoir vous habiller dans cette ville. Tenez, si vous en prenez plusieurs paires, je vous les laisse à peine dix pour cent au-dessus du prix des bas ordinaires.

Ma mère tourne et retourne les bas dans ses mains, les regarde en transparence à travers ses doigts et finit par demander.

– Vous en avez plusieurs paires dans ma taille ?

– Près de cinquante paires ma chère. La boite est presque neuve et ils sont tous de la même taille. Vous l’avez parfaitement remarqué, ils ne sont pas très longs, c’est fait exprès car avec cette finesse ils fileraient lors de la fabrication si on essayait de leur donner davantage de longueur.

Ma mère semble partagée entre l’envie d’avoir des bas aussi exceptionnels et la dépense que cet achat représente. C’est sans compter sur la force de persuasion commerciale de Madame Soubiran qui, sentant le poisson mordre, ajoute pour emporter la décision de cette cliente si facile.

– Je ne peux pas vous laisser rater cette occasion unique d’avoir les plus belles jambes d’Auch. A titre de cadeau, je vous offre le porte-jarretelles de votre choix pour les attacher. J’ai vraiment envie de vous faire ce cadeau ! Cet argument finit de convaincre ma mère qui ajoute comme pour se justifier.

– En plus avec toutes ces paires, j’en ai pour un moment, et cela me fera autant de moins à dépenser plus tard !

– Voilà qui est très intelligemment réfléchi. Allez-y, choisissez votre porte-jarretelles pendant que je vous emballe vos merveilles.

Ma mère choisit un porte-jarretelles blanc, choix évidemment excellent et de très bon goût selon madame Soubiran, puis passe sans sourciller à la caisse. Je suis content de me retrouver dehors car je commençais à trouver le temps long et je me fiche éperdument de cet achat de bas. Nous rentrons et j’oublie aussitôt cet épisode, trop content de pouvoir enfin aller jouer dans le jardin.

Le lendemain midi, dimanche, nous devons aller déjeuner chez les cousins de Fontvielle. Ma mère en profite pour étrenner ses nouveaux bas. Pour bien les mettre en valeur, elle porte, malgré la chaleur de cette mi-août, un tailleur prune à jupe courte et étroite sur un chemisier blanc, des escarpins vernis noirs et un petit chapeau à voilette, noir lui aussi. Elle est réellement très chic et semble particulièrement fière d’elle quand ma grand-mère lui demande si elle va à une noce.

Lorsqu’elle s’assoit dans la voiture, la jupe courte remonte de quelques centimètres au-dessus de ses genoux et laisse apparaître le haut des bas noirs, une bande plus foncée de trois ou quatre centimètres prolongée d’une bande très noire qui disparaît sous la jupe étroite. Après le départ mon père remarque le haut des bas et dit à ma mère.

Le son du nylon.mp3

– Qu’est ce que c’est que ces bas, ils sont trop courts ? Ma mère tente d’arranger sa jupe en la tirant vers ses genoux sans arriver à grand chose, on voit toujours la bande plus foncée des bas. Mon père insiste.

– Tu ne vois pas qu’ils s’arrêtent aux genoux tes bas ? Tu n’as pas pris ta taille, c’est idiot ! Il s’attire une réponse cinglante.

– Ce sont des bas de luxe très fins et c’est pour cela qu’ils sont renforcés très tôt, sinon ils seraient trop fragiles et ils fileraient tout de suite. Je te signale que tu n’as pas fini de les voir, c’était une occasion unique et j’en ai acheté près de cinquante paires d’un coup. Tout ce qui restait dans le magasin. Des bas comme ceux-la, ça ne se trouve plus aujourd’hui ou alors ils sont hors de prix. Je ne pouvais pas rater une telle occasion ! Mon père poursuit quand même.

– Tu t’es fait refiler des rossignols, oui !

– Tu n’y connais rien et tu commences à m’agacer à toujours critiquer ma façon de m’habiller. La-dessus, elle se met à faire la tête et mon père comprend que ce n’est pas le moment d’insister s’il ne veut pas gâcher la journée.

En arrivant à Fontvielle, ma mère avance quelques mètres devant moi et je remarque qu’en plus des coutures noires très visibles ces bas ont d’épais renforts qui partent des talons et qui se rétrécissent en montant haut sur les mollets. Je n’en ai jamais vu comme ça et je trouve que ce n’est pas très beau. Ils sont effectivement très fins mais, finalement, ils ont des parties renforcées partout, au-dessus des genoux, sur les molets et aux bouts des pieds.

Dans l’après-midi, nous prenons le café au salon et ma mère qui est assise dans un fauteuil jambes croisées montre largement ses cuisses au-dessus de ses bas tendus par de très longues jarretelles de dentelle blanche. Je sens que mon père est gêné car il évite de regarder dans sa direction et fait celui qui ne s’aperçoit de rien. Puis il part faire un tour dans la campagne avec le cousin Georges et je les accompagne.

Sur le chemin du retour, mon père tente de nouveau une remarque sur un ton qu’il veut aimable.

– Ma chérie, tu es très élégante avec ton tailleur, mais il faut que tu fasses attention, tes bas sont vraiment très courts et on voit tes jarretelles quand tu es assise. La réponse est aussi virulente qu’à l’aller.

– Je t’ai déjà dit ce matin que ces bas me plaisent beaucoup, je me fiche éperdument de ce que les imbéciles en penseront et ce n’est plus la peine d’en discuter. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à regarder ailleurs ! Et elle se tourne vers sa fenêtre.

Mon père s’abstient d’envenimer la conversation et le voyage du retour se déroule sans un mot

Après ce premier jour, ma mère portera ses nouveaux bas dès le dimanche suivant, pour aller à la fête des fleurs à Montréal (dans le Gers, pas au Canada) qui se tient traditionnellement le dernier dimanche d’août. Puis encore le dimanche suivant, jour de la fête d’Auch, et encore le dimanche d’après pour la fête de Fontvielle.

