Féérie en nylon

Jambes en nylon

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Surgissant du miroir de nulle part

Vous passez devant mon regard

Sans vous douter un instant

Que vous êtes la danse gracieuse

Qui fascine les sens

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Pour ce moment resplendissant

Que s’arrête l’éternité dévoreuse

Aux mille morts blafardes

Ici et toujours fleur exquise

Qui emplit les sens

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Allez de votre lumière silencieuse

Vers d’autres doux ailleurs

Qui ne sont que plaisirs limpides

Au firmament de vos désirs

Qui réjouissent  les sens

Le Boss avec la complicité des beaux mots de la langue française

Un jour de 61

Mon ami Loudstart, fidèle contributeur à mon blog, m’a envoyé une petite histoire qui va tout à fait dans le cadre de son excellent récit « Buick et bas coutures ». Encore une histoire de bagnole et de bas coutures?  Oui, mais en se rappelant que sa mère avait l’habitude de ne point trop tenir secret ce qui se cachait sous ses robes. Elle nous emmène une fois de plus dans ce merveilleux voyage fait de dentelles, de nylons et de cette foutue bagnole qui a une forte tendance à singer sa propriétaire, c’est à dire n’en faire qu’à sa tête. En voiture et merci à l’auteur.

En 1961, pendant que nous étions en vacances à Auch, une amie d’enfance de ma mère qui habitait Toulouse est venue passer un week-end à la maison. Arrivée en fin d’après-midi le samedi dans sa petite quatre chevaux, nous nous retrouvons après le déjeuner du dimanche midi.

En 1961, pendant que nous étions en vacances à Auch, une amie d’enfance de ma mère qui habitait Toulouse est venue passer un week-end à la maison. Arrivée en fin d’après-midi le samedi dans sa petite quatre chevaux, nous nous retrouvons après le déjeuner du dimanche midi.

Ma mère propose d’aller faire un tour sur le mail, Arlette, c’est le prénom de l’amie, n’est pas particulièrement enthousiaste, elle préfèrerait rester à bavarder tranquillement. Mais ma mère insiste.

– Tu vas voir, il y a beaucoup de monde, c’est très  agréable d’arriver en Buick décapotable et d’en descendre devant tous ces gens impressionés. Et sans attendre la réponse d’Arlette, elle demande à mon père de sortir la voiture.

En attendant, les deux amies restent à discuter assises sur le canapé.

Ma mère s’est très bien habillée en perspective de cette sortie du dimanche sur la promenade.

Elle porte une robe de skaï noir avec de long gants assortis et des escarpins découverts à lanières de cuir noir.

Mon père est descendu, on entend le démarreur de la Buick par la fenêtre ouverte.

Démarrage 1 son mp3

Arlette demande.

– Qu’est-ce que c’est ce bruit ? Ma mère lui répond.

– C’est la Buick qui démarre, on va y aller. Pendant ce court échange, mon père continue à tirer sur le démarreur.

– Tu es sure, elle n’a pas l’air de vouloir partir. Je sens que ma quatre chevaux va servir. Ce n’est sûrement pas aussi bien que ta Buick, mais elle démarre, elle.

-Tu plaisantes ! Tu nous vois arriver en quatre chevaux. Tu ne peux pas savoir le succès que j’ai en Buick.

– Aujourd’hui elle n’a pas l’air de vouloir t’emmener ! Le démarreur continue à se faire très présent.

– Ecoute, elle va démarrer, le moteur commence déjà à tousser.

Démarrage 2 son mp3

– Ah, déjà ! C’est au moins le dixième coup de démarreur !

– Peut-être, je n’ai pas écouté, répond ma mère. Arlette change de sujet.

– Tu n’as pas chaud avec cette robe en skaï et des bas en plein mois d’Août ?

– Pas du tout, et je porte des bas tous les jours, je me sens nue sinon.

– De toute façon, si tu retrousses toujours autant tes jupes tu ne dois pas avoir bien chaud.

– Voilà, c’est ça ! Coupe ma mère qui commence à s’agacer d’entendre le démarreur qui ralentit sans que le moteur parte.

– Oui, eh bien moi je suis sûre qu’elle ne va pas partir ta belle Buick. Ecoute la batterie est morte. Ma mère lui répond.

Et alors, il y a la manivelle dans ces cas là. Effectivement on entend mon père descendre et le bruit de la manivelle.

– La manivelle ? Interroge Arlette.

-Eh bien oui, comment tu fais avec ta 4cv quand elle ne démarre pas.

-Je n’ai jamais eu besoin de me servir de ce truc ! D’ailleurs je ne me rappelle pas avoir vu quelqu’un s’en servir. C’était sur les voitures d’avant guerre ça.

-Nous on s’en sert, et c’est très pratique. Coupe ma mère.

Démarrage 3 son mp3

– C’est peut-être pratique mais ça n’a pas l’air d’être plus efficace qu’avec le démarreur, elle est en panne ta Buick, on dirait.

– Ce que tu peux être défaitiste, soit un peu patiente, fait comme moi, fume une cigarette.

– Merci je ne fume pas. Pendant ce temps le bruit de la manivelle continue d’arriver par la fenêtre, et enfin le vieux moteur démarre.

– Tu vois, ça n’a pas été bien long, allons-y, dit ma mère en se levant et en lissant sa jupe.

– J’èspère qu’on démarrera mieux en quittant le mail tout à l’heure, dit Arlette.

– Tu sais, ce n’est pas bien loin , la batterie ne sera pas assez rechargée, on partira à la manivelle.

– A la manivelle devant tout le monde ? On va être ridicules.

-Au contraire, on aura le temps de bien se faire admirer.

– N’importe quoi, se faire admirer dans une voiture en panne, on va prendre ma voiture ! Ma mère sourit.

– Tu sais, on est souvent obligé de démarrer avec la manivelle. C’est plutôt agréable de voir les gens qui regardent, je suis fière d’être dans une grosse américaine décapotable, même si elle a du mal à démarrer. Allez, viens, tu verras.

– Allons-y soupire Arlette.

– Elle va mieux démarrer j’éspère ?

Ma mère se contente de hausser les épaules en retroussant sa robe avant de monter.

Nous partons pour la promenade, ma mère s’installe au milieu de la banquette avant, en retroussant sa robe au-dessus de ses fesses et fait asseoir Arlette à coté d’elle. On reste près de deux heures à se promener, et à boire un café en terrasse, puis vient l’heure de rentrer. Le mail est plein de badauds, qui jettent un œil au passage sur la Buick garée au beau milieu. Arlette demande à ma mère.

