Buick et bas coutures -9- La Buick en France

Au début de l’été, nous partons en France pour les vacances d’été et, le premier jour du voyage, nous traversons le détroit de Gibraltar en ferry. Ma mère porte une robe verte légère à gros pois blancs sur un fin jupon blanc. Pendant la traversée, je regarde avec mon père si nous pouvons apercevoir des dauphins quand, à quelques mètres de nous, je vois ma mère qui tient son grand chapeau blanc à deux mains. Le vent du large ajouté à la vitesse du ferry fait voler très haut sa jupe et son jupon dévoilant sa légère culotte de nylon bleu pale. Mon père s’approche d’elle et lui dit.

– Attention ma chérie, tu vas t’envoler ! Ma mère sourit, mais ne fait rien pour empêcher ses jupes de continuer à virevolter autour de sa taille. Finalement, mon père prend l’initiative d’attraper la robe verte et de la maintenir vers le bas de son mieux, puisque ma mère a les mains occupées par son chapeau. Elle se dégage et, visiblement agacée réagit.

– Tu ne vas tout de même pas me tenir la robe pendant toute la traversée ! De quoi a-t-on l’air ?

– Mais tu as tes jupes qui volent dans tous les sens, on voit tes fesses sans arrêt. Répond gentiment mon père.

– Et alors, c’est normal avec ce vent ! Et puis on ne voit pas mes fesses, j’ai une culotte. Alors lâche-moi, tu vas finir par nous ridiculiser à me tenir la robe comme ça. Tu as l’air complètement idiot.

Mon père n’insiste pas et laisse la robe verte et le jupon blanc voler exposant la culotte bleu pale aux regards amusés des autres passagers. Il m’emmène quelques mètres plus loin pour essayer de voir des dauphins mais, je crois surtout, pour ne pas rester trop près de ma mère. Cela ne dure pas bien longtemps car elle nous rejoint au bastingage, laissant une entière liberté à ses jupes. Mon père ne fait plus de remarque et reste avec elle. C’est moi qui m’éloigne gêné.

En arrivant à Algésiras, je descends avec elle pendant que mon père va récupérer la voiture dans les entrailles du ferry. En descendant l’étroit escalier métallique conduisant du pont vers la passerelle d’accès au quai, ma mère traîne, embarrassée par son chapeau qui s’envole toujours et ses talons aiguilles qui se coincent dans les marches métalliques en caillebotis.

Pendant sa descente laborieuse, je l’attends en bas de l’escalier. Les gens derrière elle sont évidemment ralentis, mais devant, comme ils ont déjà rejoint le pont où je me trouve, il n’y a plus personne pour cacher aux regards le spectacle de ma mère en train de descendre. Les gens qui attendent comme moi s’amusent de voir son jupon qui vole découvrant la fine culotte jusqu’à la taille. Une voix derrière moi dit, «il y a du vent dans les voiles», déclenchant des rires autour de nous. Enfin elle me rejoint et nous pouvons regarder le bateau finir d’accoster avant de descendre sur le quai pour y attendre mon père avec les autres passagers des nombreuses voitures.

Les premières autos commencent à sortir au compte goutte et parmi les toutes premières, nous voyons apparaître le long capot bleu de notre grosse décapotable. Je suis soudain très content, car comme elle est parmi les premières de la file, je vais pouvoir monter dedans devant tous les passagers. Cela compensera la honte que je viens d’avoir en attendant que ma mère descende l’escalier.

A cet instant je me dis, d’accord ils ont vu la culotte de ma mère, mais maintenant ils vont en prendre plein la vue quand nous allons passer devant eux dans notre grosse décapotable.

La Buick apparaît enfin complètement et je sens mes jambes fléchir. A l’arrière, trois matelots poussent pour la dégager et laisser le passage aux autres voitures. Après l’avoir fait descendre du bateau ils la poussent encore sur quelques mètres pour la ranger sur le coté, là où elle ne gêne plus, à une trentaine de mètres des passagers qui attendent avec nous l’arrivée de leur propre voiture.

Je regarde ma mère qui reste impassible, un large sourire sur ses lèvres rouges. Pourtant, j’ai bien senti sa main se serrer sur la mienne quand on a vu les matelots qui poussaient la Buick. Une immense sensation d’humiliation m’envahit quand après plusieurs coups de démarreur qui portent bien jusqu’à nous, je vois mon père descendre et engager la manivelle dans la calandre.