Ce jour-là, elle fait sensation dans le petit village en arborant une large robe rouge vermillon sur un jupon noir dont elle a laissé dépasser la fine dentelle. Des escarpins à talons vertigineux symétriques des renforts et des coutures des bas noirs et un large chapeau complètent sa mise. Elle a poussé l’élégance jusqu’à assortir son rouge à lèvres et son vernis à ongle à la couleur de sa robe. Il me semble que cela fait beaucoup comparé aux paysans du coin, mais je la trouve tout de même très élégante.

Au moment de quitter la fête, elle est visiblement ravie de devenir définitivement le centre d’intérêt de tout le village, fumant négligemment une cigarette en se faisant longuement admirer dans sa décapotable, pendant que mon père tire sur le démarreur pour mettre en marche le vieux moteur récalcitrant. Elle finit même par redescendre de la Buick pour aller embrasser une cousine éloignée et se montrer à nouveau de pied en cap en faisant tournoyer ses jupes.

En entendant le moteur de la voiture commencer enfin à tousser, elle revient tranquillement s’installer en relevant largement sa robe et son jupon, dévoilant un porte-jarretelles noir coordonné. Elle se remet habilement une couche de rouge à lèvres malgré les mouvements de son siège agité par le démarreur en attendant que le moteur, qui n’en finit pas de caler après chaque toussotement, démarre définitivement. Sur le chemin du retour, elle dit.

– J’ai vraiment eu beaucoup de succès pendant que tu mettais la Buick en route. Je suis allée embrasser la vieille cousine Juliette qui m’a complimentée sur ma toilette. Elle était complètement fascinée par la voiture !

– J’ai bien cru qu’elle ne voudrait jamais démarrer, heureusement que j’ai rechargé la batterie toute la nuit ! Rétorque mon père, et ma mère lui dit en souriant.

– Et bien moi j’ai bien cru que j’allais mouiller ma culotte ! Mon père lui propose.

– Tu veux qu’on s’arrête dans un coin tranquille. En éclatant de rire, ma mère répond.

– Mais non, ce n’est plus utile ballot. C’est quand le moteur n’arrêtait de s’étouffer, j’ai pensé qu’il était complètement noyé et comme quand elle fait ça, elle ne part même pas à la manivelle, j’ai cru qu’il allait falloir que tu lèves le capot pour nettoyer les bougies devant tout les gens de Fontvielle

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Buick et bas coutures -12- Amélie

Après Georgette, nous avons trouvé une nouvelle bonne prénommée Amélie. Ma mère l’a choisie après avoir reçu plusieurs candidatures à la suite d’une petite annonce passée dans La Dépêche. En 1958, partir faire la bonne dans une famille de fonctionnaires aux colonies attire les jeunes filles de la campagne, alors en plein exode rural. Amélie est une de ces jeunes filles d’une bonne vingtaine d’années qui habite encore chez ses parents dans un petit village de l’Ariège à une petite centaine de kilomètres d’Auch. Ainsi fin septembre, trois jours avant de repartir pour Casablanca, nous allons chercher Amélie dans son petit village.

Ce premier contact avec sa future domestique est important pour ma mère qui doit asseoir d’entrée son autorité, sa bonne devra être taillable et corvéable à merci pendant près de dix mois. En outre, la petite Auchoise d’origine qu’elle est éprouve certainement une grande satisfaction à s’affirmer comme une riche maîtresse de maison qui emploie du petit personnel. Il s’agit pour elle d’un jour très important et elle dissimule mal son plaisir, depuis plus d’une semaine elle en parle à tous propos, même avec les voisins.

Aussi, c’est avec un soin tout particulier qu’elle se prépare, et pour l’occasion arbore une robe en soie verte à pois blancs, qu’elle vient de se faire faire par sa couturière. Les nouveaux bas noirs à coutures sont de sortie et des escarpins blancs complètent sa mise avec un grand chapeau vert agrémenté de fleurs blanches.

Nous sommes à la fin de l’été, et après plus de deux mois loin des mains expertes de notre garagiste arabe, notre grosse décapotable donne des signes de fatigue quasi quotidiens. Aussi le programme de la journée a-t-il été élaboré pour tenir compte de possibles soucis et retards. Départ à dix heures, déjeuner prévu dans un restaurant connu à quelques kilomètres du village de la future bonne, rendez-vous chez Amélie vers trois heures et demi et retour à Auch pour le repas du soir. La moyenne envisagée, inférieure à quarante kilomètres heure parait raisonnable.

Pour commencer, un peu avant dix heures, ma mère signale qu’elle a juste besoin de se faire quelques retouches de maquillage et que mon père peut préparer la voiture. Aussitôt nous rejoignons la Buick devant la maison des grands-parents et quand ma mère descend vers dix heures et quart, elle trouve mon père penché sous le capot en train de bricoler dans le moteur. Les voisins d’en face qui sont sortis pour nous aider à pousser la voiture sans succès le regardent faire.

Sans se démonter, ma mère s’étonne que par ce beau temps, il n’ait pas baissé la capote et demande au voisin de l’aider à la replier pendant que mon père « finit de régler la voiture ». Ensuite elle s’installe a sa place, ou plutôt, à moitié à sa place, puisqu’elle laisse une jambe dehors et rajoute du maquillage sur son visage déjà très fardé en se regardant dans le rétroviseur extérieur. Tout le monde peut ainsi admirer l’assortiment parfait de ses dessous de nylon blanc, jupon agrémenté d’une large dentelle, grande culotte à volants de dentelles sur le devant et longues jarretelles qui tendent les nouveaux bas.

Mon père termine son bricolage et vient chercher la manivelle, obligeant ainsi ma mère à rentre sa jambe pour qu’il puisse atteindre cet ustensile indispensable. Elle arrête de surcharger son rose à joues et ferme sa portière après m’avoir fait monter. Une longue séance de manivelle finit par lancer le moteur et c’est à dix heures et demi bien sonnées que nous entamons notre périple vers l’Ariège.

Le trajet jusqu’au restaurant ne pose pas de problème particulier sinon quelques côtes escaladées en première à quinze à l’heure. Vers midi et demi nous nous garons sur le parking du restaurant où nous nous attablons pour le déjeuner.