– Tu te rends compte que tu as montré ta culotte à tout le monde ? Lui dit Arlette.

– Et alors, elle n’est pas jolie ? Pendant ce temps mon père essaye d’utiliser le démarreur.

– Mais la batterie n’est pas assez rechargée, ma mère attrape la manivelle devant les pieds d’Arlette et la donne à mon père pendant qu’il descend.

– Et voilà, tout le monde nous regarde, on a l’air malines ! Râle Arlette.

– Tu n’as pas fini de rouspetter, prend plutôt du plaisir à te faire regarder. Arlette ne dit plus rien pendant un long moment.

Mon père tourne la manivelle sans résultat. Ma mère allume une cigarette. Arlette reprend.

– On voit ta culotte jusqu’au nombril !

– Et alors ?

– En plus on sent le siège qui bouge avec la manivelle, ça te plait d’avoir les genoux en l’air avec tes talons aiguilles qui te remontent les genoux sous le menton ?

– J’adore ces sensations.

Pendant ce temps, mon père abandonne et va demander à des passants de nous pousser. Quelques personnes viennent se mettre à l’arrière de la Buick. Arlette demande.

– On ne descend pas les aider ?

– Descends si tu veux, moi j’ai des talons trop hauts. Arlette descend pour aider à pousser tandis que ma mère reste assise au milieu de la banquette. Enfin la Buick démarre et nous rentrons. Arlette a repris son souffle.

– Je ne suis pas prête de l’oublier ta ballade.

– J’y ai pris un grand plaisir ! Répond ma mère en rajustant ses jarretelles.

– Eh bien dans ce cas évite d’emmener tes amies, dis toi qu’elles n’ont pas le même genre de plaisirs que toi!

 

Retour sur un anniversaire très en nylon

Notre ami Loudstart, celui du fameux récit qui nous fit connaître les aventures d’une fameuse Buick avec sa pléiade de bas nylons, m’a fait parvenir un complément à son histoire. Celui d’un certain jour de mars 1960, son dixième anniversaire. Bien sûr, nous y retrouvons cette fameuse maman qui nous expose au long du récit, non seulement son caractère bien trempé, mais aussi ses fameux bas à coutures.  Retour sur anniversaire pas tout à fait comme les autres. Merci à l’auteur.

Mars 1960, j’ai dix ans. Voilà, je passe à deux chiffres, je deviens un grand. A part ça, je n’y vois pas un grand intérêt, c’est un jour comme un autre. Eh bien non, ce ne sera pas un jour comme les autres !

Avec trois copains nous jouons au Monopoly sur la table de la salle à manger quand ma mère apparait en peignoir de bain.

– Pour tes dix ans mon chéri, nous allons aller manger une glace chez Oliveri. Je n’ai pas envie de glace, je suis bien avec mes copains !

– Bof, je n’ai pas envie de sortir.

– Si, si. Tu vas te faire beau, tu as 10 ans maintenant, je t’ai même acheté un nœud papillon. Alors là non ! Je ne vais pas me déguiser en singe savant.

– Tu ne vas pas me faire mettre ça quand même !

– Tu seras très bien. Pour te faire honneur, je me suis acheté une nouvelle robe en lamé or. En plus, tu monteras devant à coté de moi dans la Buick, comme un homme.

– Mais elle est en panne. Ce matin il a fallu prendre le bus.

– Papa est en train de s’en occuper, d’ici une demi-heure elle sera réparée et on pourra descendre en ville. Je finis de me préparer et je m’occupe de toi. Je n’ai rien à répondre, de toute façon elle a décidé.

On continue à jouer au Monopoly, un quart d’heure plus tard ma mère réapparait dans une robe étroite dorée qui brille comme du métal.

– Viens te préparer, tes amis n’ont qu’à continuer sans toi pendant que je t’habille. Je la suis, elle me fait mettre un short bleu marine et une chemise blanche. Cela ne rate pas, il y a bien un nœud papillon tout prêt qu’elle fixe derrière le col.

– Tu es superbe. On revient dans la salle à manger et elle va vers la fenêtre ouverte.

– La voiture est bientôt prête? Demande-t-elle à mon père qui est sur le trottoir.

– Une dizaine de minutes, je nettoie le carburateur.

– Parfait, je me mets une dernière couche de vernis. Elle va dans sa chambre chercher son vernis à ongle et revient s’asseoir dans un fauteuil du salon. La courte robe de lamé est remontée aux trois quarts de ses cuisses dévoilant vingt centimètres de jarretelles de dentelle blanche qu’aucun jupon ne dissimule ! Enfin mon père rentre pour se laver les mains après ses bricolages dans le moteur.

– C’est bon mon chéri, on peut y aller ?

– J’ai fait ce que j’ai pu, on va voir si elle veut bien démarrer. Répond mon père. Ma mère se lève et va devant la glace de l’entrée pour ajuster un petit chapeau noir.

– Allez les enfants, on s’en va. Tout le monde sort de l’appartement pour rejoindre la Buick. Mon père ouvre la portière de ma mère qui monte et se glisse au milieu de la banquette pour me laisser la place à l’avant. Sa robe remonte de nouveau en haut des cuisses, elle soulève ses fesses pour la tirer vers ses genoux mais l’étroite robe trop courte s’arrête à mi-cuisses.

Mon père tire longtemps sur le démarreur sans succès. Ma mère me dit.

– Alors, tu es fier de partir dans une grosse voiture assis devant comme un homme? Tes amis doivent être morts de jalousie. Je réponds agressif.

– Pour l’instant on essaye seulement de partir ! Les secousses du démarreur on déjà fait remonter la robe en lamé en haut des cuisses. Je vois les bas noirs qui plissent en rythme autour de ses jambes, et on aperçoit sa culotte blanche. Ma mère répond.

– Le moteur a déjà toussé, on va partir tout de suite. Mes copains qui n’en perdent pas une miette commencent à m’énerver. Je boude un peu, ce qui agace ma mère qui retend délicatement ses bas qui ont beaucoup bougé.

– Mais tu es impossible, tu boudes, alors que tu es assis près de moi qui me suis faite belle et dans une superbe voiture décapotable devant tous tes amis. Pendant ce temps la batterie rend l’âme. Ma mère me dit.