Les uns après les autres, les conducteurs continuent à venir récupérer leurs passagers qui échangent quelques propos en attendant. Bientôt, une femme près de nous, dit en montrant notre voiture.

– La grosse américaine là-bas, elle ne sera pas allée bien loin ! Quelques rires fusent et une autre femme ajoute.

– C’est bien la peine d’avoir une aussi grosse auto pour tomber en panne à peine arrivés en Espagne ! Ma mère se tourne alors vers moi et me dit à voix bien haute.

– Allons rejoindre papa qui est en train de mettre la Buick en marche, ce n’est pas la peine d’attendre debout dans cette foule alors que nous pouvons aller nous asseoir confortablement et elle m’entraîne, hautaine, devant les passagers qui attendent.

Ma mère me fait monter dans l’auto et, après avoir relevé ses jupes jusqu’à la taille elle s’assoit en laissant sa jambe droite à l’extérieur et entreprend de se remaquiller en se regardant dans le rétroviseur extérieur, malgré le roulis de la voiture rythmé par la manivelle, on se croirait encore sur le bateau.

La Buick finit tout de même par démarrer et nous pouvons enfin passer devant les gens qui attendent encore leurs voitures, mais je n’ai plus du tout envie de faire le malin à l’arrière de la belle américaine.

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Buick et bas coutures -10- Retour au pays

Après une traversée de l’Espagne en cinq jours émaillés de petites pannes sans gravité, ma mère peut enfin faire son entrée dans Auch sa petite ville de jeune fille et pour l’occasion elle prend le volant pour les derniers kilomètres.

Dès les premiers jours, mes grands-parents, après s’être émerveillés de notre belle auto, comprennent vite que seule son apparence compte, car après avoir fait quelques remarques sur ses difficultés de démarrage, ils s’aperçoivent que ma mère ne tolère pas les commentaires sur le sujet.

Ce fut aussi le cas de nos cousins paysans à Fontvielle, tout petit village situé à une quinzaine de kilomètres d’Auch. Nous y allons dès le lendemain de notre arrivée pour leur dire bonjour. Leur ferme est située en haut d’une courte côte très pentue. En arrivant, mon père passe la première et lance la grosse Buick sur la route principale avant de tourner à gauche pour gravir péniblement la côte, et une fois en haut il manœuvre devant la ferme pour placer la voiture dans le sens de la descente.

Bien sûr les cousins admirent la Buick et, comme chaque année, nous invitent à déjeuner pour le dimanche suivant. Pour repartir, mon père n’utilise pas le démarreur et laisse la voiture prendre de la vitesse dans la descente et il n’a plus qu’à embrayer pour que le moteur démarre.

Le dimanche suivant, ma mère se met sur son trente et un avec une jupe plissée blanche et un chemisier bleu assortis à la voiture, complétés par un petit chapeau blanc et des escarpins, blancs eux aussi. En arrivant à Fontvielle, mon père exécute la même manœuvre que la première fois et nous arrivons devant la ferme sans encombre. Après le déjeuner, pendant que les hommes vont jouer aux boules, ma mère décide d’emmener ses deux cousines Madeleine et Geneviève dire bonjour aux parents de Madeleine qui habitent de l’autre coté du village. Bien sur, je suis de la ballade.

Pour partir, ma mère utilise la pente pour ne pas se servir du démarreur, et le court trajet se déroule sans problème. Les deux cousines assises à côté de ma mère sur la banquette avant ne tarissent pas d’éloges sur la Buick et sur l’habileté de ma mère à la conduire. C’est la première fois qu’elles roulent dans une voiture décapotable, et en plus une voiture américaine ! Ma mère boit du petit lait.

En fin d’après midi, il faut revenir à la ferme et nous nous installons dans la Buick. Ma mère met le contact, pompe plusieurs fois sur l’accélérateur et tire le gros bouton blanc du démarreur.

Trois longs essais ne donnent rien, et elle recommence à pomper sur l’accélérateur. Madeleine ne dit rien, mais Geneviève qui a toujours été un peu jalouse de ma mère s’étonne.