Le rendez vous étant fixé vers trois heures et demi, c’est près d’une heure avant que nous sortons du restaurant pour parcourir la dizaine de kilomètres qu’il nous reste. Malgré les deux heures de route du matin, la batterie de la Buick s’épuise au bout d’une quinzaine de coups de démarreur infructueux et mon père doit de nouveau s’armer de la manivelle. Evidemment ma mère s’emploie à se refaire une beauté dans la glace du rétroviseur extérieur à la plus grande joie des gens qui déjeunent encore sur la terrasse du restaurant qui donne sur notre voiture. Ils ont bien déjeuné et on leur offre un spectacle pour le café !

Après de longs essais, il faut bien se rendre à l’évidence, il n’y a d’autre solution que de pousser la voiture. Mon père rentre dans le restaurant pour demander de l’aide auprès des serveurs pendant que ma mère se glisse derrière le volant en prenant bien soin de retrousser sa robe entraînant largement son jupon avec.

Avec le renfort de trois serveurs qui ne ratent pas une miette des jambes de ma mère assise en jupon et porte-jarretelles, la voiture accepte de démarrer après deux ou trois aller-retours sur le parking du restaurant et nous entamons la fin du voyage ma mère au volant. Hélas nous ne sommes pas au bout de nos peines car le village d’Amélie est perché en haut d’une colline. Bien que ma mère conduise doucement, je vois l’aiguille du thermomètre monter régulièrement et atteindre bientôt la zone rouge.

Alors qu’il ne reste plus que quelques centaines de mètres à faire, la voiture commence à avoir des soubresauts annonciateurs de la panne imminente qui obligent ma mère à se garer sur un espace dégagé, bienvenu au bord de la route. Dés qu’elle relâche l’accélérateur, le moteur cale et elle coupe le contact. Mon père descend et lève le capot pour que le moteur puisse refroidir.

Nous attendons ainsi une vingtaine de minutes, comme elle n’a pas quitté le volant se contentant de fumer une cigarette, ma mère remet le contact et tire sur le démarreur. Quelques lamentables hoquets indiquent que la batterie n’a pas eu le temps de se recharger depuis le restaurant. Il faut reprendre la manivelle, et, encore une fois, mon père la tourne sans succès, malgré l’aide de ma mère de plus en plus énervée qui pompe violemment sur l’accélérateur.

Par chance un couple de paysans arrive en 203 à notre hauteur et les braves gens nous proposent gentiment leur aide. Avec mon père, ils nous font faire demi-tour pour mettre la voiture dans le sens de la descente et nous prenons assez de vitesse pour que ma mère arrive à démarrer. Elle se débrouille pour faire demi-tour le plus vite possible et nous pouvons remonter pour récupérer mon père qui attend au bord de la route. C’est finalement vers quatre heures, et avec de nouveau le thermomètre dans le rouge que ma mère échoue sa Buick sur la place du village.

Nous n’avons pas de difficultés à trouver la maison d’Amélie, notre future bonne nous attend avec ses parents inquiets de ne pas nous voir arriver, sur le pas de leur porte qui donne précisément sur la place. Dès qu’ils nous voient, ils se dirigent vers nous et ne semblent pas remarquer les jupes retroussées de ma mère qui descend sous leur nez.

Après de rapides présentations, nous entrons dans leur maison pour prendre un rafraîchissement. La pièce qui leur sert de salon-salle à manger ne comprends qu’un fauteuil dans lequel mon père est invité à s’asseoir et une chaise basse avec coussin et accoudoirs qui est proposée à ma mère. Deux chaises ordinaires sont tirées pour le père d’Amélie et moi tandis qu’Amélie et sa mère restent debout pour nous servir.

Compte tenu de notre retard, la visite est courte et dès quatre heures et demi, les parents de notre nouvelle bonne accompagnent leur fille et ses patrons jusqu’à la belle voiture américaine qui étincelle sur la place du petit village. Impressionnée, la mère d’Amélie lui dit.

– Tu en as de la chance de voyager dans une belle auto comme ça, on n’en a jamais vu d’aussi grosse dans le pays, et décapotable en plus !

Salutations, adieux émus des parents à leur fille qui les quitte pour la première fois pour aussi longtemps et aussi loin. Ma mère tend à mon père les clefs de la voiture qu’elle a gardées en arrivant, et il lui ouvre la portière droite. Elle retrousse la robe verte jusqu’à la taille en s’installant. Par chance, son jupon n’est pas remonté avec la robe et nous n’avons vu sa culotte que lorsqu’elle est montée. Avec Amélie je me glisse derrière le siège avant et nous nous asseyons à l’arrière de la Buick.

Mon père monte à son tour, et met le contact. Il donne quelques coups d’accélérateur et tire sur le démarreur. Ce ne sont pas les quelques centaines de mètres que nous avons parcourus depuis le dernier arrêt qui ont pu redonner un semblant de force à la batterie épuisée, et de fait le démarreur émet quelques hoquets puis un autre après un long silence, puis plus rien.

Mon père relâche le bouton, on n’entend pas un mot, ni dans la voiture ni dehors, il redonne deux ou trois coups d’accélérateur et fait une nouvelle tentative. C’est le même scénario, un hoquet puis plus rien puis de nouveau un denier soubresaut du démarreur et, miracle, le moteur se met à ronfler. Surprise par ce démarrage inattendu, ma mère écrase la cigarette qu’elle vient d’allumer.

Après les derniers signes d’au revoir nous partons fièrement devant les gens du village qui sont venus faire les curieux, eux non plus n’ont sûrement jamais vu une aussi belle voiture avec en plus, une jeune femme aussi chic dedans.

Le retour ne pose pas vraiment de problème, nous avons la chance d’être dans le sens de la descente en partant et ensuite la route est à peu près plate. Nous roulons malgré tout à un train de sénateur qui ne paraît pas surprendre Amélie, même dans les petites côtes que la Buick monte péniblement à trente à l’heure. Elle dit que c’est la première fois qu’elle circule dans une voiture décapotable et trouve que c’est très agréable.