– Tiens passes moi plutôt la manivelle pour que ton père essaie de nous faire démarrer avec. Et elle allume une cigarette.

Mon père a beau s’échiner sur la manivelle, rien n’y fait, la Buick ne démarre pas. La robe a fini de remonter jusqu’aux hanches, les bas continuent de plisser autour de ses jambes au rythme de la manivelle, et en plus le fin nylon de la culotte se tend et se détend au même rythme. Ma mère qui a terminé sa cigarette, me dit.

– Si tu continues à faire la tête je te colle une claque devant tout le monde, souris. Je la sens suffisamment énervée pour mettre sa menace à exécution, je tente un sourire.

Mon père arrête ses tentatives et indique qu’il va falloir pousser. Ma mère se glisse derrière le volant et je descends pour pousser avec les copains et mon père. Au bout de quelques dizaines de mètres le moteur démarre enfin, mon père reprend le volant et nous allons manger nos glaces chez Oliveri.

Les tables basses du salon de thé permettent à l’ensemble de la salle d’admirer les dessous de ma mère. La robe dévoile le haut noir des bas, je me dis que ses jarretelles sont mal réglées car la lisière des bas festonne légèrement autour des jambes, et les plis aux jointures des genoux sont plus marqués que d’habitude. Quand elle se lève pour aller aux toilettes le nylon des bas flotte autour de ses genoux et les coutures « zigzaguent » légèrement derrière ses mollets.

Nous finissons nos glaces, elle a croisé haut ses jambes, sur le côté une longue jarretelle de dentelle strie sa jambe. Comme elle balance doucement son pied, la jarretelle se tend et se détend et les légers mouvements du triangle blanc de la fine culotte captent les regards des clients alors qu’elle fume sa cigarette en souriant. Enfin au bout d’un moment, elle décide qu’il est temps d’y aller.

Nous regagnons la Buick, elle remonte au milieu de la banquette, je m’assois à côté et tends la manivelle à mon père comme il me le demande. Ma mère met le contact et commence à pomper sur l’accélérateur avec son escarpin gauche pendant que mon père tourne la manivelle. Pas plus qu’au départ de l’appartement, le moteur ne donne le moindre signe de vie, elle continue à accélérer régulièrement, souriante elle me dit.

– Tu es content de ton anniversaire ? Tu es un petit homme maintenant ! Je ne réponds rien, agacé par les nombreux passants qui regardent ma mère jambes écartées, robe à la taille qui s’agite sur l’accélérateur. Les mouvements de sa cuisse gauche tirent son bas dans tous les sens et la jarretelle de côté lâche juste au moment ou le moteur démarre, elle relève son pied de l’accélérateur, laissant le moteur caler. Mon père demande pourquoi elle n’a pas accéléré et recommence à tourner la manivelle.

Elle pivote vers moi et essaie de rattacher sa jarretelle, mais avec le talon aiguille sur le pont central sa jambe est trop relevée, elle n’y arrive pas.

– Laisse-moi sortir.

J’ouvre la portière et je descends de la Buick, elle sort à son tour sur le trottoir et entreprend de rattacher son bas. Il y a maintenant une dizaine de personnes qui nous regardent, elle termine tranquillement puis s’adresse aux « spectateurs ».

– Vous voyez bien qu’on est en panne. Puisque vous avez du temps, vous pourriez au moins nous pousser ! Elle retrousse sa robe, s’assoit, se glisse au milieu de la banquette, pose ses talons aiguilles sur le tableau de bord et se met à lisser ses bas pour tenter de les retendre sur ses jambes allongées. Les gens la regardent la bouche ouverte puis se mettent à l’arrière de la Buick et mon père rejoint sa place avec la manivelle. Resté seul sur le trottoir, je monte à mon tour.

C’est ainsi que se conclut mon premier anniversaire à deux chiffres.



Buick et bas coutures -31- La fin

Toutes les belles histoires ont une fin, il en va ainsi, même pour celle-ci. Nous avons pu suivre au fil des chapitres l’histoire de cette famille, vue par les yeux d’un enfant qui devient adolescent au cours de l’histoire.  Une famille oui, mais avec une mère pas tout à fait comme les autres. Son ombre plane au long du récit, quelques dizaines de paires de bas achetées dans un petit négoce, qu’elle enfilera, enlèvera, exposera au vu de tout le monde pour notre plus grand plaisir.  Même si ce plaisir reste avant tout cérébral, les images suggérées sont autant parlantes que des photographies.
Mais peut-être, la grande vedette est cette Buick qui n’en finit pas de faire le coup de la panne. Pour ceux qui connaissent ce genre de voitures, ils savent qu’elles ont à quelque part, une personnalité. C’est un peu comme ces locomotives à vapeur qui nous suggèrent qu’elles respirent, qu’elles peinent ou qu’elles sont de bonne humeur.
Quand j’ai lu ce texte pour la première fois, je me suis projeté un film mental à la Tinto Bras, toujours démonstratif dans ce fétichisme qu’il affectionne de bien des manières. Je dois reconnaître que son cinéma n’est pas que de l’érotisme filmé au premier degré. Il y a ce petit plus qui enveloppe les images de rêveries. Il en va de même pour le récit que nous avons parcouru au fil des semaines. C’est du cinéma que l’on projette sur un écran qui n’a de limites que notre imagination.

Merci à l’auteur de nous avoir organisé une séance dans une salle où nous sommes dans les nues, assis sur des nuages.

Je vous laisse avec lui pour ce dernier chapitre qui porte le titre prédestiné: la fin.

Cela continue à la rentrée 63. Ma mère ne connaît plus de limites dans son comportement. La mode des grands jupons et passée et elle porte de plus en plus souvent des petites combinaisons qui remontent avec ses robes quand elle s’assoit, plus rien ne fait obstacle à l’exposition de ses culottes en toutes circonstances.

En plus elle supporte de moins en moins les caprices incessants de la voiture et passe ses colères sur mon père, lui reprochant le plus souvent de faire exprès de tomber en panne pour la ridiculiser. En cela, elle est d’une parfaite mauvaise fois car elle tombe tout aussi souvent en panne quand elle prend la Buick, mais là aussi, c’est forcément à cause de mon père qui l’a mal conduite auparavant.

Le résultat de ces caprices désagréables survient pendant les vacances de Noël. Face à sa femme qui devient de plus en plus imprévisible et à une voiture ingérable, mon père tombe malade. Le docteur diagnostique une dépression.