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– Elle ne veut pas démarrer ? Ma mère ne dit rien et recommence à tirer sur le bouton du démarreur sans le relâcher, jusqu’à ce que la batterie commence à faiblir sérieusement. Elle insiste encore alors que le démarreur ne répond pratiquement plus. Quand elle arrête enfin, Geneviève reprend la parole.

– C’est drôlement bien de rester en panne dès la première sortie ! Dis donc, on est drôlement secoués sur son siège quand tu fais tourner le démarreur, un vrai massage des fesses, pour ne pas dire autre chose !

– Tu ne trouve pas cela plutôt agréable ? Demande ma mère toujours souriante. C’est encore cette satanée batterie qui me joue un tour, il va falloir que nous la fassions changer. Ce n’est pas grave, Madeleine, passe-moi la manivelle devant toi s’il te plait.

-Tu sais la faire démarrer à la manivelle ? S’étonne encore Geneviève.

– Bien sur, j’en ai pour deux minutes, et tu vas voir, c’est encore plus agréable pour les passagères ! Elle descend et va tourner la manivelle.

Malgré ses efforts prolongés, le moteur ne veut rien savoir et je sens à ses allers et retours pour pomper sur l’accélérateur entre deux séances d’essais que ma mère devient de plus en plus nerveuse. Madeleine et Geneviève qui ont fini par descendre la regardent faire avec les parents de Madeleine. Nous sommes sauvés par l’arrivée de mon père et du cousin qui s’inquiétaient de ne pas nous voir revenir. Sans leur laisser le temps de discuter ma mère se met au volant et décrète qu’il faut pousser la voiture qui démarre ainsi sans difficulté. Geneviève et Madeleine remontent avec nous tandis que mon père rentre avec le cousin Georges. Le retour se passe dans le silence jusqu’à ce que ma mère dise toujours souriante.

– Vous n’avez pas eu de chance, il a fallut que la batterie nous lâche aujourd’hui. Mais en rentrant à Auch après les avoir déposées, ma mère se met en colère et passe son énervement sur moi sous prétexte que je me suis sali à la ferme.

Dès la semaine suivante, les cousins et mes grands-parents sont définitivement édifiés sur l’état de la Buick. Nous sommes de nouveau invités à déjeuner à Fontvielle avec mes grands-parents cette fois-ci. En arrivant en bas de la côte, mon père passe la première mais doit s’arrêter avant de tourner à gauche à cause d’une voiture qui arrive en face de nous sur la route principale. Sans élan et avec deux personnes en plus, notre grosse voiture cale avant d’arriver en haut de la petite côte. Mon père la laisse redescendre, et redémarre. A plusieurs reprises le moteur se remet en marche mais jamais il ne parvient à faire monter la voiture jusqu’en haut.

Je suis assis à l’avant avec ma mère au milieu de la banquette entre mon père et moi, mes grands-parents occupent les places arrières. Pendant les tentatives infructueuses de mon père pour monter ma mère se tortille sur son siège et ramène sa robe contre elle en appuyant avec ses mains comme si elle avait mal au ventre.

Finalement nous descendons pour finir à pied et demander au cousin de venir tirer la Buick avec son tracteur. Ma mère reste à attendre à sa place. Quand l’attelage arrive devant la ferme, ma mère descend devant toute la famille réunie en montrant toute sa culotte rose, dit à peine bonjour et file s’enfermer un long moment aux toilettes.

Quelques jours plus tard, nous sommes dans Auch pour faire des courses avec ma tante Martine. La voiture ne veut pas démarrer en repartant et pendant que mon père tourne la manivelle, ma mère se retourne vers sa soeur et lui dit.

– J’adore quand on démarre avec la manivelle ! Ma tante s’étonne.

– Ah bon ! Tu aimes être en panne dans la rue dans ta grosse voiture ?  Moi, je me sens plutôt ridicule, on fait l’attraction, en plus on est secouées avec la manivelle , tout le monde se marre en nous voyant en train de monter et de descendre sur place, c’est très gênant !

– Eh bien, moi je trouve que c’est agréable d’être regardée dans une belle voiture, le mouvement régulier du siège et la gêne de ne pas arriver à démarrer fait des sensations plutôt particulières tu ne trouves pas ? Dit ma mère.