Seule la dernière côte en entrant dans Auch nous met en difficulté, obligeant mon père à passer la première pour avancer à dix kilomètres heure, avec la voiture qui hoquette de façon inquiétante. Ma mère indique qu’il est temps que nous arrivions car nous n’avons presque plus d’essence, explication dont notre nouvelle bonne semble se satisfaire.

C’est ainsi que se termine notre première prise de contact avec Amélie qui va vite se rendre compte qu’être bonne dans notre famille nécessite, outre les compétences ménagères normalement attendues d’une bonne, une forme physique certaine et des mollets et des bras solides. Chez nous, la dénomination « bonne à tout faire » prend réellement toute sa signification.

Le lendemain, ma mère nous emmène Amélie et moi faire les dernières courses dans Auch avant de repartir au Maroc. Pendant qu’Amélie me prépare, ma mère descend et quand nous la rejoignons avec Amélie elle est au volant est maintient le moteur accéléré pour ne pas caler. Amélie me fait monter derrière et monte avec moi. Ma mère se retourne pour lui demander de monter devant, sans quoi elle aura l’impression de faire le chauffeur. Toute fière, Amélie s’installe à la place du passager et nous partons en ville.

Quand nous nous garons, Amélie dit à ma mère qu’elle est très impressionnée de voir qu’une femme peut conduire une aussi grosse voiture et qu’elle-même ne pense pas qu’elle en sera jamais capable surtout avec des talons aussi hauts. D’ailleurs elle pense qu’elle n’arriverait même pas à marcher avec de tels talons. Ma mère est visiblement très flattée par le compliment mais joue les désinvoltes en répondant que ce n’est qu’une question d’habitude.

Hélas, le retour après les courses n’est pas aussi flatteur. Malgré des pompages répétés sur l’accélérateur et d’interminables coups de démarreur sous le regard inquiet d’Amélie, ma mère n’arrive qu’à épuiser de nouveau la batterie qui s’était pourtant bien rechargée en revenant de l’Ariège. Sans faire de commentaires, elle demande à Amélie de lui passer la manivelle qui est devant ses pieds et elle va la tourner. Je sens Amélie très mal à l’aise, elle évite de regarder les gens qui passent, et tient sa main droite devant son front, le coude appuyé sur la portière.

Après plusieurs minutes, le moteur finit par partir, ma mère remonte à sa place et rend la manivelle à Amélie, elle passe la première et nous rentrons. Soulagée, la bonne demande ce qui est arrivé, et ma mère répond qu’elle a du noyer le moteur. Amélie la complimente maintenant sur son habileté à faire démarrer une voiture à la manivelle, et cette fois encore, ma mère en est très flattée, car elle ne peut s’empêcher de répondre qu’effectivement elle ne connaît pas de femmes qui savent se servir d’une manivelle et qu’elles restent plantées comme des gourdes dans leurs voitures au moindre souci de démarrage.

Le premier jour du retour vers le Maroc achève d’édifier la pauvre jeune fille. Si le départ de la maison se passe sans mal, après le restaurant de midi mon père est obligé de tourner la manivelle pendant un long moment. A la frontière espagnole la voiture refuse de redémarrer et nous sommes obligés de la pousser avec ma mère au volant. Et il faut recommencer un peu plus loin après un ravitaillement dans une station service espagnole où nous nous arrêtons parce que l’essence est moins chère qu’en France.

Le soir à l’hôtel, je partage la même chambre avec Amélie. En attendant l’heure du repas, ma mère décide d’aller faire un tour dans le centre de Saint Sébastien tout proche, pour voir ce qu’il y a dans les magasins espagnols. Amélie qui regarde par la fenêtre de notre chambre m’appelle. Je la rejoins et découvre que mes parents sont toujours sur le parking. Mon père tourne consciencieusement la manivelle de la Buick pendant que ma mère fume une cigarette le coude à la portière.

Amélie se tourne vers moi et d’un air désolé me dit.

– Elle tombe souvent en panne la voiture ?

Moi, vexé par les pannes à répétition que nous avons subies dans la journée, je lui réponds de façon bêtement agressive.

– Tout le temps !

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Buick et bas coutures -13- Au salon de coiffure

1958 c’est aussi
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Voilà, nous sommes de retour au Maroc pour cette rentrée d’octobre 1958 et la vie quotidienne reprend son cours. Semaine d’école et petit week-end puisque à l’époque nous travaillons le samedi, sauf pour ma mère qui s’est arrangée pour avoir son samedi après-midi de libre afin de pouvoir le consacrer à son esthétique. Cela commence vers trois heures de l’après-midi par un rendez-vous chez l’esthéticienne pour une séance de nettoyage de peau et de maquillage, une manucure s’occupe aussi de lui faire les ongles. Ensuite elle se rend au salon de coiffure pour parachever sa préparation pour l’incontournable sortie du samedi soir.

A ce sujet, elle décide que ce serait quand même mieux que mon père aille la chercher vers sept heures au salon de coiffure plutôt que de la laisser rentrer en bus alors qu’elle est déjà toute préparée pour sortir. Ainsi, dès le samedi suivant, je me retrouve de corvée pour accompagner mon père et aller la chercher.

Octobre n’est pas la meilleure saison pour notre voiture qui est épuisée par le voyage à travers l’Espagne et qui n’a pas encore profité des soins attentifs du garagiste Omar faute de moyens financiers après les lourdes dépenses estivales. Le départ de l’appartement avec mon père vers six heures et demi se termine une fois de plus à la manivelle, batterie vidée par de nombreux coups de démarreur inefficaces, et nous arrivons finalement au salon de coiffure un peu après sept heures.

Le salon se trouve devant un large trottoir ou nous pouvons nous garer en épi sans gêner le passage. Connaissant l’état de la batterie, mon père laisse tourner le moteur et me demande d’aller voir si ma mère est bientôt prête. Cela ne m’enchante pas trop, je n’ai pas très envie de rentrer dans un salon de coiffure pour femmes, mais j’y vais timidement. Pas de doute ma mère est bien là. Ce n’est pas à son visage dissimulé par le casque de séchage que je la reconnais, mais à la dizaine de centimètres de cuisses striées par une jarretelle blanche.