La vie à la maison devient vite impossible. D’un coté ma mère qui s’obstine à ne pas voir la raison de cette dépression et de l’autre mon père qui est incapable d’assumer. Il va travailler quelques jours entre deux arrêts mais nous n’avons plus aucune vie sociale. Le dimanche il reste au lit pendant que ma mère continue à essayer de faire bonne figure en sortant seule avec moi.

Malgré les difficultés qu’elle rencontre avec la Buick, elle la prend encore le week-end quitte à se faire pousser à chaque mise en route. Dans la semaine nous n’utilisons pratiquement plus que la quatre chevaux.

C’est un dimanche après midi du mois de mars que la situation va brutalement évoluer. En repartant du CAF avec ma mère, la Buick ne veut, une fois de plus, pas démarrer et malgré les efforts d’amis qui nous poussent longuement nous sommes finalement obligés de la laisser sur le parking et de nous faire raccompagner.

Dans leur voiture, ma mère déclare tout d’un coup.

– La Buick est trop vieille, il faut qu’on la remplace.

Et une fois à la maison, elle va voir mon père qui lit dans son fauteuil et lui fait part de sa décision. Je le vois d’abord incrédule, mais elle confirme qu’elle veut bien changer la Buick, à une condition, que notre nouvelle voiture soit encore une décapotable américaine. Après tout, nos finances se sont bien améliorées et avec un emprunt nous devrions pouvoir trouver une occasion récente.

Durant la semaine qui suit, la Buick retourne une dernière fois chez Omar pour qu’il la fasse tenir encore quelques semaines le temps de lui trouver une remplaçante. Cela ne tarde pas, mon père qui va tout d’un coup beaucoup mieux trouve une voiture récente. Bien sûr, ce n’est pas une grosse Buick mais une « petite » Plymouth Valiant décapotable de 1959.

Devant l’amélioration spectaculaire de la santé de mon père, ma mère accepte et trouve la Valiant très belle, sa couleur rose avec des filets noirs lui plaisent beaucoup. L’affaire est conclue, nous aurons notre nouvelle voiture le samedi qui suit, juste avant le 1er mai 1964.

La première chose que je remarque quand mes parents ramènent notre nouvelle voiture, c’est que les portières s’ouvrent dans le bon sens et qu’on ne verra plus les culottes de ma mère. La Valiant et plus petite et sa couleur ne me plait pas vraiment, mais je la trouve parfaite soulagé de ne plus voir la Buick sur le trottoir de l’immeuble. Finalement tout le monde est content.

Bien sur, il ne faut pas rêver, ma mère ne change pas de comportement du jour au lendemain. On ne change pas huit ans d’habitudes comme ça. Mais progressivement, elle perd sa manie de relever systématiquement sa jupe en s’asseyant, en public d’abord puis, plus tard, aussi dans la voiture. Même si avec des robes larges, elle continue longtemps à les relever sur le dossier de son siège pour ne pas s’asseoir dessus.

Mon père de son coté, reprend le dessus et hésite moins à lui faire des remarques quand elle montre trop ses dessous. En plus l’arrivée de la mode des jupes plus courtes va paradoxalement l’y aider.

Un samedi soir, mon père donne un cours particulier au collège et ma mère doit passer le prendre pour aller à une soirée. Quand elle est prête à partir, je reste ébahi. Elle porte une nouvelle robe Courège noire et blanche, à la jupe trapézoïdale qui s’arrête quinze bons centimètres au-dessus du genou, on voit facilement trois centimètres de peau au-dessus de ses bas retenus par des jarretelles blanches. Je regarde par la fenêtre quand elle s’en va dans la Plymouth, la robe lui est remontée au nombril, elle est assise en culotte et porte-jarretelles !

J’imagine que mon père va être malade de la voir arriver dans cet accoutrement pour aller à leur soirée et je crains qu’il ne retombe malade. En fait, je n’entends parler de rien le lendemain et ne remarque rien d’anormal. Une dizaine de jours plus tard nous sommes invités un dimanche chez des amis. Au moment de partir, ma mère a remis la robe Courège. Mon père la voit et lui dit sur un ton peu amène.

– Je t’ai demandé l’autre soir de ne plus mettre ces bas avec cette robe. On voit tes jarretelles même quand tu es debout, c’est ridicule ! Ma mère répond très conciliante.

– Je t’en prie mon chéri, j’ai oublié d’acheter d’autres bas et je suis absolument incapable de sortir jambes nues. Je te promets que c’est la dernière fois, mais laisse moi porter ma nouvelle robe aujourd’hui. Mon père se contente de lui demander.

– Tu me promets que tu iras acheter d’autres bas ?

– Promis juré! Répond ma mère soulagée. Nous passons une bonne journée et mon père ne lui fait pas d’autres remarques, bien qu’on voit largement sa culotte et toutes ses jarretelles quand elle est assise.

Et en effet, le samedi suivant, ma mère remet la mini-robe pour descendre en ville avec mon père et moi. Elle porte des bas fumés dont on ne voit pas le haut quand elle est debout. Elle a tenu parole et pour la première fois elle ne porte pas ses bas noirs à coutures.

Ainsi au cours des semaines les choses s’arrangent même si nous avons tous la déception de constater que la Valiant se noie facilement lors des démarrages à chaud et il faut alors la pousser car elle n’a pas de manivelle. Enfin, un matin de juillet pour notre départ annuel en France, je constate qu’elle est jambes nues. C’est la première fois depuis début 59, depuis presque six ans qu’elle ne porte pas de bas. Bien sûr, le soir même, les vieux bas noirs sont de sortie pour aller dîner au restaurant de l’hôtel en Espagne.

Puis à Auch, ils alternent avec d’autres bas plus modernes en fonction de la longueur des jupes, mais elle ne va pas jusqu’à se mettre une seule fois jambes nues de tout l’été 64, on est à Auch tout de même ! Et les quatre ou cinq fois où il a fallu pousser la Plymouth qui était noyée ma mère a retroussé sa jupe à la taille derrière le volant dans un réflexe encore pas oublié.