– Je crois que tu es un peu fêlée oui ! Conclut ma tante.

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Buick et bas coutures -11- Des bas de luxe

A la fin des années cinquante, Auch est une petite ville de dix mille âmes qui constitue un agréable lieu de vacances pour le gamin passionné de vélo que je suis.

Comme souvent en France, le centre de la ville est organisé autour de la place de l’église. Cette place est bordée de commerces sur trois de ses cotés et l’église en occupe le quatrième.

En contrebas de la Place de l’église, un long boulevard appelé le Mail, constitue un lieu de rencontre privilégié de par son cadre agréable et ses immenses trottoirs. Du Mail, on peut remonter vers la place de l’église par une petite rue en pente qui débouche devant l’église ou, à pied, par un long escalier qui donne sur les grandes terrasses des deux principaux cafés de la ville.

Mes grands-parents habitent une longue avenue qui s’éloigne du centre. Ainsi, il faut à peine cinq minutes en vélo ou en voiture et dix minutes à pied pour, depuis la maison, atteindre la Place de l’église, ce qui est très pratique.

Auch étant une ville essentiellement commerçante, elle est quadrillée de petites rues bordées de magasins. Ma mère adore s’y promener pour regarder les vitrines et acheter des vêtements. En plus notre boulanger et notre boucher sont installés sur la place de l’église et un magasin d’alimentation générale complète la configuration idéale pour faire les courses alimentaires quotidiennes.

En quittant la Place de l’église on passe devant la plus luxueuse lingerie d’Auch. Ce magasin est tenu par madame Soubiran. Celle-ci a très vite sympathisé avec ma mère en qui elle a détecté une importante cliente potentielle. En réalité, il ne se passe pas une semaine sans que ma mère y achète quelque petite chose en nylon.

Un samedi après-midi de ce mois d’août, j’accompagne ma mère en ville et nous passons voir Madame Soubiran des fois qu’elle ait une quelconque nouveauté. Après quelques amabilités et échanges sur le beau temps de saison, Madame Soubiran prend un air de conspirateur et dit à ma mère.

– Ma chère, vous qui aimez la belle lingerie, je crois que je vous ai trouvé une merveille que vous allez adorer !

Intéressée, ma mère lui demande de lui montrer tout de suite cette merveille. Madame Soubiran disparaît dans l’arrière boutique et en ramène une espèce de grosse boite à chaussures en carton rose. Elle ouvre l’étrange boite et en sort un sachet, rose lui-aussi, qu’elle déballe précautionneusement pour en extraire une paire de bas noirs qu’elle fait glisser sur sa main.

– Regardez ces bas, je suis sûre que vous n’en avez jamais vu d’aussi fins. Vous-vous rendez compte, c’est du dix deniers ! Je vous mets au défi d’en trouver d’aussi superbes ailleurs. Touchez-les, ils sont en nylon et on jurerait de la soie. Une pure merveille je peux vous l’assurer !

Ma mère prend les bas et les examine soigneusement, visiblement séduite.

– C’est vrai qu’ils sont absolument magnifiques, noirs en plus, quel chic. C’est bizarre qu’ils aient une couture, ça ne se fait plus trop maintenant.

– Détrompez-vous ma chère, ce sont les bas ordinaires qui sont fabriqués comme des tubes. Les bas de luxe ont toujours des coutures, c’est le seul moyen de leur donner du galbe et en plus la couture derrière le bas affine remarquablement la jambe et met le mollet en valeur. Je vous en prie, essayez les donc.

Ma mère ne se fait pas prier deux fois, elle s’assoit sur une chaise, enlève son escarpin et enfile un des bas.

– Qu’est-ce qu’ils sont beaux ! Je n’en ai jamais vu d’aussi fins, je crois bien que je pourrais me laisser tenter, mais il me faudrait la taille au-dessus, celui-là a son renfort qui commence juste au-dessus de mon genou. Ils doivent être rudement chers quand même, non ? Dit ma mère en enlevant délicatement le bas qu’elle vient d’essayer.