Pour la première fois depuis notre retour d’Auch elle a mis ses nouveaux bas. Sa robe rose étroite est remontée à mi-cuisses et dévoile largement le haut des bas et les longues jarretelles qui les retiennent. Je montre ma mère d’un doigt tremblant et demande à une des coiffeuses si elle sera bientôt prête.

– Il y en a pour encore un bon quart d’heure ! Me répond la coiffeuse.

Sans demander mon reste, je file vers la voiture et indique à mon père qu’il y en a pour un bon quart d’heure. Il soupire et coupe le contact pour arrêter le moteur qui ne peut pas supporter une telle attente sans se mettre à chauffer.

Après un long moment, qui à mon avis dépasse largement le quart d’heure annoncé, je vois sortir la robe rose du salon de coiffure, surmontée d’une haute choucroute blonde dressée sur un visage abondamment maquillé de couleurs vives. Pas de doute, c’est bien ma mère qui est fin prête pour aborder sa soirée du samedi.

Dès qu’elle apparaît, mon père met le contact, pompe quelques coups sur l’accélérateur et tire sur le bouton du démarreur. Hélas, la batterie n’a pas eu le temps de se recharger suffisamment depuis l’appartement et le bruit grave du démarreur se transforme rapidement en quelques hoquets qui ne peuvent rien pour faire repartir le moteur.

Pendant cette tentative sans réel espoir, ma mère achève ses salutations aux deux coiffeuses en prenant bien soin de sortir du salon en continuant à leur parler pour les attirer sur le seuil afin qu’elles puissent bien voir la Buick. Elle parcourt ainsi, quasiment à reculons, les cinq mètres qui séparent la porte du salon de la voiture, toujours en parlant assez fort avec les coiffeuses, comme si elle essayait de couvrir le bruit des misérables soubresauts du démarreur, et enfin, elle ouvre sa portière en même temps que mon père se penche pour prendre la manivelle.

En attendant que mon père ait attrapé la manivelle, ma mère relève soigneusement sa robe rose pour ne pas s’asseoir dessus. En voyant l’air étonné des coiffeuses, je réalise qu’elle ne porte pas de jupon sous sa robe et qu’elle se trouve debout sur le trottoir en culotte blanche et porte-jarretelles, finissant de dire au revoir avant de s’asseoir et de baisser tranquillement sa vitre sans refermer entièrement sa portière. Visiblement amusées par le spectacle, les coiffeuses restent sur le seuil du salon, pendant que mon père commence à tourner la manivelle. Heureusement, il reste encore deux clientes et elles rentrent s’en occuper.

La séance de manivelle dure plusieurs minutes, et je vois régulièrement l’une ou l’autre des coiffeuses venir jeter un coup d’œil sur le pas de la porte pour voir où nous en sommes. Ma mère qui a tout de même finit par fermer sa portière fume négligemment une cigarette, le bras à la fenêtre. A un moment un bus passe et stoppe à l’arrêt cinquante mètres plus loin, elle me dit.

Tiens c’est mon bus, ça a tout de même une autre allure de partir en Buick plutôt que d’aller attendre le bus ! Agacé, je réponds.

Il marche lui, nous on essaie de démarrer à la manivelle ! Sans se départir de son sourire, ma mère me lance un glacial.

Ah, tu ne vas pas en rajouter ! On va démarrer et clouer le bec à ces gourdes de coiffeuses.

Enfin, après un bon moment, le moteur consent effectivement à démarrer. Mon père remonte et manœuvre pour reculer et quitter le trottoir. C’est juste à ce moment que l’une des deux dernières clientes sort raccompagnée, elle aussi, par les coiffeuses, ce qui permet à ma mère de lancer un « bye-bye » triomphal.

Mes parents me déposent à l’appartement et continuent leur route pour rejoindre leur soirée. Je me demande si la robe étroite de ma mère va redescendre toute seule quand ils arriveront ou si elle sera obligée de tirer dessus pour la faire repasser dans l’autre sens. C’est la première fois que je la vois s’asseoir carrément en culotte et je suis bien content qu’ils ne s’arrêtent pas à l’appartement et qu’elle ne descende pas ici de la voiture, il y a encore des copains qui jouent sur le trottoir.

Le samedi suivant, je suis de nouveau de corvée, mais cette fois la batterie a été bien rechargée pendant la nuit et mon père s’est donné une marge de sécurité en ne partant qu’à sept heures passées pour ne pas avoir à attendre devant le salon de coiffure. Nous n’y arrivons en effet que vers sept heures vingt et cette fois, c’est ma mère qui nous attend car dès que l’avant de la voiture apparaît devant le salon elle sort.

Elle porte une robe imprimée dans les tons bleu ciel, gonflée par un large jupon rose. Comme la dernière fois elle fait de longues amabilités aux coiffeuses et s’installe radieuse dans la Buick décapotée qui ronronne, en se contentant de relever l’arrière de sa large robe pour la poser sur le dossier de son siège. Mon père passe la marche arrière, embraye et cale !

– Bravo ! C’est le seul mot que ma mère prononce, mais son ton ne cache pas sa contrariété.

Batterie bien chargée, la voiture devrait redémarrer assez vite, mais mon père a beau alterner les coups longs puis courts de démarreur, pomper régulièrement sur l’accélérateur, la Buick ne veut plus rien entendre, le moteur tousse à de nombreuses reprises mais ne repart pas.

Comme la semaine dernière, les deux coiffeuses passent régulièrement la tête par la porte du salon pour voir ou nous en sommes, encore que le bruit imposant du démarreur les tienne parfaitement au courant.

La batterie commence à donner de sérieux signes de faiblesse quand une cliente sort du magasin. Elle vient vers ma mère.

– Il a l’air bien fatigué le démarreur de votre voiture, vous croyez qu’elle va démarrer ? Déjà samedi dernier vous êtes restés en panne, je vous ai vus en passant sur le trottoir.

– Oh, c’est juste mon mari qui a calé en reculant, mais elle va repartir sans mal ! Répond ma mère.