De retour à Casablanca, les bas noirs à coutures ne sortent d’abord plus que le week-end ou pour les fêtes, et ils disparaissent petit à petit. Je les revois encore une fois pour le réveillon du 31 décembre1966 et une dernière fois un peu plus d’un an après. Je passe au CAF pour prendre les clefs de la maison que j’ai oublié en partant chez un copain, ma mère est assise en train de discuter avec des collègues, sa robe courte remontée jusqu’en haut des cuisses dévoile de longues jarretelles blanches qui retiennent difficilement les vieux bas noirs et on voit sa grande culotte rose bordée de dentelles qu’elle a du ressortir d’un fond de tiroir.

Une crise nostalgique sans doute car c’est la toute dernière fois.

Buick et bas coutures

Des histoires de souvenirs, il y en a des tas. Encore faut-il pour les partager, les écrire. Certains n’en voient pas la nécessité, d’autres un peu comme moi, ont la plume qui les démange. Un visiteur du blog, écrivain à ses heures, m’a contacté pour me soumettre un récit qu’il avait mis en forme et qu’il avait intitulé « Buick et bas coutures ». A sa lecture, j’ai tout de suite remarqué la qualité de ce texte et la justesse des propos qui collaient bien au titre. L’histoire commence en 1957, l’auteur âgé de 7 ans, a suivi ses parents qui travaillent dans l’enseignement. L’histoire serait une histoire de vie comme les autres, si une satanée bagnole, une Buick, ne venait rythmer la vie familiale au gré de ses caprices. De plus, une mère, pas franchement pudibonde, étale ses dessous tout au long du récit. Entre bagnole et bas coutures, l’histoire se déroule sous nos yeux tout en nous faisant revivre les us et coutumes de ces temps qui avaient une certaine saveur et un profond goût de nostalgie dans les souvenirs des gens d’un certain âge. Aide-mémoire pour les anciens, nos premiers émois, découverte pour les plus jeunes, ce récit a la goût de l’authentique et la saveur des passions nées dans l’enfance et qui nous suivent toute une vie.
Je suis flatté et honoré que l’auteur, Loudstart c’est ainsi qu’il a choisi de se nommer, élise mon blog pour y faire figurer son récit et qu’il m’en autorise la publication. Je l’en remercie sincèrement.
Ce texte prenant plus les allures d’un livre que d’un simple récit, j’ai choisi de le faire figurer, chapitre après chapitre au fil du temps. Il se lit un comme un polar et nul doute que les lecteurs seront impatients de découvrir la suite lors de chaque publication, la suite de cette charmante histoire de voiture bien capricieuse et des bas nylons qui s’exhibent de manière tout aussi charmante et selon les caprices de la dame qui les porte.

 

 

Buick et bas coutures – 1 – Coup de foudre –

Tout commence en 1957, j’ai sept ans. Mes parents sont encore très jeunes, moins de trente ans chacun. Mon père est professeur de mathématiques au collège de Casablanca, quand à ma mère elle est surveillante dans ce même collège. Si lui, né dans le Nord est plutôt discret, voir effacé, elle, originaire du Sud de la France est franchement extravertie.

Mes parents se sont connus à Bordeaux pendant leurs études que ma mère n’a pas terminées. Malgré leurs deux salaires modestes de début de carrière, ma mère ne lésine pas à la dépense et affiche des goûts de luxe. Les sorties sont très fréquentes, elle va chez le coiffeur et l’esthéticienne une fois par semaine, et elle arrive à entretenir une gouvernante française, on disait une bonne, qui s’occupe du ménage, de la cuisine, et de moi évidemment.

La contrepartie de ces dépenses est que nous habitons dans un appartement de trois pièces au rez-de-chaussée d’un immeuble d’une cité modeste, essentiellement occupé par des enseignants et des fonctionnaires français. L’espace est compté, une pièce principale qui tient lieu de salon et de salle à manger, une chambre pour mes parents et la seconde chambre pour la bonne et moi. Le matin, comme la salle de bain est occupée par les parents, la bonne me fait faire ma toilette debout dans l’évier de la cuisine dont la fenêtre donne, à ma plus grande gêne, sur le large trottoir-parking devant l’immeuble.

Nous sommes bien installés dans cette vie plutôt facile et agréable, mon père partage ses loisirs entre la pêche et les cartes entre amis, ma mère se passionne pour les revues de mode et de beauté et passe beaucoup de temps à se confectionner ses propres vêtements.

La guerre a amené au Maroc de nombreux militaires américains qui sont restés pour entretenir des bases en Afrique du Nord. L’une d’elle est installée sur l’aéroport de Nouasseur à une vingtaine de kilomètres de Casablanca. Ces militaires fréquentent volontiers les occidentaux du Maroc, ainsi mes parents se sont-ils liés d’amitié avec un capitaine de l’armée américaine et sa famille, les Darrymore.

Un jour nous sommes invités chez eux à Nouasseur et, en arrivant dans notre petite Fiat noire, ma mère repère sur le parking de la base une grosse décapotable bleue et blanche. Elle nous fait faire un petit détour pour jeter un coup d’œil sur cette voiture que je trouve bien poussiéreuse et je l’entends dire à mon père, « mon rêve ! ».

Il lui répond qu’il leur faudrait faire un autre métier plus rémunérateur pour pouvoir s’en payer une et la conversation s’arrête là. En fin d’après midi, en repartant, ma mère nous entraîne à nouveau pour regarder cette voiture et je peux lire dessus qu’il s’agit d’une Buick. C’est vrai qu’elle est sacrément plus impressionnante que notre Fiat et qu’il doit être chouette de se promener sans toit au-dessus de la tête.

Environ un mois et demi plus tard, nous sommes de nouveau en visite chez les Darrymore et, en arrivant, la grosse voiture est à la même place, encore plus poussiéreuse que la dernière fois. Ma mère la voit tout de suite et fait remarquer qu’elle ne semble pas avoir bougé. Cette fois encore nous avons droit au détour pour la regarder et pendant le déjeuner ma mère questionne les Darrymore sur cette merveille qui semble abandonnée.

Effectivement, Monsieur Darrymore lui répond qu’elle appartenait à un jeune GI’s qui l’a beaucoup bricolée, comme tous les jeunes américains, puis l’a laissée là, à la fin de son service militaire. Très intéressée, ma mère demande si elle ne serait pas à vendre ? Pour lui faire plaisir, les Darrymore nous accompagnent sur le parking pour voir la voiture de plus près. Monsieur Darrymore qui à l’air de s’y connaître en matière d’automobile, montre les transformations les plus flagrantes que le GI’s a faites.