– Pas du tout ! Vous êtes une bonne cliente et ils vous vont si bien que c’est un plaisir pour moi de vous les laisser à un prix d’ami. En plus, je vais tout vous dire, j’ai du mal à les vendre dans cette campagne où les femmes élégantes se font désespérément rares. J’ai l’impression que vous êtes la seule jolie femme à savoir vous habiller dans cette ville. Tenez, si vous en prenez plusieurs paires, je vous les laisse à peine dix pour cent au-dessus du prix des bas ordinaires.

Ma mère tourne et retourne les bas dans ses mains, les regarde en transparence à travers ses doigts et finit par demander.

– Vous en avez plusieurs paires dans ma taille ?

– Près de cinquante paires ma chère. La boite est presque neuve et ils sont tous de la même taille. Vous l’avez parfaitement remarqué, ils ne sont pas très longs, c’est fait exprès car avec cette finesse ils fileraient lors de la fabrication si on essayait de leur donner davantage de longueur.

Ma mère semble partagée entre l’envie d’avoir des bas aussi exceptionnels et la dépense que cet achat représente. C’est sans compter sur la force de persuasion commerciale de Madame Soubiran qui, sentant le poisson mordre, ajoute pour emporter la décision de cette cliente si facile.

– Je ne peux pas vous laisser rater cette occasion unique d’avoir les plus belles jambes d’Auch. A titre de cadeau, je vous offre le porte-jarretelles de votre choix pour les attacher. J’ai vraiment envie de vous faire ce cadeau ! Cet argument finit de convaincre ma mère qui ajoute comme pour se justifier.

– En plus avec toutes ces paires, j’en ai pour un moment, et cela me fera autant de moins à dépenser plus tard !

– Voilà qui est très intelligemment réfléchi. Allez-y, choisissez votre porte-jarretelles pendant que je vous emballe vos merveilles.

Ma mère choisit un porte-jarretelles blanc, choix évidemment excellent et de très bon goût selon madame Soubiran, puis passe sans sourciller à la caisse. Je suis content de me retrouver dehors car je commençais à trouver le temps long et je me fiche éperdument de cet achat de bas. Nous rentrons et j’oublie aussitôt cet épisode, trop content de pouvoir enfin aller jouer dans le jardin.

Le lendemain midi, dimanche, nous devons aller déjeuner chez les cousins de Fontvielle. Ma mère en profite pour étrenner ses nouveaux bas. Pour bien les mettre en valeur, elle porte, malgré la chaleur de cette mi-août, un tailleur prune à jupe courte et étroite sur un chemisier blanc, des escarpins vernis noirs et un petit chapeau à voilette, noir lui aussi. Elle est réellement très chic et semble particulièrement fière d’elle quand ma grand-mère lui demande si elle va à une noce.

Lorsqu’elle s’assoit dans la voiture, la jupe courte remonte de quelques centimètres au-dessus de ses genoux et laisse apparaître le haut des bas noirs, une bande plus foncée de trois ou quatre centimètres prolongée d’une bande très noire qui disparaît sous la jupe étroite. Après le départ mon père remarque le haut des bas et dit à ma mère.

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– Qu’est ce que c’est que ces bas, ils sont trop courts ? Ma mère tente d’arranger sa jupe en la tirant vers ses genoux sans arriver à grand chose, on voit toujours la bande plus foncée des bas. Mon père insiste.

– Tu ne vois pas qu’ils s’arrêtent aux genoux tes bas ? Tu n’as pas pris ta taille, c’est idiot ! Il s’attire une réponse cinglante.

– Ce sont des bas de luxe très fins et c’est pour cela qu’ils sont renforcés très tôt, sinon ils seraient trop fragiles et ils fileraient tout de suite. Je te signale que tu n’as pas fini de les voir, c’était une occasion unique et j’en ai acheté près de cinquante paires d’un coup. Tout ce qui restait dans le magasin. Des bas comme ceux-la, ça ne se trouve plus aujourd’hui ou alors ils sont hors de prix. Je ne pouvais pas rater une telle occasion ! Mon père poursuit quand même.

– Tu t’es fait refiler des rossignols, oui !

– Tu n’y connais rien et tu commences à m’agacer à toujours critiquer ma façon de m’habiller. La-dessus, elle se met à faire la tête et mon père comprend que ce n’est pas le moment d’insister s’il ne veut pas gâcher la journée.