Pendant ce bref échange le démarreur émet ses derniers hoquets et mon père se penche pour prendre la manivelle devant les pieds de ma mère qui relève sa jupe et son jupon jusqu’à la taille pour lui permettre de l’attraper plus facilement. Elle les laisse retomber sans les tirer sur ses jambes montrant ainsi les jarretelles roses qui tendent les courts bas noirs. Mon père se dirige vers l’avant la manivelle à la main et la jeune femme qui est resté à regarder lui dit en partant.

– Il ne fallait pas caler, maintenant vous êtes obligé de faire de la gymnastique, j’espère que ce sera plus facile que l’autre jour.

La séance de manivelle dure. Je vois sortir l’une après l’autre les deux dernières clientes du salon et à chaque fois je constate que ma mère, au lieu de les saluer d’un « bye-bye » satisfait comme la semaine dernière, fait celle qui ne les voit pas en s’absorbant dans la recherche de quelque chose au fond de son sac à main, mais elle n’en ressort aucun objet.

C’est pendant que les coiffeuses sont en train d’éteindre le salon que la voiture démarre enfin et ma mère peut quand même les saluer d’un geste de la main car elles sortent juste au moment ou nous avançons vers la rue. En arrivant à l’appartement, les Delfoix qui sont invités à manger nous attendent depuis un bon moment en prenant l’apéritif que leur a proposé la bonne. Ma mère les salue et s’excuse de notre retard.

– Désolée, mais avec ces coiffeuses il est impossible de prévoir un horaire !

Le troisième samedi arrive, et de nouveau nous partons, mon père et moi, vers le salon. Mais cette fois, quand nous arrivons, aucune élégante coiffée et maquillée ne sort du salon et je suis obligé d’aller demander si cela va être encore long. La coiffeuse qui travaille laborieusement pour confectionner le chignon imposant de ma mère me fait un grand sourire et m’annonce que c’est presque fini. Je rapporte le message à mon père et il laisse tourner le moteur.

Hélas, le « presque fini » dure, l’aiguille du thermomètre de l’auto est déjà à la limite du rouge et mon père qui s’inquiète de la situation me renvoie aux nouvelles. La coiffeuse, toujours affairée sur le chignon me voit dans la glace et m’annonce qu’il n’y en a plus que pour cinq minutes. Je reviens à la voiture avec la bonne nouvelle, mais c’est trop tard, l’aiguille est maintenant de l’autre coté du rouge et mon père coupe le contact. Au passage j’ai bien senti une forte odeur de chaud qui sortait du moteur. Je suis réellement désolé pour ma mère, car je sais que dans ces cas là, après avoir chauffé, la voiture est impossible à remettre en route et qu’il va certainement falloir la pousser.

Evidemment, la voilà qui sort presque aussitôt. Je ne l’ai vu que de dos dans le salon, elle porte une robe mauve à peine évasée à manches longues que je n’ai jamais vue et qui doit être toute neuve. Elle vient vers la voiture en faisant ses salutations habituelles aux coiffeuses, pendant que mon père qui est déjà descendu ouvre le capot devant ma mère qui s’étonne.

– Qu’est-ce que tu fais ?

– Il faut que je pompe pour réamorcer l’essence. Le moteur a chauffé en t’attendant et maintenant toute l’essence du carburateur doit être évaporée.

– C‘est malin ! Pourquoi l’as-tu laissé tourner tout ce temps ?

Déjà affairé dans le moteur, mon père ne répond pas. Ma mère fait un dernier signe de la main aux deux coiffeuses qui n’en perdent pas une miette, ouvre sa portière et relève sa nouvelle robe jusqu’à la taille dévoilant un superbe jupon blanc. Mon père referme le capot et remonte dans la voiture. Il tire longuement sur le démarreur sans succès, essaie quelques coups encore, puis toujours sans dire un mot il retourne ouvrir le capot et recommence à essayer de réamorcer la pompe à essence.

Je sens que ma mère est très nerveuse, elle n’arrête pas de bouger sur son siège en triturant son jupon, le remontant, le rabaissant, le glissant sur son ventre. C’est le moment que choisi la dernière cliente pour sortir. C’est celle du « bye-bye » de la première fois. Elle s’approche de ma mère qui est obligée d’ouvrir sa vitre pour l’écouter, comme la nuit tombe plus vite, la Buick n’est pas décapotée.

– Décidément, ce salon de coiffure ne porte pas chance à votre voiture ! Vous tombez en panne à chaque fois.

– En effet, elle est un peu capricieuse ce soir ! Répond ma mère sur un ton décontracté qui sonne faux.

Mon père ne referme même pas le capot, et vient directement demander à ma mère de lui passer la manivelle. Il retourne vers l’avant et commence à la tourner. La dame qui était toujours là s’étonne que la manivelle soit posée devant les pieds du passager et ne soit pas rangée dans le coffre. Ma mère qui continue de se tortiller en croisant et décroisant les jambes répond.

– C’est bien plus pratique, sinon il faudrait à chaque fois aller la chercher le coffre.

– Ah bon ! Vous êtes souvent en panne ? C’est pourtant une belle voiture.

– Oui, c’est ça, on est souvent en panne ! Assène sèchement ma mère en refermant sa portière et en remontant sa vitre pour mettre fin à la conversation.

La dame s’en va en souhaitant bon courage à mon père qui tourne la manivelle sans le moindre début de résultat. Pendant ce temps je vois les deux coiffeuses qui s’affairent au rangement du salon. Elles vont bientôt sortir et j’imagine que ma mère ne se réjouit pas d’être encore là à ce moment. Trois samedis de suite ça commence vraiment à faire beaucoup. Elle continue encore quelques instants à tripoter nerveusement son jupon, puis elle ouvre sa portière et descend voir mon père.

– Elle ne veut pas partir ? Demande-t-elle avec une voix inquiète. Mon père ne répond pas et continue de tourner la manivelle.

– Tu vas encore essayer longtemps, tu n’es pas fatigué ?

Elle se fait rembarrer par un « à ton avis ? », qui n’appelle pas de réplique, elle lève les deux bras à l’horizontale et les laisse retomber le long du corps dans un geste de découragement et revient vers sa portière. Elle relève à nouveau sa robe au-dessus de sa taille et s’assoit.