Il ouvre la portière du conducteur qui n’est même pas fermée à clef et explique que le sens d’ouverture a été modifié pour que la porte s’ouvre de l’avant vers l’arrière. Cela vient de la mode des courses en ligne droite vers une falaise lancée par un film de James Dean. Deux conducteurs s’affrontent et freinent au dernier moment avant d’atteindre la falaise, le gagnant est celui qui s’arrête le plus près du bord de la falaise.

Bien sur, il s’agit d’un jeu très dangereux et, en fait, peu pratiqué, mais lorsque l’optimisme du chauffeur ou qu’une défaillance des freins ne permettent pas de s’arrêter, alors la seule issue pour le concurrent consiste à sauter par la portière et abandonner sa voiture au vide. C’est ainsi que les plus inconscients, ou les plus frimeurs, inversent le sens d’ouverture des portières s’interdisant ainsi la possibilité de sauter car ils seraient happés par la porte ouverte. Le coté dangereux de cette transformation est traduit par le nom de « portes suicides » donné par les jeunes à ces portières inversées.

Ma mère est très amusée par cette histoire et examine l’intérieur de la voiture.

– Tu as vu tous ces boutons, il y a même la radio, dit-elle à mon père. Celui-ci semble moins enthousiaste et indique qu’avec un jeune fou comme propriétaire le moteur doit avoir sérieusement souffert. Monsieur Darrymore va vers l’avant et lève le capot. Il sourit, appelle mon père et lui dit. –

C’était un sacré bricoleur notre militaire, regardez, c’est un vieux moteur de Chevrolet d’avant guerre qu’il a installé. Avec ça il ne risquait pas de faire d’excès de vitesse, c’est très rustique mais ça consomme nettement moins que le moteur d’origine de la Buick qui est un gros huit cylindres.

On continue d’examiner la voiture, dans le coffre il y a un tas de pièces mécaniques. Enfin ma mère demande si on peut ouvrir la capote, ce que mon père et monsieur Darrymore font sans trop de mal. Elle se recule, admire la voiture en s’extasiant sur sa ligne quand la capote est baissée puis finit par s’installer au volant en faisant semblant de conduire le coude à la portière.

– Qu’est-ce que vous en pensez ? Cela m’irait bien comme voiture, non ?

– Une vraie actrice d’Hollywood, si ça vous intéresse, je peux me renseigner pour savoir si son propriétaire a laissé les papiers à quelqu’un pour la vendre, propose monsieur Darrymore. Les jeunes militaires font souvent ça entre eux, mais il y aura pas mal de travail à faire dessus car elle est plutôt en mauvais état. Ma mère acquiesce, enthousiaste.

– Oh oui ! Ce serait bien si elle était à vendre pas trop cher, je la trouve vraiment superbe.

En rentrant, elle n’a qu’un sujet de conversation, la Buick à qui elle ne trouve que des qualités.

– Bien sur elle aura besoin d’un coup de peinture et d’un bon nettoyage, mais elle en vaut la peine. Mon père est plus préoccupé par la mécanique.

– Tu as entendu, c’est un vieux moteur de Chevrolet qui est installé dedans.

– Oui, Jack a dit que ça ne consommait pas beaucoup.

– Justement, rétorque mon père, le moteur doit manquer de puissance par rapport à cette énorme voiture, il paraît bien perdu sous ce grand capot.

– De toutes façons, tu n’as pas l’intention de faire les 24 heures du Mans, coupe ma mère qui continue de rêver.

Quelques jours plus tard, un coup de fil de Jack Darrymore annonce qu’il a trouvé les papiers de la voiture et que le nouveau propriétaire est prêt à discuter une vente éventuelle.

Dès le dimanche suivant, nous nous retrouvons sur la base de Nouasseur pour discuter avec un jeune soldat américain qui ne parle pas un mot de français, mais ma mère a fait deux années d’anglais à l’université et c’est elle qui mène la négociation. Je ne comprends pas à quel chiffre ils arrivent, mais de toute évidence ce ne doit pas être bien cher car même mon père se laisse convaincre, alors qu’il était resté très réservé jusque-là.

Les Darrymore ne sont pas là, peut-être monsieur Darrymore aurait-il tempéré l’enthousiasme de mes parents, mais le marché est conclu et rendez-vous est pris pour la semaine suivante afin de matérialiser la transaction et d’emmener la voiture. Le vendeur suggère à mon père de venir avec une batterie neuve car il a constaté que celle de la voiture était morte et qu’il ne pouvait pas la faire démarrer. Il avoue que depuis que son copain lui a laissée, cela fait plus de quatre mois, il n’a pas eu le temps de s’en occuper. Mon père regarde sous le capot, c’est du six volts dit-il, c’est tout de même un vieux moteur !

Encore une semaine et nous nous retrouvons à Nouasseur pour le troisième dimanche consécutif. Cette fois, informés de la conclusion de l’achat, les Darrymore nous attendent. Mes parents remplissent des formulaires avec le vendeur et lui remettent une enveloppe d’argent liquide en échange des papiers de la Buick. Après un café, tout le monde rejoint la voiture pour la remettre en marche avec la batterie neuve que nous avons amenée. Son montage est rapide, et mon père s’installe au volant. Le jeune américain lui explique comment on passe les vitesses avec le levier derrière le volant, mais de toute évidence, il n’en sait guère plus sur le maniement de la voiture.

Mon père met le contact et un gros voyant rouge s’allume sur le tableau de bord. Avec l’aide de monsieur Darrymore il trouve le bouton du starter, mais rien ne semble commander le démarreur. Il tire sur différents boutons, en pousse d’autres, en tourne certains ce qui permet de trouver les commandes de phares, d’essuie-glaces, de clignotants, bref tout semble fonctionner sauf le démarreur.

Le jeune soldat américain et monsieur Darrymore regardent dans le moteur et concluent rapidement qu’il n’y a tout simplement plus de démarreur dans le moteur. A ma surprise, c’est ma mère qui trouve la solution.

– Il y a des pièces dans le coffre, peut être qu’il y est, dit-elle.

Visite immédiate du coffre, ponctuée par un yeeaaah… américain. Le jeune vendeur brandit une grosse pièce cylindrique noire avec des fils électriques, qui de toute évidence, est le démarreur. –

Impossible de l’installer maintenant, dit Jack Darrymore, on va la pousser, vous le ferez remonter par le garage qui réalisera les travaux de remise en état.