En arrivant à Fontvielle, ma mère avance quelques mètres devant moi et je remarque qu’en plus des coutures noires très visibles ces bas ont d’épais renforts qui partent des talons et qui se rétrécissent en montant haut sur les mollets. Je n’en ai jamais vu comme ça et je trouve que ce n’est pas très beau. Ils sont effectivement très fins mais, finalement, ils ont des parties renforcées partout, au-dessus des genoux, sur les molets et aux bouts des pieds.

Dans l’après-midi, nous prenons le café au salon et ma mère qui est assise dans un fauteuil jambes croisées montre largement ses cuisses au-dessus de ses bas tendus par de très longues jarretelles de dentelle blanche. Je sens que mon père est gêné car il évite de regarder dans sa direction et fait celui qui ne s’aperçoit de rien. Puis il part faire un tour dans la campagne avec le cousin Georges et je les accompagne.

Sur le chemin du retour, mon père tente de nouveau une remarque sur un ton qu’il veut aimable.

– Ma chérie, tu es très élégante avec ton tailleur, mais il faut que tu fasses attention, tes bas sont vraiment très courts et on voit tes jarretelles quand tu es assise. La réponse est aussi virulente qu’à l’aller.

– Je t’ai déjà dit ce matin que ces bas me plaisent beaucoup, je me fiche éperdument de ce que les imbéciles en penseront et ce n’est plus la peine d’en discuter. Ceux qui ne sont pas contents n’ont qu’à regarder ailleurs ! Et elle se tourne vers sa fenêtre.

Mon père s’abstient d’envenimer la conversation et le voyage du retour se déroule sans un mot

Après ce premier jour, ma mère portera ses nouveaux bas dès le dimanche suivant, pour aller à la fête des fleurs à Montréal (dans le Gers, pas au Canada) qui se tient traditionnellement le dernier dimanche d’août. Puis encore le dimanche suivant, jour de la fête d’Auch, et encore le dimanche d’après pour la fête de Fontvielle.

Ce jour-là, elle fait sensation dans le petit village en arborant une large robe rouge vermillon sur un jupon noir dont elle a laissé dépasser la fine dentelle. Des escarpins à talons vertigineux symétriques des renforts et des coutures des bas noirs et un large chapeau complètent sa mise. Elle a poussé l’élégance jusqu’à assortir son rouge à lèvres et son vernis à ongle à la couleur de sa robe. Il me semble que cela fait beaucoup comparé aux paysans du coin, mais je la trouve tout de même très élégante.

Au moment de quitter la fête, elle est visiblement ravie de devenir définitivement le centre d’intérêt de tout le village, fumant négligemment une cigarette en se faisant longuement admirer dans sa décapotable, pendant que mon père tire sur le démarreur pour mettre en marche le vieux moteur récalcitrant. Elle finit même par redescendre de la Buick pour aller embrasser une cousine éloignée et se montrer à nouveau de pied en cap en faisant tournoyer ses jupes.

En entendant le moteur de la voiture commencer enfin à tousser, elle revient tranquillement s’installer en relevant largement sa robe et son jupon, dévoilant un porte-jarretelles noir coordonné. Elle se remet habilement une couche de rouge à lèvres malgré les mouvements de son siège agité par le démarreur en attendant que le moteur, qui n’en finit pas de caler après chaque toussotement, démarre définitivement. Sur le chemin du retour, elle dit.

– J’ai vraiment eu beaucoup de succès pendant que tu mettais la Buick en route. Je suis allée embrasser la vieille cousine Juliette qui m’a complimentée sur ma toilette. Elle était complètement fascinée par la voiture !

– J’ai bien cru qu’elle ne voudrait jamais démarrer, heureusement que j’ai rechargé la batterie toute la nuit ! Rétorque mon père, et ma mère lui dit en souriant.

– Et bien moi j’ai bien cru que j’allais mouiller ma culotte ! Mon père lui propose.

– Tu veux qu’on s’arrête dans un coin tranquille. En éclatant de rire, ma mère répond.

– Mais non, ce n’est plus utile ballot. C’est quand le moteur n’arrêtait de s’étouffer, j’ai pensé qu’il était complètement noyé et comme quand elle fait ça, elle ne part même pas à la manivelle, j’ai cru qu’il allait falloir que tu lèves le capot pour nettoyer les bougies devant tout les gens de Fontvielle

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