– Nous ne sommes pas prêts d’arriver au Consulat, la voiture ne veut pas démarrer. Dit-elle en se tournant vers moi. Elle recommence à s’agiter, puis elle ouvre sa fenêtre et se tournant de nouveau vers moi.

– Qu’est ce qu’il fait chaud ce soir, ça ne m’étonne pas que la voiture n’arrive plus à démarrer. Vous auriez au moins pu baisser la capote. On étouffe, en plus, avec ce moteur qui a chauffé ! Elle se soulève sur son siège et enlève carrément son jupon qu’elle jette sur le siège arrière. Elle a mis un porte-jarretelles et une culotte blancs.

Les deux coiffeuses ferment leur salon, sortent sur le trottoir et se dirigent vers la fenêtre ouverte de ma mère.

– Vous ne pouvez pas repartir ? Demande l’une d’elles, et l’autre d’ajouter.

– Déjà les autres fois vous avez eu du mal, elle a des problèmes votre voiture ! Comme avec la dame de tout à l’heure, je suis surpris par la réponse de ma mère, qui pour une fois ne garde pas son sourire.

– Oui, cette fois je crois bien qu’elle est en panne.

– Les autres fois aussi elle était en panne, mais avec la manivelle votre mari réussissait à la faire repartir. Dit l’une, et la seconde de renchérir.

– C’était drôlement laborieux, mais à la fin elle finissait par démarrer quand même. Aujourd’hui ça fait près d’une demi-heure que vous êtes là. Il a bien du courage votre mari et vous êtes bien patiente aussi. Moi ça fait longtemps que je serais partie en bus.

Ma mère reste quasiment prostrée, elle frotte nerveusement ses genoux l’un contre l’autre faisant plisser ses bas qu’elle est obligée de retendre en tirant sur ses jarretelles, puis après un long silence elle dit.

– Mon mari n’y arrive pas, elle ne partira pas. Dans ces cas il faut la pousser, elle ne démarre pas autrement, il faut la pousser c’est tout. Je ne vois pas pourquoi il s’acharne comme ça ! A croire que ça lui fait plaisir de nous mettre en retard, juste le soir où nous sommes invités à une grande soirée au Consulat de France.

– Vous voulez qu’on vous aide à la pousser ? Cela doit être drôlement lourd une grosse voiture comme ça ! On ne peut pas partir en vous laissant là. Ma mère continue à arranger ses jarretelles en se tortillant sur ses fesses, et comme la coiffeuse voit qu’elle n’obtiendra pas de réponse elle va vers mon père.

-On va vous aider à pousser votre voiture, à nous tous on arrivera peut-être à la faire démarrer.

Mon père accepte tout de suite et les remercie, il pense que c’est en effet la meilleure solution. Il retire la manivelle de la calandre et se dirige vers la portière de ma mère qui ne fait même pas un geste pour ouvrir. Il ouvre lui-même la portière pour poser la manivelle devant ses pieds, fait celui qui ne remarque pas qu’elle est assise en culotte devant les deux coiffeuses qui sourient en se tapant du coude et, laissant la portière grande ouverte, explique qu’il faut d’abord faire reculer la voiture pour pouvoir la pousser ensuite dans la rue. Il ferme le capot et va du coté du conducteur pour tenir le volant de l’extérieur.

Je descends et vais à l’avant avec les deux coiffeuses pour pousser la voiture. Mon père aide en guidant avec le volant depuis l’extérieur. Ma mère n’a même pas refermé sa portière, elle paraît tétanisée sur son siège, incapable de faire un geste.

Enfin, nous arrivons à mettre la voiture dans le sens de la rue, et je me dirige vers l’arrière avec les deux coiffeuses. En passant, il y en a une qui ferme la porte du coté de ma mère, elle a compris qu’elle ne nous aiderait pas à pousser car elle reste immobile les mains sur sa culotte et semble totalement indifférente à ce qui se passe.

Nous commençons à pousser, mais chaque fois que la voiture prend un peu de vitesse et que mon père saute au volant pour embrayer et essayer de démarrer, nous n’avons pas assez de force et l‘auto s’arrête. Pourtant à aucun moment, ma mère ne propose de nous aider, elle a laissé ses deux mains sur sa culotte comme si elle avait mal au ventre.

Enfin, après plus de cent mètres, la rue descend et nous arrivons à prendre suffisamment de vitesse pour que le moteur démarre en pétaradant. Mon père accélère tant qu’il peut et finalement la voiture semble ne plus vouloir caler. Il passe la marche arrière et revient vers nous. Arrivé à notre hauteur, il remercie encore les deux coiffeuses qui paraissent épuisées et leur propose de les ramener au salon de coiffure.

– Ce n’est pas la peine, nous sommes tout près de l’arrêt de bus que nous prenons pour rentrer tous les jours. On va y retourner à pied.

C’est alors que ma mère paraît sortir de sa torpeur, sans doute ragaillardie par le bruit du moteur.

– Non, non, vous êtes trop gentilles, sans vous je ne sais pas ce que nous aurions pu faire, il ne passe plus grand monde dans cette rue à cette heure-ci. Nous serions restés en panne et il aurait fallu prendre le bus. Où habitez-vous, on va vous ramener.

– On habite toutes les deux vers le rond-point Chimicolor.

– Pas question de vous laisser rentrer en bus, montez ! Elle ouvre en grand sa portière et se glisse au milieu de la banquette avant pour laisser la place.

Gênées les coiffeuses hésitent, puis l’une d’elle se décide à monter à coté de moi, l’autre veut la suivre, mais ma mère repousse le dossier du siège empêchant la jeune femme de monter derrière. Elle s’installe donc sur la banquette avant à coté de ma mère et referme la portière. La coiffeuse qui est à l’arrière avec moi aperçoit le jupon jeté là en vrac, le prend et le plie soigneusement avant de le reposer délicatement entre elle et moi.