Mon père se remet au volant, mais ma mère lui dit qu’elle aimerait bien conduire pour ramener la voiture à l’appartement, qu’elle a bien regardé comment il faut faire pour passer les vitesses et que ce sera encore plus facile que sur la Fiat puisque, sur cette voiture, il n’y en a que trois au lieu de quatre. Mon père lui répond qu’il vaut mieux qu’il s’occupe de la mise en marche, mais qu’ensuite elle pourra essayer la voiture pour voir si elle peut la conduire pour rentrer. Et nous voilà tous en train de pousser avec entrain. Quelques hoquets et de nombreuses pétarades trahissent la longue immobilisation de la voiture qui finit par démarrer.

Ma mère applaudit visiblement ravie alors que les autres semblent plutôt inquiets.

– J’ai l’impression qu’elle à besoin d’une bonne révision, dit Jack Darrymore. A votre place je ne repartirai pas avec cette après-midi vous risquez de caler au premier croisement, et sans démarreur vous serez bien embêtés. Si vous voulez, je vous la ferai mettre sur une dépanneuse dans la semaine pour l’amener chez votre garagiste, ce n’est pas un problème pour moi, nous avons ce qu’il faut à la base. Mon père approuve et remercie, mais ma mère est terriblement désappointée.

– On ne peut pas repartir avec ? Elle marche !

– Elle tourne tant que j’accélère mais elle va caler si je lâche l’accélérateur. Et joignant le geste à la parole mon père lève le pied et le moteur s’arrête aussitôt.

– C’est parce qu’il faut qu’elle chauffe un peu, tente ma mère. Mais Jack Darrymore trouve les mots qu’il faut.

– Qu’allez vous faire d’une voiture sans démarreur devant chez vous? Il faudra la pousser pour qu’elle reparte. Il vaut mieux qu’elle passe d’abord chez le garagiste et que vous la rameniez quand elle sera impeccable.

Cet argument atteind ma mère, mais elle demande quand même à faire un tour dans la Buick capote baissée avant de repartir. Mon père et Jack Darrymore décapotent la voiture, puis mes parents s’installent, ma mère laissant finalement le volant à mon père.

Les Darrymore, l’Américain et moi poussons la voiture qui pétarade longuement avant de redémarrer dans un nuage de fumée. Sans la laisser ralentir, mon père fait deux ou trois tours sur le parking de la base avec ma mère ravie qui nous fait des signes de la main. Enfin ils ramènent la voiture à sa place. Rendez-vous téléphonique est pris avec Jack Darrymore pour lui donner l’adresse du garagiste où amener la voiture et nous partons en lui laissant les clefs.

Le retour est joyeux, ma mère convient que c’est bien plus raisonnable de faire comme ça et imagine déjà l’arrivée triomphale de la grosse Buick repeinte à neuf devant notre immeuble. Elle ne se lasse pas de nous lire et relire la carte grise et c’est ainsi que j’apprends qu’il s’agit d’une Buick Roadmaster de 1948.


 

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Buick et bas coutures -2 et 3- L’attente – Jour J

L’attente

Voilà, c’est fait, nous sommes désormais les heureux propriétaires d’une grosse voiture américaine décapotable. Elle n’est pas encore là, nous avons encore notre Fiat noire, mais le rêve de ma mère se concrétise déjà.

Dans la semaine qui suit la transaction avec le jeune soldat américain, la Buick est transportée chez un carrossier. Tous les soirs, la conversation de ma mère revient sur la voiture et sur tout ce que nous ferons quand nous l’aurons enfin. Promenades sur la corniche capote baissée, bien sur c’est elle qui conduira, et pourquoi ne pas s’inscrire au rallye annuel du CAF?

Pourtant, un soir, je sens que mes parents sont nerveux, ils reviennent du garage et les nouvelles ne sont pas très bonnes. Le travail de réfection sera lourd et le devis dépasse visiblement le budget qu’ils avaient envisagé. Je comprends de la conversation qu’ils ont négocié la reprise de la Fiat mais que cela ne suffira pas à couvrir l’ensemble des frais annoncés par le garagiste. Il ne suffit pas en effet de refaire une beauté à la voiture, le diagnostique de la mécanique est préoccupant. Le vieux moteur d’avant guerre est fatigué et inadapté à la lourde Buick. Le garagiste leur a recommandé de le remplacer par un vrai moteur de Buick plus récent. Mais pour cela, le coût est totalement différent, plus du double, si je comprends bien, de ce qu’il faut déjà payer pour les travaux de carrosserie.

Mon père fait remarquer qu’il s’en doutait et qu’il l’avait dit. Pour sa part, il suggère de remplacer d’abord le moteur et de remettre à plus tard les autres travaux. Cette proposition fait bondir ma mère qui discute âprement et finit par se mettre dans une telle colère que mon père cède. Finalement, il est décidé que ce sont les travaux de peinture et de carrosserie qui seront réalisés en priorité. Pour la mécanique, ils demanderont au garagiste de remonter le démarreur qui est dans le coffre et de faire un bon réglage du vieux moteur de Chevrolet. Et puis, on le sait bien affirme ma mère, les garagistes exagèrent toujours quand il s’agit de mécanique !

Calmée, ma mère ajoute que lorsqu’on a poussé la voiture sur le parking des Darrymore, le moteur a bien démarré et donc qu’il fonctionne. Un réglage doit suffire, et de toutes façons, comme elle l’a déjà dit, nous n’avons pas l’intention de faire des courses de vitesse. D’ailleurs, le rallye du CAF est une promenade avec de nombreux arrêts pour faire des petits jeux. Le moteur de Chevrolet ira très bien pour ça, il ne sera plus utile de revenir sur le sujet. Dès le lendemain mes parents iront indiquer leur décision au garagiste.

Ce soir là, la tension de la veille a complètement disparue, ma mère flotte sur un petit nuage et mon père semble rallié à sa décision. Le seul regret et qu’il va falloir attendre plus d’une semaine avant de récupérer la belle Buick et laisser enfin la « vieille » Fiat au garage.

Ma mère met cette semaine à profit pour se préparer à sa nouvelle. Cela se traduit par l’achat de deux chapeaux et d’une paire d’escarpins blancs à très hauts talons. Des talons hauts, elle en met déjà pour compenser son mètre cinquante huit, mais ceux-ci sont vraiment très hauts. Je suis avec elle quand elle les achète et je me demande comment elle va faire pour marcher sur de telles échasses. Ce jour là, nous rentrons aussi dans une parfumerie, où, en plus d’une quantité de produits de maquillage et du parfum, elle achète de longs faux ongles et des faux cils.