Mon père démarre, mais il doit s’y reprendre à deux ou trois fois car le moteur s’étouffe et la voiture manque de caler. Enfin nous arrivons tant bien que mal à avancer à vingt à l’heure, personne ne dit rien, je sens un climat d’inquiétude dans la voiture. Pour l’instant, tout va pour le mieux, la route descend légèrement et nous arrivons au feu rouge d’un boulevard plein de monde. Mon père s’arrête, et le moteur aussi.

Il tente un coup de démarreur, puis deux et trois sans succès.

– Il va encore falloir pousser, on n’est pas prêt d’arriver si c’est comme ça à chaque feu rouge ! Dit timidement la coiffeuse assise à coté de moi. L’autre coiffeuse assise à l’avant appuie sa joue contre sa main, comme si elle ne voulait pas que les passants la voient. Ma mère arrive à parler sur un ton plus calme.

– Elle ne repartira pas, mon chéri, il vaut mieux que tu essaies avec la manivelle, je t’aiderai avec le démarreur et l’accélérateur. Gisèle, vous voulez bien me passer la manivelle qui est devant vos pieds ?

J’apprends ainsi que cette coiffeuse s’appelle Gisèle. Elle se penche, attrape la manivelle, et la donne à mon père qui descend. Ma mère s’approche du tableau de bord pour atteindre l’accélérateur avec son pied gauche depuis le milieu de la banquette. Pendant que mon père tourne la manivelle, elle tire sans arrêt sur le bouton du démarreur en pompant tant qu’elle peut sur l’accélérateur.

Le moteur redémarre. En attendant que mon père revienne, ma mère accélère à fond faisant se retourner tous les badauds qui commençaient d’ailleurs à s’attrouper autour de cette grosse voiture américaine en panne avec trois femmes à l’intérieur, dont une qui tirait le démarreur en culotte et jarretelles en accélérant énergiquement.

Enfin, nous voilà repartis, mais maintenant le boulevard monte vers le rond-point Chimicolor et la voiture avance par à-coups entre deux pétarades du moteur.

– Oh la la, on n’y arrivera jamais ! Dit la coiffeuse à coté de moi alors que Gisèle continue d’essayer de cacher son visage aux passants qui marchent aussi vite que nous.

– Avec une voiture pareille, il ne faut pas être pressé et avoir un sacré courage ! Si elle cale encore je finis à pied ! S’exclame tout d’un coup Gisèle qui doit réaliser qu’elle est la risée de tout le boulevard.

Cahin-caha, nous arrivons enfin au rond point, mon père se gare pour déposer les deux coiffeuses et la voiture cale de nouveau. Elles descendent, et à ma grande surprise, ma mère descend aussi pour les remercier d’avoir été aussi serviables et elle les embrasse toutes les deux pendant que mon père tourne déjà la manivelle.

– Mais vous êtes de nouveau en panne, votre voiture a encore calé, il faut la laisser là et faire venir une dépanneuse demain, vous n’arriverez nulle part avec ! Dit la collègue de Gisèle.

– Ne vous en faites pas, je vais aider mon mari avec le démarreur, comme tout à l’heure, vous avez vu, elle est repartie en deux minutes. Répond ma mère, et elle revient à sa portière, relève sa robe au-dessus de sa taille devant les regards ébahis des passants, puis, au lieu de s’asseoir, elle retourne à l’avant vers mon père en tenant sa robe retroussée à la taille et lui dit de ne pas se fatiguer, qu’elle va tirer le démarreur et accélérer. Enfin elle remonte et se glisse au milieu de la banquette.

Mon père tourne la manivelle et elle actionne sans interruption le démarreur tout en s’agitant pour pomper sur l’accélérateur. Je la vois qui s’excite, la tête renversée en arrière, les deux coiffeuses restent plantées là, et les gens s’attroupent de plus en plus nombreux autour de nous. Tout d’un coup, ma mère arrête de pomper et relâche le bouton du démarreur, comme épuisée. Après un moment pendant lequel mon père continue tout seul de tourner la manivelle, elle se penche vers sa portière et s’adresse aux deux coiffeuses et aux curieux en même temps.

– On ne peut pas démarrer, il faut nous pousser. Les gens sont aimables et se proposent de nous pousser. Mon père remonte à sa place, ma mère reste alanguie sur son siège.

A une dizaine de personnes la voiture prend vite de la vitesse, mon père arrive à redémarrer et nous fait faire le tour du rond-point. Il se gare en prenant soin de garder le moteur accéléré, ma mère s’adresse aux coiffeuses.

– Merci, non seulement vous m’avez bien dépannée, mais en plus vous m’avez très bien coiffée pour aller à ma grande soirée. Je suis vraiment très heureuse !

Mes parents me ramènent à cinq à l’heure à l’appartement et je rentre sans demander mon reste. Dans l’escalier, j’entends le moteur qui s’emballe qui tousse, puis plus rien. Je sonne, la bonne m’ouvre et me dit qu’elle était très inquiète, qu’il est neuf heures et demi. Je lui explique que c’est la voiture qui est tombé en panne, mais elle s’en doutait. Puis elle va vers la fenêtre qui donne sur la rue et m’appelle.

– Viens voir, elle est encore en panne la voiture ! En effet, on entend mon père qui tourne la manivelle. Je n’y prête pas attention et passe à table. Pendant un long moment j’entends les bruits de la manivelle, quand tout d’un coup le moteur redémarre et ils partent enfin en pétaradant.

Je ne sais pas dans quelles conditions ils sont arrivés jusqu’à leur soirée, mais le lendemain la voiture n’est pas sur le trottoir devant l’immeuble et il faut que nous allions avec des voisins remorquer la Buick qui est garée le long d’un trottoir pas trop loin du Consulat. Nous ramenons directement la voiture devant chez Omar qui se chargera de lui redonner une santé après ces quatre longs mois sans soins.

La semaine suivante, la Buick a retrouvé une meilleure forme et ma mère décide que désormais c’est elle qui la prendra le samedi après-midi pour aller chez l’esthéticienne et au salon de coiffure, que ce sera beaucoup plus pratique. Mon père ira au collège en bus et je crois qu’il en est ravi !



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