Et l’attente de l’arrivée de la voiture prévue pour le samedi suivant, se passe ainsi entre travail et achats. Même la bonne attend fébrilement ce moment, elle qui n’est jamais montée dans une voiture décapotable, et une américaine en plus !

Jour J

Nous sommes enfin samedi, premier jour des vacances de Noël 1957. Mes parents sont partis en début d’après midi avec la Fiat, ils reviendront tout à l’heure dans la Buick. Pour l’occasion, ma mère arbore ses achats de la semaine. Elle porte un tailleur blanc très chic sur un fin chemisier de nylon bleu pale, les escarpins blancs aux immenses talons qu’elle a achetés avec moi et un petit chapeau, blanc lui aussi.

Elle sent très bon, s’est maquillée avec du rouge à lèvre assorti à la teinte des longs ongles vermillon qu’elle a collés sur ses vrais ongles et a mis du bleu clair sur ses paupières qui s’accorde avec son chemisier. Les faux cils parachèvent ce maquillage et je trouve qu’elle est vraiment très belle.

Je suis impatient de les voir revenir avec la nouvelle voiture et j’espère qu’il y aura des copains sur le trottoir quand ils arriveront. C’est vers quatre heures de l’après midi que je vois la voiture qui avance majestueusement dans la rue et qui monte sur le trottoir pour se ranger devant la fenêtre de l’appartement d’où je surveillais. Elle est magnifique, bleue et blanche, très longue avec tous ses chromes qui étincellent. Dommage, le trottoir est désert, tout le monde est parti en ville pour faire les dernières courses avant Noël. Immédiatement je cours vers la porte de l’appartement pour descendre les rejoindre.

Quand j’arrive sur le trottoir, mes parents sont toujours dans la voiture en train de regarder les boutons du tableau de bord. En me voyant ma mère me fait un grand sourire, elle ouvre sa portière et en se glissant vers le milieu de la banquette, me dit de monter à côté d’elle. Je m’installe et je referme la porte avec difficulté car elle est lourde et comme je n’ai pas fait trop attention à la retenir quand ma mère l’a ouverte, elle s’est rabattue vers l’arrière de la Buick. Rayonnante, ma mère me fait remarquer comme la banquette est large et comme on est à l’aise à trois à l’avant.

C’est vrai qu’il y a de la place, mais je pense quand même, que la place du milieu n’est pas très pratique à cause du gros tunnel qui doit servir à faire passer des pièces de mécanique qui vont vers l’arrière de la voiture. Avec ses hauts talons posés sur cette bosse, ma mère a les genoux qui remontent en haut du tableau de bord, mais ça n’a pas l’air de la gêner, elle croise même les jambes et étend ses bras sur le dossier de la banquette en insistant sur le confort de la voiture.

Après avoir bien admiré l’intérieur, nous descendons pour regarder la Buick de l’extérieur. La bonne nous a rejoint, elle aussi s’émerveille du travail du carrossier, on dirait vraiment une voiture neuve. Je regrette juste que la capote ne soit pas baissée, mais c’est vrai que fin décembre, même au Maroc, il ne fait pas très chaud. Je remarque que ma mère à vraiment bien choisi ses vêtements qui sont parfaitement assortis au bleu et au blanc de la voiture et je suis fier d’elle et de la voiture, vivement que les copains nous voient, ils seront morts de jalousie. Je trouve que mon père n’est pas aussi heureux qu’elle, il rentre vers l’appartement en nous laissant là sans s’attarder.

Après que nous ayons tous bien regardé la voiture sous toutes ses coutures, ma mère ouvre sa porte et nous fais monter à l’arrière. Il faut faire basculer le dossier du côté droit de la banquette, mais la portière est tellement large et la voiture tellement longue qu’il n’est pratiquement pas utile de basculer le dossier, de telle sorte qu’on peut s’installer à l’arrière sans que le passager avant n’ait besoin de descendre. Puis elle referme la lourde porte avant de faire le tour pour s’installer elle-même à la place du conducteur et de faire semblant de conduire.

Elle nous explique qu’il faut quand même qu’elle prenne bien la voiture en main avant de nous emmener faire un tour et que ce ne sera pas pour aujourd’hui, mais que dès demain, comme nous sommes invités chez les Delfoix, nous passerons par la corniche en y allant pour bien profiter de la voiture. On reste encore assis quelques instants à rêver, puis il faut bien regagner l’appartement car mes grands-parents viennent dîner. Dommage il fera nuit quand ils arriveront et ils ne pourront pas bien admirer la belle auto.

Quand ils arrivent vers sept heures, ma mère leur demande tout de suite s’ils n’ont rien remarqué en arrivant et paraît déçue de leur réponse négative. Sans même les laisser poser leurs manteaux, elle les entraîne dehors pour leur montrer sa nouvelle voiture. Son enthousiasme revient quand ils commencent par ne pas croire que cette américaine est bien à nous et qu’elle doit retourner chercher les clefs pour l’ouvrir et les faire monter dedans. Elle est restée habillée comme cette après midi, elle a juste enlevé son chapeau dans l’appartement et ma grand-mère la complimente sur son chic qui va bien avec la Buick.

Le repas est l’occasion pour ma mère de raconter par le détail comment nous avons pu réaliser cette belle affaire. Mon père tente de lui gâcher ses effets en expliquant que sous le capot, le moteur de la Buick a été remplacé par la vielle mécanique d’une Chevrolet d’avant guerre. Ma mère n’écoute pas et insiste même sur le plaisir qu’elle aura de conduire une voiture puissante. Mon père, reste désagréable en lui rappelant qu’il a fallut qu’ils se mettent à plusieurs pour les pousser car le Buick n’a pas voulu démarrer en partant de chez le carrossier cette après-midi. Ma mère s’agace, elle avoue que ce n’est effectivement pas le départ dont elle révait, mais elle ajoute qu’il n’y a rien d’anormal à ce qu’une voiture qui est restée immobilisée aussi longtemps ait un peu de mal à partir. La voyant s’énerver mes grand-parents et mon père n’insistent pas. Quand à moi, j’attends déjà demain avec impatience.

 
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